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Interview N’Goné Fall « Avec la Saison Africa2020, nous avons démontré la capacité de résistance et d’innovation de l’Afrique »

Reportée à plusieurs reprises pour cause de pandémie, la Saison Africa2020 s’est achevée en relevant avec succès son pari : mettre en avant tout un continent à travers ses artistes, ses intellectuels, ses entrepreneurs et surtout sa société civile, qui reprend ainsi possession de son identité et invite le public français à la (re)découvrir. Pour ANA, la Commissaire générale de Saison Africa, N’Goné Fall, revient sur ce projet pluridisciplinaire hors normes. 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Après des débuts incertains pour cause de crise sanitaire, la Saison Africa arrive à son terme. Les artistes tout autant que les collectivités locales et associations semblent s’être pleinement appropriés cette manifestation..   

Tous les événements programmés ont été proposés par des professionnels du continent africain. Il est donc normal qu’ils se soient appropriés ce projet puisque c’est le leur. De fait, dès l’instant où ils ont répondu aux critères de Saison Africa et que leur projet a été validé par le Comité de programmation, on a été en discussion permanente. À titre personnel, je n’ai jamais autant parlé que ces quarante derniers mois, parce que cela fait quarante mois que je travaille sur ce projet. Il a fallu accompagner les gens, les garder motivés, trouver des plans B, C, D et parfois même Z.  Au final néanmoins, tous les professionnels impliqués- universitaires, directeurs de centres d’art, de studios de création 3D, de réalité virtuelle ou de musées…- ont eu envie de participer à cette aventure pour faire entendre leur voix. C’était du reste le but de cette saison Africa : entendre les voix et les positions de cette société civile issue du continent. Et peu importe que la pandémie de Covid ait compliqué les choses. Nous, en Afrique, on a l’habitude des difficultés. C’était plutôt les partenaires français qui étaient inquiets et qui se demandaient s’il fallait continuer. Mais on a continué…

Quel bilan tirez-vous de cette édition ?

Cela n’a fait que conforter l’idée que je me faisais de la société civile de ce continent dont je fais partie. Notre capacité à résister à tout, et notamment à l’adversité. Notre capacité à nous réinventer et à trouver en permanence des solutions innovantes pour aller au bout de l’objectif fixé. 

“Si surprise il y a eu, elle a plutôt été pour les français, qui ont beaucoup appris sur notre manière d’opérer sur le continent, ce mélange de pragmatisme et de capacité de résistance”

De ce point de vue, si surprise il y a eu, elle a plutôt été pour les français, qui ont beaucoup appris sur notre manière d’opérer sur le continent, ce mélange de pragmatisme et de capacité de résistance. Ça, ça m’a vraiment fait plaisir. Mes intuitions étaient les bonnes et correspondaient bien à l’idée que je me fais de nous-mêmes.

En amont du lancement de Saison Africa, vous aviez affiché votre ambition de vouloir mettre en avant l’entrepreneuriat culturel africain. Mission réussie ? 

Oui, on a pu faire beaucoup de choses. Je voulais dès le départ qu’il y ait des projets transversaux et que ce ne soit pas juste des entrepreneurs que l’on invite à pitcher avant de rentrer chez eux. Ils devaient être les vrais acteurs et actrices des différents projets. Alors, oui, bien sûr, il y a eu des pitches, tels que ceux organisés en ligne par Emerging Valley, ainsi que d’autres présentations virtuelles. 

“On a eu des entrepreneurs partenaires de projets parfois scientifiques, parfois artistiques, qui ont apporté un vrai savoir-faire innovant”

Mais au-delà de ça, on a eu des entrepreneurs partenaires de projets parfois scientifiques, parfois artistiques, et qui ont apporté un vrai savoir-faire innovant. Cela a été le cas par exemple pour les quartiers généraux, les QG Africa 2020, qui sont ces sortes de ruches, des centres panafricains temporaires. Dans beaucoup de ces centres, on a parfois invité dès la conception ou dans le cadre d’une programmation sur plusieurs mois, des entrepreneurs du continent ou de France, pour participer d’une façon ou d’une autre à différents projets. Cela a permis aussi de montrer au public français qu’il fallait concevoir la Saison Africa, tout comme notre vision du monde, à 360°. Au final, les entrepreneurs ne travaillent pas de manière isolée en ignorant ce qui se passe dans le domaine scientifique ou économique. Tout est lié.

Vous avez parlé à plusieurs reprises de « résistance », un terme qui fait écho à la résilience souvent affichée par le continent ainsi qu’au dynamisme des ICC africaines. Quelle vitrine la Saison Africa a-t-elle apporté au secteur ? 

