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Interview Raoul Rugamba « Les ICC, un levier pour relancer l’économie africaine post-Covid »

Secteur au potentiel économique certain, le champ culturel et créatif africain ne demande qu’à être valorisé pour donner sa pleine mesure. Un défi auquel s’attelle aujourd’hui le rwandais Raoul Rugamba, fondateur d’Africa in Colors, une structure dédiée aux industries créatives du continent. Entretien.   

Lancée en 2018, l’initiative Africa in Colors est consacrée à la promotion des industries culturelles et créatives (ICC) africaines. Pourriez-vous nous expliquer le concept ? 

Africa in Colors est née de l’idée de pouvoir vivre de notre activité dans le secteur du divertissement, et ce en faisant en sorte que les entreprises évoluant dans cette filière puissent créer des emplois et des revenus durables pour elles-mêmes et leur pays. On s’est cependant très vite rendu compte que ce défi- vivre de son métier- était aussi celui de nombre de nos partenaires, tant au Rwanda qu’ailleurs en Afrique. Un constat qui nous a logiquement poussé à adopter une vision panafricaine. 

« Nous donnons aux acteurs des industries culturelles et créatives les moyens d’agir en leur fournissant les compétences, les connaissances et les plateformes nécessaires à leur rayonnement mondial » 

Nous avons alors réalisé que si nous voulions trouver une solution durable à ce problème, nous devions mettre en place une approche globale, en opérant en tant qu’entité unique et en rassemblant les différents acteurs, ce qui ne pourrait se faire que par le biais d’un écosystème culturel et créatif panafricain. L’écosystème n’apporterait pas seulement les changements positifs que nous souhaitions, mais serait également capable de créer des emplois décents et de générer des revenus pour nous, les acteurs du secteur, ainsi que pour nos pays. Nous avons donc défini trois piliers principaux pour atteindre notre objectif, qui sont respectivement l’éducation, la collaboration et l’accès au financement. En résumé, nous donnons aux acteurs africains des industries culturelles et créatives les moyens d’agir en leur fournissant les compétences, les connaissances et les plateformes nécessaires à leur rayonnement mondial.  

Africa in Colors a évolué, à l’image des mutations en cours dans le secteur des ICC, qui n’ont fait que s’accélérer avec la crise sanitaire liée au Covid-19. Quel regard portez-vous sur ces évolutions ? 

Je suis vraiment fier et reconnaissant du chemin parcouru jusqu’ici, accompli en dépit des difficultés liées à la pandémie. De manière générale, dans de nombreux pays à travers le monde- et dans notre cas, en Afrique- il y a eu une prise de conscience de la résilience du secteur des ICC, mais plus encore de leur immense potentiel. Dans certains cas, les bénéfices générés par tel ou tel segment d’activité (jeux vidéos, offres de streaming vidéo et musical, activités de cloud, marketing digital…)  ou entreprise ont été énormes. Le tout, sans soutien des pouvoirs publics. Beaucoup ont de fait réalisé que les ICC pouvaient offrir des opportunités insoupçonnées et qu’elles pouvaient avoir un effet d’entraînement  favorable sur d’autres secteurs. 

« La crise sanitaire née du Covid a apporté des changements positifs au sein de la filière des ICC »

D’une certaine manière donc, la crise sanitaire née du Covid a apporté des changements positifs au sein de la filière des ICC. Au niveau d’Africa In Colors par exemple, nous avons ainsi réussi à : créer un réseau de plus de 3 000 acteurs répartis sur 26 pays ; signé des accords avec le gouvernement rwandais et plusieurs institutions afin d’améliorer l’écosystème du secteur, invité des leaders de l’espace ICC à se rencontrer et à discuter de pistes d’optimisation de leur environnement opérationnel ; enfin, donné du pouvoir à plus de 700 jeunes venus de 10 pays africains. 

Il faudrait donc s’appuyer sur les ICC pour la relance des économies africaines post-Covid ? 

Absolument. Il n’y a pas d’autres options, si nous voulons impulser une véritable reprise économique. L’Afrique doit accroître son « soft power », mettre à profit les talents dont elle dispose. Pour rappel, avant la pandémie de Covid-19, l’Afrique avait besoin de créer au moins 18 millions d’emplois par an, juste pour absorber les jeunes actifs entrant sur le marché du travail. Aujourd’hui, ce nombre a peut-être doublé, et avec la façon dont la crise sanitaire a changé les choses, certains emplois ont tout simplement disparu, ce qui rend encore plus difficile leur remplacement.

