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Interview « Plus qu’une nouvelle classe moyenne, on est face à un nouveau profil : l’Africain émergent »

Frédéric Abé, économiste au sein du Programme de renforcement des capacités, sous la tutelle de la Primature, Côte d’Ivoire.

On parle de plus en plus de l’essor, voir de l’explosion d’ « une nouvelle classe moyenne » sur le continent.  A travers l’exemple de la Côte d’Ivoire, réalité ou fantasme ?

 

Le terme d’ « explosion » est symptomatique de tout ce qui dit autour de cette nouvelle classe moyenne africaine. A l’échelle de la Côte d’Ivoire, il est plus raisonnable de dire que l’on assiste à une transition entre des populations qui, entre 2000 et aujourd’hui, ont quitté le statut de pauvreté grâce à une progression des revenus. Ce qui est visible notamment à travers l’apparition de nouvelles grandes surfaces et centres commerciaux avec de grandes enseignes comme Carrefour, dans le cadre du partenariat avec CFAO, qui se sont implantées à Abidjan même si ce type d’établissement s’adresse principale à une catégorie de population aux niveaux de vie plus élevés que cette « classe moyenne ». Ceci dit, même dans des quartiers « plus populaires », comme Yopougon par exemple, on observe également ce phénomène de multiplication des grandes surfaces qui témoignent d’un glissement des modes de consommation. La question reste à savoir si ce phénomène va perdurer avec la stabilisation de ces revenus dans le temps.

 

Comment la mesure-t-on cette « classe moyenne » puisque apparemment il y a débat un sur les chiffres ?

 

Le premier indicateur, le plus simple, ce sont les revenus. Le niveau de vie des ménages. La hausse et la stabilisation des revenus. Mais il y a d’autres critères :  les évolutions en matière de qualité de l’emploi, si c’est de l’emploi indépendant ou salarial; les questions liées à l’épargne car si les revenus progressent il doit y avoir une incidence sur la capacité de l’épargne et donc sur le plan macro-économique; une augmentation de l’offre privé en matière d’éducation et de santé car quand les revenus augmentent les ménages ont tendance à opter pour le privé jugé de meilleur qualité même si ce n’est pas toujours le cas; une hausse des dépenses en matière de loisirs également. Autant d’indicateurs qui permettent d’identifier le profil de « cet Africain émergent ». Car plus que « l’émergence d’une classe moyenne » il s’agit d’avantage de l’apparition « d’un Africain émergent » avec des revenus plus importants et donc de nouveaux modes de vie. Plusieurs études ont donné des critères de mesure, dont celle de la BAD, en 2011. Mais la fourchette définie pour mesurer cette classe moyenne était trop large, entre 2 et 20 $ de revenus par jour. Soit une classe moyenne estimée à 34% des Africains avec la Côte d’Ivoire parmi les pays étudiés. Ce qui ne permet pas une analyse réaliste. Une autre étude, réalisée pour CFAO, qui intègre dans son échantillon des pays comme la Côte d’Ivoire, le Kenya, le Nigéria, a pris comme critère un salaire journalier situé entre 15 et 60 $ par jour. Soit une classe moyenne estimée à 14%. Ce qui est vraisemblablement plus proche de la réalité. Pour ce qui est de la Côte d’Ivoire, il est très difficile de donner des chiffres précis. Nous sommes encore en train d’étudier les données du dernier récemment de la population, en 2014.

 

Vous évoquiez le secteur de la grande distribution mais on voit également de plus en plus de banques à Abidjan, d’assureurs, de quartiers résidentiels,  etc… Autant de marchés portés par les classes moyennes…

 

Inévitablement, à partir du moment où les capacités de consommation sont plus importantes, de nouvelles opportunités d’affaires se présentent. En effet, on voit de grands groupes s’installer. On a parlé de Carrefour pour la grande distribution. Mais le secteur de la téléphonie également est assez révélateur avec des opérateurs comme Samsung qui cible précisément cette catégorie de la population. Ou Jumia qui témoigne du développement du commerce en ligne et donc de nouvelles habitudes de consommation. L’automobile, d’autre part, évolue avec une offre de véhicules plus récents. Vous citiez le secteur du BTP, il y a toute une politique à revoir en terme de structuration de l’espace urbain. Comment les villes s’adaptent à ces nouveaux modes de consommation urbains ? Car il faut quand même nuancer ce phénomène qui reste très concentré à Abidjan, et donc très urbain, en contraste avec ce qui se passe dans le reste du pays.

 

Pour le cas de la Cote d’Ivoire peut on parler d une « nouvelle classe moyenne », car déjà, du temps de feu Houphouët Boigny et du « miracle ivoirien », nous avions déjà « une classe moyenne ivoirienne ». Qu’est ce qui distingue celle-ci de la précédente ?

