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Interview Ouafa Belgacem « La question de la mobilisation des ressources et de l’indépendance financière est essentielle »

Armée d’une riche expérience dans l’aide au développement, la tunisienne Ouafa Belgacem se consacre aujourd’hui à la mobilisation des ressources financières pour les ICC en Afrique et dans la région MENA, via sa structure dédiée Culture Funding Watch. Interview. 

Comment vous êtes-vous orientée vers la gestion et le financement de projets culturels en Afrique ? 

Je n’étais pas du tout destinée à cela au départ dans la mesure où j’avais un bac littéraire et une formation en archéologie. Par un concours de circonstance fortuit, je me suis néanmoins retrouvée en 20004 à travailler au Conseil suprême des antiquités en Égypte, la Mecque pour les archéologues.  C’est là que j’ai découvert l’univers de l’aide internationale et des levées de fonds, et que j’ai compris l’importance de maîtriser cette compétence. Un domaine souvent dévolu à des grands cabinets internationaux, qui savent écrire mais dont les projets sont souvent sans impact. Je me suis alors dit que c’est ce que je voulais faire. À ce moment, il n’y avait personne sur ce créneau et en France, le métier n’était même pas répertorié (la reconnaissance officielle s’est faite autour de 2010), le monde francophone étant de fait très en retard à ce niveau. J’ai donc décidé de suivre un programme de MBA à Dauphine et d’apprendre les ficelles du métier en travaillant pour ceux qui opéraient dans ce domaine. Dans mon cas, j’ai eu la chance de décrocher une place à la Commission européenne au Caire, par le biais d’un contrat de trois ans. 

“Je suis entrée dans le cœur du système et me suis mise à travailler avec le bailleur le plus complexe sur la scène du fund raising, ce qui a rendu le reste plus simple par la suite”

C’est ainsi que je suis entrée dans le cœur du système et que je me suis mise à travailler avec le bailleur le plus complexe sur la scène des levées de fonds, ce qui a rendu le reste plus simple par la suite. J’ai mis un peu de temps à apprendre et à maîtriser le sujet. Après quoi, j’ai voulu passer de l’autre côté de la barrière: j’ai postulé à Oxfam UK où j’ai été embauchée en tant que coordinatrice régionale des levées de fonds (regional funding coordinator) pour le Mali, le Niger et le Burkina. Là, c’est la grosse machine ; on comprend qu’il n’y a pas que des acteurs institutionnels mais aussi beaucoup de petits autres acteurs et domaines. J’ai pris le temps de me familiariser avec cet écosystème tout en commençant à réfléchir à ma propre plateforme. Je suis devenue par la suite Secrétaire générale pour l’Arterial network- alors la plus grande ONG panafricaine pour l’art et la culture du continent, avec des bureaux dans 40 pays- avant de revenir à Oxfam mais cette fois-ci en Asie. Je suis finalement rentrée en Tunisie, où j’ai lancé Culture Funding Watch (CFW) en décembre 2017. 

Concrètement, comment votre structure accompagne les acteurs du secteur dans la tâche la plus complexe, à savoir trouver des financements ? 

On travaille sur trois piliers, que l’on a identifiés en amont comme étant des barrières à l’accès aux ressources. Le premier de ces axes est l’accès à l’information. Quand vous êtes un acteur des ICC, issu d’un pays du Sud, l’information est souvent dispersée, et ce même quand il y a des sites dédiés. Ces derniers sont d’ailleurs concentrés dans les pays du Nord, donc quand on découvre un appel d’offres, on réalise finalement qu’il est réservé à des nationaux de ces régions du monde. Nous, on effectue ce travail de sélection, on retient les appels d’offres qui ciblent au moins un pays africain ou de la région MENA (acronyme de Middle East and North Africa [Moyen-Orient et Afrique du Nord, ndlr]  et on les publie gratuitement sur la plateforme. Il y a en permanence au moins 250 appels d’offre sur notre site, ce qui fait qu’on est aujourd’hui les leaders en matière de financement des ICC dans la région. Le tout, sans avoir jamais reçu de subventions, toutes nos activités étant autofinancées. 

“L’un des piliers susceptibles de freiner ou faciliter l’accès aux financements est la capacité de savoir répondre à une offre”

Ensuite, le deuxième pilier susceptible de freiner ou faciliter l’accès aux financements est la capacité de savoir répondre à une offre. Sur ce point, nous proposons toute la palette des services associés à cette étape (diagnostic, conseil, renforcement de capacité…) et lancerons bientôt un programme d’apprentissage, où les personnes placées chez nous pendant un an et demi apprendrons les subtilités du métier en se faisant la main sur notre portefeuille client, avant de partir chez nos partenaires( Unesco, Oxfam…) 

Enfin, le troisième levier propre à faciliter l’accès aux financements est celui du conseil approprié pour une meilleure défense des intérêts. Il y a beaucoup de discussions autour des ICC et de la réglementation mais quel est l’intérêt d’avoir une bonne législation en matière d’ICC si on n’a pas de financement derrière ? Il faut donc des personnes dans cet écosystème qui vulgarisent les nouveaux outils de financements, tels que la blockchain. Au sein de notre structure, on fait des recherches et publions des études pour que ceux qui financent et ceux qui ont des besoins opérationnels se croisent. Cela change réellement la donne. 

“Pendant la crise sanitaire née du Covid, nous sommes fiers d’avoir organisé les deux seules conférences internationales sur le financement des ICC” 

Par exemple, pendant la crise sanitaire née du Covid, nous sommes fiers d’avoir organisé les deux seules conférences internationales sur le financement des ICC avec des participants tels que l’Unesco ou encore la mairie de Nashville. Dans un secteur qui n’est pas habitué au financement d’urgence, on a donc pu faire la différence et ce parce que compte tenu de mon expérience, je savais où se situeraient les failles. 

Justement, selon vous, où se trouvent ces failles ? 

Outre les 3 piliers précités, nous avons mis en place des mini-projets toujours centrés sur cette question du financement, tels que le CCIBoost- une sorte d’annuaire pour entrepreneurs et investisseurs- et la CCI Academy où l’on apprend comment monter une entreprise par exemple.  Mais ce qu’il faut comprendre, c’est qu’avant d’aller chercher les fonds, il faut maximiser les ressources disponibles. Par exemple, en Afrique nous avons des résidences d’artistes, des espaces culturels qui ne sont pas occupés toute l’année. L’idée est d’en faire des espaces à exploiter, des Airbnb pour artistes. Ce mécanisme permettrait de générer des revenus pérennes pour les pays du Sud qui deviendraient ainsi indépendants et maîtres de cette question du financement. La question de la durabilité financière est essentiellement liée à la question de la force de proposition. Si dans la région, nous n’avons pas nos propres ressources de financement, on n’évoluera jamais. Il y a à l ’origine un conflit d’intérêt. L’investisseur ne va te soutenir qu’à un certain niveau , car le but pour lui n’est pas de te permettre de le concurrencer, mais de créer un marché pour lui. Pour casser ce plafond de verre, il faut être puissant, financièrement autonome. C’est à cela que l’on travaille. 

https://culturefundingwatch.com/fr/

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