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Interview « Longtemps marginalisées, les diasporas auront un rôle historique »

Organisé sous le haut patronage du président français, Emmanuel Macron, et piloté par l’IPEMED, le forum des diasporas africaines, organisé le 22 juin au Palais des Congrès de Paris, est présenté comme « le plus important événement dédié aux rencontres et au partage d’expériences entre membres des diasporas et décideurs économiques et politiques ». Interview croisée de Jean-Louis Guigou, président de l’Ipemed et Marc Hoffmeister, commissaire général du forum.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Vous organisez le 22 juin le forum des diasporas présenté comme  » le plus important événement dédié aux rencontres et au partage d’expériences entre membres des diasporas et décideurs économiques et politiques. » Qu’est-ce que la rencontre aura de particulier ?

Jean-Louis Guigou : D’abord, pour des questions de timing politique.

A l’échelon national, les diasporas suscitent enfin l’intérêt et l’attention des pouvoirs publics. En témoigne notamment le fait que le député Hervé Berville ait reçu la mission de conduire un rapport sur la question des diasporas. Hervé Berville sera présent au Forum des diasporas et s’est déclaré intéressé par les propositions que nous aurons l’occasion d’y faire.

A l’échelon européen, on assiste certes à un mouvement de crispation politique autour de la question de l’immigration et du terrorisme ; toutefois, dans le même temps, la Commission Européenne affiche sa volonté de faire évoluer ses relations avec le Sud et s’intéresse dans ce sens aux diasporas, qu’elle a déjà mobilisé pour des réunions de travail. Le forum permettra de faire remonter au niveau européen les idées et propositions des diasporas africaines d’Europe.

Autre caractéristique, c’est un forum qui rassemble les acteurs de la diaspora plutôt que des personnalités politiques. Durant ce forum, ce sont avant tout des diasporas qui vont s’exprimer. Il s’agit d’agir plutôt que de représenter. C’est une démarche participative et « bottom-up ».

Enfin, cet événement est majeur car il permettra de formuler des propositions concrètes. Après le forum, le comité d’orientation se réunira en séminaire et nous formulerons une dizaine de propositions qui seront relayées auprès des acteurs concernés (Quai d’Orsay, Conseil Présidentiel pour l’Afrique, Commission Européenne…)

Marc Hoffmeister : Le forum sera un événement majeur car il permettra de rassembler des acteurs économiques et des membres de la diaspora. C’est la première fois qu’est organisée en France un événement obéissant à cette philosophie, à savoir diriger vers les diasporas tout en ayant une orientation « business ». Le comité d’orientation du Forum a été illustratif cette double tendance, puisqu’on a pu y trouver des représentants de plusieurs grandes entreprises (La Poste, …) et différentes associations de la diaspora (CRAN, TIN).

Cet événement sera également l’occasion de faire passer des messages importants. Premièrement, il s’agit de faire comprendre aux membres de la diasporas qu’ils ont un rôle économique à jouer, un rôle à tenir aussi vis-à-vis de la société française. De l’autre côté, il faut impérativement que les acteurs économiques, les entreprises en particulier, comprennent que les diasporas sont une chance, une opportunité à saisir qui permettra d’appuyer le développement ou la consolidation des entreprises françaises sur le continent africain.

Les diasporas africaines, longtemps négligées par les autorités de leur pays d’accueil comme d’origine, sont l’objet de tous les intérêts aujourd’hui… Pourquoi s’intéresse-t-on, aujourd’hui, aux diasporas africaines ?  

Jean-Louis Guigou : Depuis la crise de 2008, la mondialisation inquiète, avec, en conséquence, un certain retour au nationalisme, notamment chez les jeunes. Ce nationalisme, nous le refusons. Nous prônons le régionalisme, c’est à dire la création de zones d’influence privilégiée et réciproque à travers le monde. Ces « régions » (UE, ALENA, ASEAN…) se créent nous seulement à l’aune des intérêts économiques de chacun, mais également en tenant compte des accointances culturelles des différents pays qu’elles regroupent.
Dans le cas de la région « Afrique-Méditerranée-Europe », que nous voulons aider à construire, il y a une certaine ambivalence : celle de la colonisation. D’un côté, la colonisation a pu créer un socle linguistique, parfois religieux, en tout cas un socle culturel, qui est commun à ces trois zones. De l’autre, la colonisation a, à juste titre, créé une grande défiance entre les peuples de la région « Afrique-Méditerranée-Europe ». Il faut impérativement faire renaître la confiance, de tous les côtés. Il faut faire renaître un désir d’Europe en Afrique, un désir d’Afrique en Europe. Or, de tous les acteurs impliqués, les seuls à même de faire renaître cette confiance, ce désir réciproque, ce sont les diasporas. Après avoir été longtemps marginalisées, les diasporas auront un rôle historique dans cette entreprise.