Celle-ci s’est faite à travers l’ensemble des différents projets qu’on a réalisés. Que ce soit le partenariat avec Emerging Valley (une initiative qui connecte les acteurs du numérique de l’axe Europe-Méditerranée-Afrique, ndlr), qui a donné la parole aux entrepreneurs et a montré des solutions et des projets en train de se faire sur le continent. Ou bien  à travers les festivals et les salons, où on avait une forte exposition, à l’image du salon Laval Virtual- consacré à la réalité virtuelle (RV) et plus grand salon de RV en Europe- où avec un partenaire sud-africain, on a monté un stand africain avec une délégation du continent. Idem au festival du film d’animation d’Annecy, où il y avait également une forte présence africaine, à travers les stands, la sélection officielle et les membres du jury. Pareil au festival de création numérique NewImages, qui a lieu tous les ans à Paris, et où nous avons également fait venir une délégation de créateurs du continent. Je pourrais multiplier ainsi les exemples qui ont montré tant à la France qu’au reste du monde (crise du Covid aidant, beaucoup de projets étaient de fait accessibles en ligne, notamment à partir de mars) la richesse des ICC africaines. On a aussi organisé des échanges entre scientifiques et entrepreneurs puisqu’on avait des entrepreneurs ayant créé des applications contre le paludisme, Ebola ou d’autres infections, avec à la clé, la cession de certaines de ces applications à des espagnols pour lutter contre le Covid. 

“Cela fait du bien de raconter ces histoires où une jeune start-up du Kenya vient en aide à l’Espagne et non l’inverse”

De ce point de vue, cela fait du bien de raconter ces histoires où une jeune start-up du Kenya vient en aide à l’Espagne et non l’inverse. Il s’est passé beaucoup de choses de cette nature lors de Saison Africa et d’une certaine manière, la pandémie de Covid a permis de montrer la capacité d’innovation et de résistance de ce secteur, à travers des solutions, des personnes qui se mettent en réseau pour trouver de nouvelles pistes, pour aider au dépistage, pour savoir combien de lits sont disponibles dans tel ou tel hôpital. Une véritable chaîne de solidarité s’est mise en place sur le continent à ce niveau-là et ça continue aujourd’hui, avec des entrepreneurs très impliqués. Ce que je trouve intéressant dans le potentiel de ce secteur, c’est aussi de voir par exemple un studio d’animation du Nigéria, dont le principal client est la Chine qui produit des publicités et dessins animés destinés au public chinois. Cela prouve que le monde vit à 360° et que l’Afrique est au cœur de cette dynamique avec ce secteur des ICC, qui englobe différents secteurs. Pour moi, c’est ça l’avenir. 

Saison Africa a permis également de poser les jalons d’un nouveau partenariat franco-africain, à travers des échanges entre artistes, intellectuels, scientifiques… Des collaborations plus approfondies sont-elles nées en marge de votre initiative ? 

Il faut d’abord faire attention quand on compare un pays et un continent. Au niveau des coopérations, il y a des gens qui travaillent ensemble sur des projets depuis deux ans. Cela crée forcément des liens et certains ont envie de prolonger cette collaboration. Je pense pour ma part que c’est sur le long terme que l’on verra d’autres initiatives naître, qui seront probablement inspirées par ce que nous avons fait. Nous avons servi de leçon, et pas seulement par rapport à la gestion de la crise née du Covid mais de manière plus globale, par rapport à la façon de penser un projet, de penser la réalité d’un partenariat. 

“C’est un fait, des partenaires ont aujourd’hui envie d’aller plus loin”

C’est un fait, des partenaires ont aujourd’hui envie d’aller plus loin ; je le sais parce que je fais régulièrement des points de situation avec eux. Et au fur et à mesure que les projets se terminent, nous avons des retours. Pour certains partenaires français qui connaissaient mal l’Afrique, Saison Africa leur a permis de se faire une idée plus juste du continent et peut être aussi donné envie de traverser la Méditerranée. De quoi peut-être vouloir voir par eux-mêmes les foires, salons, forums et autres biennales qui existent sur le continent et où justement on voit peu la France. Mais pour ceux qui ont envie de poursuivre dans cette voie de partenariat , c’est dans les années à venir qu’il faudra garder un œil sur ce qui se passe en France. C’est alors que l’on verra ce que nous, africains, avons apporté à ce pays, qui a besoin de nouveaux modèles… 

La Saison Africa désormais derrière vous, quelle est maintenant la prochaine étape ? 

Pour moi, du repos. Un vrai besoin parce que ces quarante derniers mois ont été très intenses et que la crise du Covid n’a assurément pas aidé. Pour le reste, on verra… 

Pour en savoir plus :

https://www.saisonafrica2020.com/fr

La Saison Africa 2020 est mise en œuvre par l’Institut français avec le soutien du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, du ministère de la Culture, du ministère de l’Education nationale, de la Jeunesse et des Sports, du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation. Elle est organisée en partenariat avec l’Agence française de développement et compte avec la participation des collectivités territoriales, partenaires de l’Institut français. La Saison bénéficie également du soutien du Comité des mécènes d’Africa 2020, et de ses partenaires médias.

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