« Les ICC sont un secteur qui nécessite, avant tout, du talent et de la créativité »

De ce point de vue, les ICC offrent de véritables alternatives aux pays africains pour réduire le taux de chômage des jeunes, dans la mesure où c’est un secteur qui nécessite, avant tout, du talent et de la créativité. Mieux, en pariant sur cette filière, les pays africains seraient en mesure de positionner leurs jeunes générations sur les emplois du futur, tels que l’IA, la RA, la RV, qui sont au cœur de la créativité. On créerait ainsi les emplois nécessaires tout en bâtissant une économie inclusive et orientée vers le futur, qui permette aux jeunes actifs de répondre à leurs besoins et de contribuer à l’activité de leur pays. Par ailleurs, une autre raison de miser sur les ICC est leur capacité à stimuler la croissance d’autres secteurs (tourisme, hôtellerie…) qui, pris ensemble, représentent une part importante des PIB nationaux. En définitive, si les pays africains améliorent leur « soft power » grâce aux ICC, ils seront en mesure de mieux se positionner sur les marchés mondiaux, en attirant davantage d’investissements et en renforçant les chaînes de valeur locales. 

Concrètement, qu’est-ce qu’apporte votre plateforme à ses adhérents ? 

Nous avons un large réseau qui comprend tant des jeunes entrepreneurs que des hommes d’affaires, des innovateurs, des décideurs, des organisations à but non lucratif, des investisseurs… Or, chacune de ces catégories- pour des raisons différentes- a besoin des autres. 

« Notre objectif est de rassembler, d’apporter des expériences et des expertises diverses, via notamment des plateformes de rencontre, physiques ou virtuelles que nous organisons »

Partant de ce point de départ, notre objectif est donc de rassembler ces pièces, d’apporter des expériences et des expertises diverses, via notamment des plateformes de rencontre, physiques ou virtuelles que nous organisons. Récemment, nous avons ainsi lancé, en partenariat avec l’organisation Empower Africa, (fondée par Ezi Rapaport, héritier de la famille éponyme de diamantaires israéliens, ndlr), une plateforme communautaire qui permettra à tous de se connecter, d’échanger et de faire des affaires. Nous travaillons également sur une solution numérique qui facilitera l’accès aux marchés et les collaborations entre acteurs des ICC pour mieux saisir les opportunités en Afrique.

En quoi la digitalisation des activités liées aux ICC est-elle importante ? 

Lorsque l’épidémie de coronavirus est apparue, début 2020, nous étions en train d’organiser le plus grand festival d’ICC au Rwanda. Un évènement qui devait rassembler un public d’environ 10 000 personnes, venues du monde entier, et qui a bien entendu été annulé en raison de la pandémie. Nous avons alors cherché des alternatives, ce qui nous a amené à adopter des solutions digitales, à l’image de notre festival numérique « Africa in Colors festival », qui a rencontré un grand succès. 

« Sur la base de cette expérience réussie, nous avons été sollicités pour accompagner d’autres entreprises à organiser leurs propres événements et activités virtuelles »

C’est sur la base de cette expérience réussie que nous avons ensuite été sollicités pour accompagner d’autres entreprises à organiser leurs propres événements et activités virtuelles, et ce en les conseillant notamment- avec notre partenaire Net-Info- sur les outils numériques à adopter et sur le volet formation à leur utilisation. 

Dans certains cas, une fois les formations/ateliers en ligne achevés, nous avons été en mesure d’assister encore plus loin certaines personnes pour pouvoir transformer leurs idées de départ en un produit/entreprise tangible ou en les aidant à être des bénéficiaires potentiels d’importantes subventions. De ce point de vue, la pandémie de Covid-19 n’a fait que renforcer le recours à la technologie, devenue indispensable dans bien des cas : elle vous permet de faire connaître vos produits/services à un plus grand nombre de personnes ; de gérer au mieux votre relation clientèle (Qui sont vos clients ? Où se trouve votre meilleure base de marché ?) ; de générer de multiples flux de revenus, sur plusieurs marchés ; enfin, elle permet de se projeter ou de projeter ses produits dans l’avenir, ce qui est important pour un entrepreneur qui veut toujours être en avance sur son temps.

Pour conclure, comment envisagez-vous l’avenir à Africa in Colors ? 

Avec les campagnes de vaccination massive lancées dans la plupart des pays et la reprise d’activité, nous devrions avoir plus d’opportunités à saisir. Les gouvernements seront par ailleurs amenés à allouer plus de fonds aux entreprises et plus de personnes chercheront à repenser leur carrière. Une situation en définitive propice aux trois piliers de la réussite des ICC que nous cherchons justement à développer à  Africa In Colors, à savoir le renforcement des capacités- nous prévoyons d’autonomiser 5 000 jeunes Africains d’ici 2022 ; la création de davantage de plateformes de collaboration entre acteurs ICC ; et la facilitation de l’accès au financement grâce à une collaboration étroite avec les gouvernements africains.

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