Marc Hoffmeister : En France, il y a actuellement une prise de conscience concernant le rôle que les diasporas africaines peuvent jouer dans notre pays en se plaçant en renforçant la coopération économique entre la France et le continent africain. Cette prise de conscience a été entérinée par le Discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou.

Cette prise de conscience doit entrer en résonance avec les sons de cloches qui proviennent de l’Union Européenne, où la question des diasporas est peu abordée puisque l’on parle essentiellement des problèmes liés à l’immigration de masse et à l’intégration. Il faut montrer que l’immigration n’est pas destructrice mais créatrice de valeur. Les diasporas en sont le meilleur exemple. 

 Et pour la France, quel intérêt ?

Jean-Louis Guigou : Il y a en France entre 5 et 7 millions de membres de la diaspora africaine. Le potentiel de ces diasporas est énorme, et il est sous-exploité. Combien y a-t-il de gens d’origine africaine dans les Conseils d’Administration des grandes entreprises ? Une étude réalisée par le CRAN et France Stratégie montrait en 2016 que les discriminations envers certaines catégories de la population (se basant sur l’origine, la religion, le genre…) menaient à la perte de 20 milliards d’euros de PIB chaque année.

Marc Hoffmeister : La France réalise enfin les capacités de sa diaspora, qui est, si besoin de le rappeler il y a, la plus grande d’Europe, et de surcroît composée de profils jeunes, très attachés à notre pays, et en même temps, souvent fins connaisseurs du continent africain, ou au moins de leur pays d’origine.

Les diasporas africaines se sont des ressources humaines, financières, politiques également… 

Jean-Louis Guigou : Ce sont surtout des ressources techniques. Ils sont très bien placés pour répondre à l’évolution du marché du travail en Afrique, où il y a un fort besoin pour des profils qualifiés, et mobilisables sur des missions épisodiques.

Marc Hoffmeister : Les diasporas africaines en France sont en effet une ressource financière sous-estimée de par leur dynamisme et leur inventivité. Elles proposent régulièrement des projets inventifs. Il faut leur apporter du soutien à toutes les étapes de la mise en place, pour qu’ils soient menés à bien.

En termes de ressources humaines, nous tablons sur 300 à 400 propositions de poste à l’occasion du forum. C’est bien la preuve que les diasporas sont perçues comme des recrues de premier choix pour les entreprises françaises.

Comment capitaliser selon vous sur ces hommes et ces femmes, traits d’union entre la France et l’Afrique ?

Jean-Louis Guigou : Les diasporas en France sont pleines d’énergie, de volonté, et d’ambition. Il y a au sein des diasporas une vraie culture associative, une envie de contribuer au développement de son pays d’origine…Toutefois, elles sont très disparates et isolées les unes des autres.

Pour rendre le travail effectué par ces diasporas dans le cadre associatif plus visible, plus effectif, il faudrait qu’elles arrivent à mieux se regrouper.

Par exemple, on pourrait imaginer regrouper les associations par secteur d’expertise : cela donnerait lieu à des structures polyvalentes d’ingénierie, de financement, de services pour les collectivités locales (hôpitaux, lycées, etc) … Au même titre que Médecins sans Frontières rassemble des médecins en tout genre, nous voulons créer une sorte de « diasporas sans frontières ».
Marc Hoffmeister : Capitaliser sur le potentiel des diasporas africaines, c’est d’abord lui faire prendre conscience de sa valeur. C’est ensuite mettre en place un système pour que chacun trouve sa place : que les investisseurs rencontrent les entrepreneurs, les experts conseillent les plus jeunes… Et la première étape pour arriver à trouver cet équilibre, c’est de faire en sorte que les gens se rencontrent, se parlent. C’est justement l’ambition de ce forum.

Pour en savoir plus : http://www.forumdesdiasporas.com/


 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed