Oops! It appears that you have disabled your Javascript. In order for you to see this page as it is meant to appear, we ask that you please re-enable your Javascript!
A la uneActualité

Interview « Les Libanais contribuent à plus de 30% du PIB de ce continent »

Dr. Fouad Zmokhol, président du Rassemblement de Dirigeants et Chefs d’Entreprises Libanais au Monde (RDCL World), l’entrepreneur à la tête de ZIMCO, livre à ANA son analyse des relations libano-africaine, de la crise au Liban et du potentiel de l’Afrique.

 

Propos recueillis par Bilkiss Mentari

 

Vous présidez le Rassemblement de Dirigeants et Chefs d’Entreprises Libanais au Monde (RDCL World). Quelles sont les missions de cette organisation ?

 

Notre organisation est une plateforme économique internationale rassemblant les chefs  d’entreprises libanais dans le monde. Notre objectif est, d’une part, de créer des synergies productives entre les chefs d’entreprises libanais et nos confrères dirigeants d’entreprises  internationaux, ainsi que des partenariats, des collaborations, des alliances stratégiques, des investissements joints ; et d’autre part, de créer un lobby économique libanais international à travers le monde. Notre pays compte 4 millions d’habitants sur son territoire, mais plus de 15 millions d’origine libanaise à travers le monde. Notre plus grande ressource est cette communauté. Par ailleurs, plus de 15% de notre PIB est dû aux transferts effectués par nos expatriés, ce qui joue un rôle très important dans notre économie nationale. Nous sommes très fiers de notre renommée mondiale d’entrepreneurs chevronnés, de nos réussites multiples à l’international, de nos méthodes de gestion sur les terrains à risque et en période de crises, de nos qualités de commerçants depuis l’ère des phéniciens, mais nous connaissons aussi nos défauts étant notre individualisme ancré dans nos racines et mœurs. Il est grand temps d’apprendre à travailler en groupe et en équipe, étant une des priorités de notre rassemblement et organisation économique, car il nous sera impossible de continuer seuls et de faire face à tous les changements mondiaux individuellement.

 

Parmi vos membres figurent des entrepreneurs libanais présents en Afrique. Ces derniers jouent un rôle majeur dans les économies locales, 60% de l’économie ivoirienne à titre d’exemple…

 

En effet, une très grande partie de chefs d’entreprises libanais se sont installés en Afrique depuis de longues années. D’après les autorités africaines, ceux-ci contribuent à plus de 30% du PIB de ce continent. Ils ont fièrement développé des entreprises dans tous les domaines: industriel, commercial, médical, de tourisme, de télécommunications, de services… Notre objectif est de bâtir des synergies, des collaborations, et des partenariats productifs avec ces entreprises-sœurs. L’Afrique est un continent passionnant, plein de ressources, d’opportunités, mais aussi de risques et d’incertitudes. Je crois fermement en et mets toujours en action ma théorie et stratégie des 3D: Développement, Diversification et Délégation. L’Afrique est l’un des seuls continents où l’on peut appliquer ce plan managérial, car il nous permet facilement de nous développer, ainsi que nos services et produits, de nous diversifier géographiquement, et surtout de déléguer ce chantier à nos meilleures ressources humaines en quête de challenge et d’aventure. L’Afrique est le continent où nous pouvons tout apprendre continuellement, expérimenter de nouvelles opportunités et initiatives, mais en même temps, il est crucial d’avoir une bonne gouvernance, un très bon suivi comptable, et un audit méticuleux, pour pouvoir survivre dans un environnement difficile et une culture différente.

 

La diaspora libanaise est parmi les plus importantes au monde. Parmi elle, des intellectuels, des artistes et des entrepreneurs… avec un lien important avec le pays d’origine, le Liban ?

 

Comme détaillé ci-dessus, il est bien connu que notre diaspora d’expatriés d’origine libanaise autour du globe représente notre vrai « pétrole national », notre pilier central et notre plus grande ressource. En effet, ils se sont bien intégrés dans leurs pays hôtes, se sont distingués, et ont fait carrière dans tous les domaines: industriel, commercial, financier, culturel et même dans la politique. Cette communauté de Libanais dans le monde tient à visiter souvent leur terre natale pour revoir leurs familles et amis, se ressourcer de leur origine et de souvenirs, et contribue à un grand flux touristique et commercial envers notre économie nationale. D’ailleurs, ils investissent essentiellement dans l’immobilier, tout d’abord dans leur village natal, comme preuve de réussite, puis dans le capital comme investissement sûr à bon rendement. Ils favorisent aussi le secteur bancaire et financier, qui leur offre de très bonnes rentes et un retour sur investissement attrayant. Notre objectif est maintenant de les encourager à investir aussi dans le secteur privé libanais, et surtout dans les sociétés à fort potentiel de croissance, PME, microentreprises ou même les start-ups, pouvant s’exporter vers la région ou dans le monde. A l’heure actuelle où notre pays traverse une des crises économiques les plus importantes de son histoire, la diaspora libanaise est notre ultime espoir de nous aider à faire face à ce ‘tsunami’ destructeur.

 

Quel regard à ce titre portez-vous, et à travers vous les membres de RDCL World, sur les évènements récents au Liban ?  Quel impact peuvent-ils avoir sur le plan économique ?

 

Le Liban passe par une des périodes les plus difficiles de son histoire. Il est vrai que nous avons eu plusieurs crises auparavant qui se sont succédé dans notre pauvre pays, mais c’est la première fois que nous faisons face en même temps à une crise économique dramatique, une crise sociale qui ne fait qu’empirer avec un niveau de pauvreté en hausse vertigineuse, une crise monétaire alarmante, une crise de liquidité dangereuse, et une crise de confiance sans précédent. Notre crise économique est vraiment  très atypique. Cela fait plusieurs années que nous craignons cette chute vertigineuse, essayant de nous cacher derrière notre doigt, nous rassurant qu’elle n’aura pas lieu… Mais nous y voilà, en plein sable mouvant… L’équation est très simple, nous faisons face à une crise de liquidité sans précèdent, nos entreprises n’ont plus de fonds, les clients et les fournisseurs non plus… Les employés ne perçoivent plus qu’une minime partie de leurs salaires, avec un chômage dépassant les 35%. Nos banques ne peuvent plus faire face à la panique générale, ni trouver les liquidités nécessaires pour subvenir aux demandes des clients… L’Etat n’a presque plus de fonds pour assurer ses frais de fonctionnement et le re-paiement de ses dettes publiques et obligations monétaires. D’autre part, nous assistons à une perte de confiance entre le peuple et les dirigeants, entre la communauté internationale et nos protagonistes, entre notre communauté d’expatriés (qui transférait jadis plus de 15% de notre PIB) et l’Etat… Mes craintes sont claires, notre Etat est proche de la faillite et de l’effondrement complet, à moins qu’un plan d’urgence ne soit implémenté rapidement et sérieusement.

Mais en parallèle, il existe une lueur d’espoir et un rayon de soleil qui transpercent ces nuages sombres. En effet, c’est la première fois que le peuple se soulève de la sorte, brise les murs de la peur, s’unit comme jamais contre une classe dirigeante corrompue qui a gouverné pendant 30 ans. Nous assistons à une réconciliation tant attendue depuis la fin de la guerre civile, à une Révolution, ou plutôt à une « Evolution », dont le symbole est devenu les femmes qui se sont distinguées par leur courage impressionnant, et aussi les jeunes par leur dynamisme et franc-parler, des jeunes en quête de changement et d’un avenir meilleur.

Mes espoirs sont que nous avons une chance historique de voir une nouvelle équipe dirigeante de spécialistes et de technocrates prendre le pouvoir, entreprendre les réformes tant promises et espérées, et se lancer dans un plan de restructuration qui nous fera reprendre de plus belle et bâtir un nouvel élan, une nouvelle croissance, et surtout une nouvelle économie sur des bases solides.

 

En Amérique latine, au Proche-Orient, en Afrique, en Europe également – avec entre autres les Gilets jaunes en France –, on assiste, avec des réalités locales différentes, à la même colère qui s’exprime par des populations qui exigent un « changement de système ». Comment les entreprises, les PME en premier lieu, aujourd’hui, à la fois actrices mais également « victimes » (en termes de fiscalité notamment) de ce système, peuvent participer à ce nouveau modèle plus inclusif ?

 

Je suis parfaitement d’accord sur le qu’on assiste en même temps à plusieurs mouvements de protestation à travers le monde. Les demandes sociales et les revendications économiques se retrouvent en quelque sorte, mais les environnements sont très différents. Je comprends très bien et respecte les demandes de changements des systèmes politiques, mais l’implémentation et l’application de ces demandes légitimes ne peuvent être effectuées que suivant les constitutions en place et les lois en vigueur. Il est crucial que les jugements majeurs et les sanctions des dirigeants se fassent à travers les élections et dans les urnes. J’espère vraiment avoir beaucoup plus d’électeurs et moins d’absentions pour faire basculer les balances. D’autre part, j’espère que ces mouvements populaires vont réveiller les consciences des dirigeants pour prendre des mesures correctives urgentes. Ces soulèvements populaires sont un très bon début de changement, mais il est crucial de canaliser ces efforts, d’avoir de nouveaux « leaders », des plans de travail, mais surtout un suivi méthodique à court, moyen et long terme. Il est important de garder en tête, en se basant sur des exemples vécus et sur l’histoire, que les révolutions mal suivies et non organisées ont mené à des changements encore plus mauvais, et ce ne sont pas ceux qui étaient dans la rue, ni ceux qui ont fait le plus de sacrifices, qui ont pris le pouvoir, mais certains opportunistes qui attendaient au tournant et ont su en profiter…

Je suppose que les PME sont les premières victimes de ces crises, car ils ont un endettement élevé, pas assez de « cartouches » et de réserves pour faire face à ces changements et peu de possibilités de financement pour se développer et se diversifier. Mais en même temps, ces même PME doivent être considérées comme le moteur essentiel de reprise et de croissance future de toutes ces économies en souffrance.

 

 Les entrepreneurs libanais notamment qui opèrent en Afrique, dans des écosystèmes complexes, peuvent-ils être à ce niveau source de propositions ?

 

En effet, le continent africain peut paraître comme « l’Eldorado » tant recherché, mais on ne peut ignorer aussi les risques et l’écosystème complexe de cette région. A mon humble avis, il est crucial de se concentrer sur la croissance économique, car sinon la croissance démographique à elle seule augmenterait le niveau de pauvreté, donc les risques d’une crise sociale dangereuse pouvant aussi mener à des conflits, et même à des guerres internes. La priorité serait la création d’emplois, l’encouragement de la création d’entreprises, l’augmentation de l’investissement externe (FDI). Il est aussi très important d’assurer une couverture sociale et médicale au peuple africain, et surtout d’encourager l’éducation à tous pour les aider à se développer, et pour avoir des ressources humaines qualifiées. A mon avis, ces thèmes doivent être les priorités des pays riches, mais aussi des investisseurs qui s’y aventurent, pour aider et surtout accompagner ce continent à très fort potentiel, mais aussi à risques mitigés.

 

Pour conclure, comment voyez-vous l’évolution des relations libano-africaines, la présence libanaise en Afrique faisant souvent l’objet de nombreux fantasmes…

 

Les relations libano-africaines sont excellentes à tous les niveaux: politique, économique, commercial… La plupart des pays africains ont des Ambassades au Liban, et le Liban aussi a des Missions Diplomatiques dans tous ces pays, dû au large nombre d’expatriés qui y vivent depuis bien longtemps. Ces relations privilégiées sont historiques et bâties à base de ce qu’on appelle un « Win-Win », car d’un côté, les pays africains comptent beaucoup sur les entrepreneurs libanais, leurs investissements productifs, source de croissance et de création d’emplois. Et en même temps, les entrepreneurs libanais sont continuellement à la recherche de terrains fertiles, à fort potentiel de développement et de diversification. De plus, le Liban accueille régulièrement un grand nombre d’expatriés africains venant au Liban pour y travailler dans divers domaines et qui transfèrent une partie de leurs revenus régulièrement à leurs familles. Il est donc crucial de maintenir ces relations et de les faire fructifier continuellement.