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Interview Mohamed Amara : Au Mali, « la vraie question, c’est celle du leader »

Après la prise du pouvoir des militaires le 18 août dernier et la nomination d’un président intérimaire un mois plus tard, le Mali est toujours dans une situation délicate, entre sanction de la CEDEAO et un futur jusqu’aux élections fixées dans 18 mois toujours très flou. Pour le docteur malien en sociologie, Mohamed Amara*, tout dépendra du respect des attentes des maliens, notamment en termes de régulation de la vie politique et sur l’importance de l’unité de la population.  

 

Propos recueilli par Simon Vermot Desroches

 

Mohamed Amara,DR

Quelle analyse le sociologue que vous êtes avez-vous donné aux évènements du 18 août : coup d’Etat ou révoltes populaires ?

 

Ma première réaction a été de dire : « C’est dommage ». Pour moi, qui suis républicain c’est dommage que le Mali revienne en arrière avec un quatrième coup d’Etat. C’est dommage et c’est triste pour les maliens, pour la jeune génération, pour l’Afrique. Le Mali était déjà à terre à cause de la question du terrorisme et de la mauvaise gouvernance. Cela précipite le Mali au fond du gouffre. Mais c’était prévisible du fait de la situation de blocage, du dialogue de sourd, entre le mouvement du 5 juin, le rassemblement des forces patriotiques, et le pouvoir en place, notamment la majorité présidentielle. Malgré l’implication de la CEDEAO pour essayer de faire entendre raison aux deux parties, ils partaient tous dans le mur et le point de non-retour a été atteint. Je pensais que le coup d’Etat de 2012 réalisé par le général Sanogo et qui avait dû rendre le pouvoir très vite, servirait de leçon à tous ceux qui avaient des relents de ce type d’actions. Mais non, on n’est jamais à l’abri d’un putsch et cela en dit beaucoup sur la capacité des politiques à changer.

 

Un mois après, la junte, sous pression, a nommé Bah N’Daw comme président. Comment cela a-t-il été accueilli ?

 

C’est un bon compromis. Comme c’est un militaire à la retraite, c’est donc une façon de contenter la CEDEAO qui voulait un civil pour gérer la transition. Et avec une population malienne qui a acclamé le putsch à cause du désespoir et du peu de crédits accordés aux politiques, cette casquette d’ancien militaire est une façon de garder cette sympathie citoyenne et sociale et d’éviter d’avoir toute la population malienne sur le dos. Enfin pour les putschistes, il reste quelqu’un qui fait partie de la maison donc c’est une façon aussi pour eux de garder la main et d’éviter des relations conflictuelles pendant cette transition. Mais ce dernier point ne reste qu’une supposition de ma part.

 

Quelles sont les attentes du peuple malien finalement ?

 

La priorité c’est un retour à l’ordre constitutionnel, donc des élections et des élections transparentes afin d’éviter les contestations post-électorales que l’on voit un peu partout en Afrique et qui ont été le point de départ du dernier putsch avec les contestations autour des élections législatives. Donc il nous faut rénover les institutions et donc probablement la constitution par un possible référendum. A la fin de cette transition nous devons avoir un contrat politique. Quand je dis contrat politique je parle de quelque chose qui réglemente la vie politique, qui arrête cette hémorragie démocratique dont l’origine se trouve simplement dans la confiscation des intérêts publics et privés. Le résultat c’est que les élus ne sont pas là pour travailler mais pour se servir eux même. La suite c’est la corruption, le détournement, la pauvreté, le terrorisme, c’est l’armée qui devient une coquille vide parce qu’elle n’a pas de moyens… Et l’autre point très important c’est la sécurité qu’il faut assurer pour nos compatriotes avec nos différents partenaires dont l’ONU, la France, l’Union Européenne…

 

Le risque n’est-il pas de profondément diviser la population malienne ?

 

Je soulignerai au contraire l’importance de la prise de conscience que le Mali ne peut se construire que par les Maliens eux-mêmes, la prise de conscience que c’est ensemble qu’on pourra sortir de cette situation. Parce que tous les problèmes du Mali viennent de nos divisions, même le terrorisme. Il nous faut les dépasser, et nécessairement il nous faudra un contrat politique, rénover les institutions et arriver à avoir des hommes aux postes clés de l’administration capables de parer à toutes possibilités de détournements de fonds. Ça suppose d’avoir des gens compétents dans les différents ministères, afin de faire en sorte que l’argent public ne soit pas détourné au profit d’untel ou d’untel.

 

D’où pourrait venir cette volonté politique ?  

 

La vraie question c’est celle du leader pour moi. Il nous faut un chef qui sait conduire une mission, qui est capable de se départir de ses angoisses personnelles, qui est là pour le Mali et pour le changer. Avec ce genre de personnalité, chacun pourrait avoir sa place, les religieux, les politiques, les associations, l’armée… Et lorsqu’on outrepasse son rôle, alors il y a des sanctions. L’impunité de certains est un vrai problème aux yeux de la population. Je ne dis pas qu’il faut des barrières, mais chacun doit avoir son espace dans lequel intervenir. Le Mali regorge de nombreuses possibilités pour se trouver un leader, qu’il ait été dans la politique ou non, qu’il soit à Bamako ou n’importe où dans le monde. Mais souvent cela ne peut pas marcher avec « les arrangements de petits amis ».

 

Les sanctions de la CEDEAO, si ont poussé les putschistes à céder aux pressions, elles ont frappé la population malienne qui subissait déjà les impacts de la crise Covid 19…

 

La CEDEAO joue son rôle, elle a ses principes, et quand il y a le feu, elle intervient. Cela légitime son intervention. Alors bien sûr, il y a cette peur des dirigeants d’autres pays de voir le brasier malien s’étendre. Il y a des impacts forts de ces sanctions directement sur les Maliens qui voient notamment une certaine inflation des prix. Et on espère que cela se réglera rapidement. Mais la grande majorité des Maliens ne supportent pas la CEDEAO. Pour cette partie de la population le coup d’Etat était nécessaire malgré le fait qu’il ne soit pas démocratique. Et donc elle n’en a cure de la CEDEAO. L’organisation a d’ailleurs eu du mal à mettre en œuvre ses sanctions au début et aujourd’hui ces dernières ne font plus qu’exacerber ce sentiment dans la population.

 

Comment voyez-vous la situation évoluer ?

 

Je pense que la force du Mali, c’est la jeunesse ! Ce sont ces jeunes qui ont manifesté, qui se sont fait tuer. La jeunesse est un motif d’espoir mais encore faut-il lui donner un apprentissage pour éviter qu’elles ne sombrent. Les anciens ont tous échoué mais ils ne veulent pas qu’on le dise. Ce sont les mêmes qui sont au pouvoir depuis 30 ans. Même dans le M5, ils ont tous été ministres. Ils sont là depuis les années 90… Avec tout le respect que j’ai pour eux et ce qu’ils ont fait, je ne compte pas sur eux pour changer le Mali. Pour changer les choses il nous faudra des jeunes qui ont reçu une bonne éducation.

 

*Né et élevé au Mali, Mohamed Amara est diplômé de l’Université des Lettres et des sciences humaines de Bamako. Docteur en sociologie, il enseigne à l’Université Lumière Lyon 2 et est l’auteur de deux essais sur le Mali : Marchands d’Angoisse, le Mali tel qu’il est, tel qu’il pourrait être(Grandvaux) et Le Mali rêvé(L’Harmattan).

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