 

Si elle est nouvelle c’est parce qu’elle est de son époque. L’ancienne classe moyenne est apparue sous l’influence d’une politique d’intervention de l’Etat, sous Houphouët Boigny et du temps du miracle ivoirien, des années 60 à 70. Cette classe a vécu dans la sécurité, de l’emploi comme de la stabilité politique alors que la classe actuelle qui tend à s’adapter à l’instabilité, l’a intégrée dans ces choix de consommation. Un risque instabilité des revenus d’autant plus grand que de plus en plus de jeunes se lancent dans l’entreprenariat or si l’on se fie à la durée de vie d’une PME, le facteur risque important. C’est par ailleurs une classe plus mondialisée, ouverte sur le monde, avec des jeunes qui vont étudier ou travailler à l’étranger et reviennent. Un autre élément caractéristique de cette « nouvelle classe », plus négatif, la prévalence des risques cardio-vasculaire et du diabète chez les 30-40 ans. Et dernière chose, une grande méfiance vis-à-vis des politiques et même des politiques publiques de développement. Cette catégorie de la population essaie de s’en sortir par elle-même sans rien attendre des politiques. Il y a une forme de défiance, voir même de rejet de la politique.

 

Justement, on a le sentiment que le privé a davantage anticipé et pris en compte l’apparition de « cette classe moyenne » que les gouvernements. Quels défis se posent pour les pouvoirs publics en terme d’emploi, d’accès à une éducation et une sante de qualité, de logements et, comme vous l’indiquez, en matière de gouvernance ?

 

Il y a quelques années, entre 2012 et 2013, il y a une expression que l’on entendait beaucoup dans les discours populaires en Côte d’Ivoire : « on ne mange pas la route ». Le fait qu’une attention très forte a été portée sur le développement des infrastructures répondait à une volonté d’adaptation de l’offre publique aux nouveaux besoins. En termes d’infrastructures, mais aussi de santé, éducation, logements… Il fallait chercher à réduire la fracture sociale. Alors que paradoxalement cela est allé de pair avec une tendance, dès que les revenus s’améliorent, à aller vers le privé. Il y a une exigence de résultats très forte vis à vis des politiques publics. Des défis auxquels les gouvernements doivent faire face. Je prends pour exemple la pression sur les ressources foncières, exercée tant par les populations avec un certain revenu que les multinationales. Il y a un vrai besoin de légiférer sur le foncier urbain même s’il relativement mieux réglé qu’en zone rurale. Tout un chantier à faire. Finalement, on peut citer trois éléments : il s’agit de revoir toute la politique liée à la réconciliation ; l’équilibre des pouvoirs entre gouvernement et institutions démocratiques pour s’assurer d’un système politique plus résilients face vis-à-vis des crises internes ; et la sécurité des biens et des personnes face à la menace terroriste notamment qui nous a touchée. Je pourrais ajouter la question de la protection sociale. Alors qu’une des caractéristiques de cette classe, c’est la précarité de l’emploi, il y a un système de filets sociaux à inventer. Idem en terme de santé. Dernier point, la question de genre : le phénomène reste très masculin, il ne faudrait pas par conséquent creuser le fossé.

 

Dans le même sens, comment éviter le développement d’une société à deux vitesses et creuser davantage la fracture sociale ?

 

C’est le serpent qui se mord la queue. La réponse la plus cohérente serait de vous dire qu’il n’y a pas de solutions. Si ce n’est revoir tous les défis précédemment évoqués. Ce que l’on peut dire c’est qu’on a tendance à aborder la question comme si nous étions encore dans la société d’il y a quinze ans,  sans tenir compte des changements. Il faut souligner les même les populations défavorisées manifestent les mêmes aspirations que ces clases moyennes et ont tendance à adopter les mêmes modes de vie. Comment satisfaire ces besoins sans risquer l’explosion sociale ? Il y a un travail de réinvention de nos modèles de développement à faire à mon sens. Il faudrait sans doute, en terme de gouvernance, penser à des modèles plus participatifs avec une meilleure « redevabilité » des gouvernants. Il est difficile pour quelqu’un qui se trouve face à un service public de se faire entendre, quand il n’existe pas de recours. La question de la justice est un défi majeur.

 

Pour conclure, à travers votre regard d’économiste comment voyez-vous l’évolution de cette classe moyenne en Côte d’Ivoire ? Plus globalement en Afrique ?

 

Au cœur des préoccupations de cette classe, vient la question de la gouvernance. Si l’on regarde ce qui se passe en Afrique du Sud, où il y a un net recul en la matière, au Nigéria, où l’on a tenté de mettre en place une politique de lutte contre la corruption mais dans le contexte économique actuel, c’est difficile… Dans ces pays, on manque clairement de visibilité sur les cinq années à venir. Pour en revenir à la Côte d’Ivoire, on a certes un développement économique avec une croissance très forte mais en terme de gouvernance, d’assainissement de la vie publique, de confiance entre les pouvoirs publics et la population, nous sommes très à la traîne. On est à la fois face à un potentiel très fort, des progrès réels, et en même temps un système qui ne voit pas l’émergence de cette nouvelle catégorie de personnes, l’ignore même. Nous sommes dans une transition. Quelle issue ? Il est difficile de le dire, mais on ne peut pas ignorer des éléments de risque réels. Le risque de se retrouver dans dix ans dans la situation des années 80, avec des économies encore trop dépendantes des marchés extérieurs. Il suffit de voir ce qui s’est passé au  Gabon. En effet. Face à tous ces risques, on apporte peu de réponses. C’est peut-être à ce niveau que l’on a failli.


 

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed