Le dossier du mois

Interview Nick Hall, Directeur de l’Africa Games Week : « Mettre l’Afrique au premier plan »

Figure de l’industrie du jeu vidéo en Afrique du Sud, Nick Hall est à l’origine de l’Africa Games Week, le premier salon africain consacré au secteur. Une position privilégiée qui en fait l’un des plus fins connaisseurs de la filière sur le continent. Entretien.  

Par Abraham Uwimana

Nick Hall, pourriez-vous vous présenter et expliquer le concept de l’Africa Games Week ?

Je m’appelle Nicholas Hall et suis le PDG d’Interactive Entertainment, un organisme de lobbying destiné aux entreprises actives dans le développement des jeux vidéo en Afrique du Sud. Je fais du reste partie du conseil d’administration d’une de ces sociétés locales et  suis par ailleurs le cofondateur du salon Africa Games Week. Nous avions besoin d’un salon africain du jeu vidéo et l’Africa Games Week est née de cette nécessité de permettre aux développeurs locaux et d’Afrique subsaharienne d’accéder au réseau et à l’écosystème international, en tirant parti des subventions et des incitations gouvernementales. Auparavant, nous avions l’habitude d’emmener les développeurs de jeux aux principaux salons professionnels à l’étranger, notamment à la Gamescom (Allemagne), à  la Paris Games Week (France) et à la GDC (Etats-Unis). C’était souvent la seule fois où les développeurs africains étaient représentés à ces événements, mais  plus encore, c’était un outil incroyable pour le réseautage et la conclusion de contrats concrets. Et puis, il y a quelques années, la subvention qui était utilisée pour organiser ce genre de voyages a été supprimée, ce qui nous a posé un vrai problème dans la mesure où sans celle-ci, il était impossible pour beaucoup de nos développeurs d’assister à ces événements ; soit parce qu’ils se voyaient refuser leur visa, soit parce que les frais d’un tel voyage étaient exorbitants, le coût d’une manifestation comme le salon GDC pouvant à titre indicatif représenter l’équivalent d’une année entière de salaire pour l’un de nos développeurs. 

« Nous avons décidé d’ouvrir notre propre salon africain  et essayé de convaincre le marché international de venir à nous »

Nous avons donc décidé d’ouvrir notre propre salon africain et essayé de convaincre le marché international de venir à nous. En faisant cela, nous pourrions aussi rendre le salon plus accessible aux autres développeurs d’Afrique subsaharienne, qui trouveraient plus facile de se rendre en Afrique du Sud, plutôt que, disons, d’aller en Europe ou aux États-Unis. Il y a aujourd’hui d’autres initiatives consacrées aux jeux sur le continent mais contrairement à nos confrères, nous sommes strictement un événement B2B (Business to business), centré sur la rencontre entre les commerciaux et les entreprises, sur les questions et défis spécifiques liés aux développeurs. En résumé, nous essayons de faciliter le partage des connaissances, le réseautage et les affaires.

Au vu de votre expérience, comment voyez-vous l’évolution du jeu vidéo en Afrique ? 

Il conviendrait ici de séparer le développement des jeux vidéo, qui est en quelque sorte le grand écosystème et qui correspond à notre pratique habituelle du jeu, d’un sous-ensemble comme le segment e-sport. Dans les deux cas néanmoins, la réponse à votre question est à peu près la même : l’Afrique est un peu laissée pour compte dans les initiatives mondiales, principalement parce qu’il y a un problème d’accès. Par exemple, aucun des principaux détenteurs de plateformes n’est présent sur le continent. Il n’y a pas vraiment d’opportunités pour les développeurs : Xbox (division de Microsoft, ndlr) n’a pas de représentation en Afrique, ni d’ailleurs Nintendo et PlayStation (Sony, ndlr), qui ont certes des points commerciaux pour vendre leurs produits au grand public mais rien pour s’occuper des développeurs eux-mêmes. Ainsi, vous ne pouvez souvent pas avoir accès à des choses comme les kits de développement,  indispensables pour créer un jeu sur telle ou telle console (PlayStation, Nintendo, Xbox), et beaucoup de ces grandes entreprises n’ont même pas de stratégie ou de plan pour s’occuper du contexte africain. Il y a par ailleurs d’autres types de problèmes, plus structurels, et qui ont généralement trait à l’accès au matériel informatique (hardware tel que les consoles, PC..), ce qui est particulièrement problématique pour un segment tel que l’e-sport. De manière générale, le développement de jeux est une chose coûteuse à obtenir dans les différents pays et cela le rend donc inaccessible pour un grand pourcentage des classes populaires. 

« La montée en puissance des jeux mobiles a  commencé à changer la donne du secteur  en Afrique »

Du point de vue des sports électroniques et du développement des jeux, la montée en puissance des jeux mobiles, utilisés sur smartphone,  a néanmoins commencé à modifier cette situation. Il est évident qu’il y a un grand nombre de téléphones portables en Afrique et, du point de vue des consommateurs, c’est certainement là que la plupart des activités se déroulent avec l’arrivée de jeux comme Pub G mobile, Fortnight ainsi que des titres de sports électroniques dédiés au mobile. Ce développement plus récent contribue certainement à mettre l’Afrique au premier plan et à rendre le marché des consommateurs plus présent tandis que du côté du développement, c’est là que nous commençons à voir beaucoup d’activité et d’intérêt, les développeurs cherchant à faire des jeux pour leur propre public. En ce sens, le mobile est certainement le meilleur moyen de le faire. 

L’autre difficulté à noter est que si vous comparez l’Afrique du Sud- et l’Afrique subsaharienne en général- au reste du monde, il y a un manque évident de structures de soutien pour ces industries. Vous aurez ainsi des développeurs ou des joueurs d’e-Sport qui sont vraiment intéressés et passionnés, qui sont capables de tenir la distance, mais qui ne resteront pas en Afrique. Ils iront en Europe ou aux États-Unis, parce qu’il y a de meilleures opportunités là-bas. Il y a certes beaucoup d’initiatives qui tentent d’augmenter la représentation « visible » du continent  dans le développement de jeux ou dans les sports électroniques. Mais souvent, celles-ci ne ciblent pas directement l’Afrique, elles visent à obtenir plus de joueurs de couleur par exemple aux États-Unis ou en Europe, jouant aux e-sport  ou à recruter plus de développeurs noirs dans leur industrie. Mais l’Afrique, en tant que continent, est complètement ignorée. Ce sont ces forces qui poussent les développeurs basés sur le continent à chercher de meilleures opportunités ailleurs, et cela, encore une fois, ne fait que drainer le réservoir de talents locaux. Cela rend l’effort très frustrant pour les entreprises locales qui essaient de développer des choses qui manquaient et dont les efforts commençaient à porter leurs premiers fruits. 

« Beaucoup de choses se sont faites au cours des deux ou trois dernières années pour voir comment garder les gens ici » 

Il y a néanmoins un certain nombre de  projets qui se concentrent spécifiquement sur l’Afrique et s’intéressent aux studios de développement basés sur le continent.  De fait, beaucoup de choses se sont faites au cours des deux ou trois dernières années pour voir comment garder les gens ici ; des initiatives visant à inciter les personnes à revenir, à créer des studios et à mettre en place des incitations ici. Sur ce point en particulier, l’un des éléments qui manquent le plus en Afrique, et qui prendra un certain temps à se concrétiser, c’est le rôle des pouvoirs publics. Si vous regardez les grandes économies en Europe et aux États-Unis, et même en Asie avec la Chine, la Corée du Sud et le Japon, le gouvernement joue un rôle énorme en soutenant la filière du jeu vidéo par des incitations fiscales ou en ayant des subventions ou d’autres types de financement disponibles pour la stimuler. Un dispositif  qui n’est pas présent sur le continent et qui rend de facto difficile le simple démarrage d’une entreprise.

Pour conclure, un dernier mot sur la prochaine édition de l’Africa Games Week… 

Ce sera en décembre cette année, nous l’organiserons les 8, 9 et 10 décembre et ce sera un événement hybride, mi-présentiel, mi-virtuel. Les développeurs locaux et un public international limité sont bien entendu encouragés à participer physiquement au salon, qui se déroulera au Cap (Afrique du Sud), conformément à nos protocoles COVID. Le reste de l’événement sera quant à lui réalisé en ligne. Les personnes intéressées pourront donc nous rejoindre dans l’espace virtuel, où nous aurons un certain nombre de discussions, de réunions et d’autres sessions. Une démarche digitale qui a été pour nous un énorme succès l’année dernière et c’est pourquoi nous avons décidé de conserver cette formule.

« Il y a, à l’Africa Games Week, une sensibilité africaine spéciale qui n’est pas vraiment visible ailleurs »

Nous aurons par ailleurs un certain nombre d’orateurs vraiment impressionnants, qui aborderont toute une série de sujets très intéressants, en particulier ceux axés sur les réalités du développement des jeux vidéo et de l’écosystème en Afrique. Il y a donc une sensibilité africaine spéciale qui n’est pas vraiment visible ailleurs, ce qui rend les choses très intéressantes. Surtout si les acteurs de la filière sont intéressés à entrer sur  le marché africain et à regarder ce qui s’y passe réellement. Avec l’Africa Games Week cette année, ce sera une occasion unique de le faire. 

Ce message est également disponible en : AnglaisArabe