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Interview « Le peuple algérien s’est permis de rêver »

Rassim Benghanem, CEO de BG-ICC, jeune entrepreneur, incarne, avec d’autres l’Algérie de demain. Il participe, activement, aux manifestations qui, en quelques semaines, ont déjà changé le visage du pays. Il partage en exclusivité pour ANA, sa vision, ses revendications… ses rêves et ceux de tout un peuple. 

Propos recueillis par DBM

Vous incarniez déjà ceux et celles qui changent l’Algérie de l’intérieur. Aujourd’hui vous participez au mouvement qui tous les vendredis depuis plusieurs mois agitent l’Algérie. Quel est l’essence de ce mouvement populaire ? 

Effectivement et comme beaucoup d’algériens, je fais partie de ceux qui depuis quelques années essayent de contribuer au changement de l’Algérie, chacun dans son domaine de compétences et à son échelle d’intervention, mais avec l’intime et profonde conviction que cela ferai avancer l’Algérie.

Le mouvement populaire que nous observons actuellement en Algérie est juste extraordinaire, car on croyait que le peuple algérien s’est résignait à un sort qui lui a été imposé pendant plusieurs décennie. Or, cela est faut, le peuple algérien s’est juste donné le temps pour ne pas refaire les mêmes erreurs que dans le passé. 

Il faut savoir que, comparé avec tous les mouvements de soulèvement qu’ont vécu les peuples arabes ces dernières années, le peuple algérien les a vécu dans les années 90, soit plus de vingt années.

Aujourd’hui, le peuple s’est soulevé pour rejeter le fait de maintenir l’Algérie dans un statut quo qui dure depuis plus de Sept ans, et qu’il était totalement inacceptable de se voir encore proposé le Président Bouteflika pour un cinquième mandat, alors que son état de santé ne le permettait plus depuis déjà quelques années. 

Mais ceci n’est évidement pas l’unique raison. Le peuple algérien s’est permit de rêver de voir son pays émerger parmi les grandes nations. 

Quand on connait toutes les richesses dont jouit le pays, une jeunesse vive, des domaines de développement inexploités, et que la bureaucratie, la corruption et l’iniquité font que pour beaucoup ce champ de développement est inaccessible.

Comment expliquez vous qu’il s’est manifesté aujourd’hui ? Quel a été l’élément déclencheur ? 

Ce qui s’est produit aujourd’hui, est l’expression sincère et spontanée de tout un peuple, d’une manière unanime et très stricte, de messages politiques forts portés par toutes les tranches d’âge  du peuple sans exception, avec une touche particulièrement créative et humoristique par moment.

Ce qui reste remarquable, c’est que les messages populaires n’ont aucune appartenance à des partis politiques, ni même religieux. Cela démontre que l’élément déclencheur est une envie de renouveau exprimée par tout un peuple et plus particulièrement lors de la décision de porter la candidature de l’ancien Président Bouteflika pour un cinquième mandat. 

Beaucoup d’observateurs soulignent la maturité et le caractère pacifique de ce mouvement…

Malgré ce ras-le-bol de vouloir en finir avec cette situation, le peuple algérien a montrer une attitude et un comportement exemplaire au monde entier. Un pacifisme à désarmer quelconque intention malveillante et qui nous rend fier d’appartenir à cette nation. 

C’est aussi une maturité exceptionnelle, qu’on peut observer à travers les messages postés et affichés chaque vendredi lors des marches. Des messages que les opposants et les politiques pensent silencieusement, le peuple les a exprimé tout haut.

De part les revendications claires qu’a exprimé le peuple algérien, il prouve au monde entier sa conscience et l’impact que peut avoir une telle prise de position, se protégeant ainsi de ce qui s’est passé dans les pays arabes ces dix dernières années. Il démontre également un engagement pour relever le défi pour une Algérie nouvelle. 

D’ailleurs, depuis le début du mouvement de soulèvement on n’a enregistré pratiquement aucune tentative d’immigration clandestine avec des embarcations de fortunes, un signe fort qui prouve que mêmes les jeunes veulent assumer leur responsabilités face à l’avenir de leurs pays.

Si la rue a obtenu plusieurs victoires, dont la démission de Bouteflika, la partie est loin d’être gagnée… L’objectif reste le départ du “système” ?

Effectivement, la démission de Bouteflika n’est en fait qu’une première étape d’une longue liste de revendications émises par le peuple et exprimées chaque vendredi lors des grandes marches.

Actuellement, le peuple demande un changement radical et profond, pour se diriger vers une nouvelle république, en ne cautionnant plus aucune initiative ou action faite ou proposée par ceux  la même qui ont soutenu et affirmé que Bouteflika était apte à continuer de diriger le pays.

L’erreur serait de croire que sans les acteurs actuels, qui représentent le pouvoir, l’Algérie ne peut continuer à fonctionner. C’est faux ! Et auquel cas, ça serait également un échec en 20 ans de n’avoir pas pu préparer une relève à même de continuer le bon chemin. 

Et si l’Algérie se maintient malgré une mauvaise gouvernance durant des années, c’est parce qu’il y avait quand même des personnes intègres avec cette conscience individuelle et collective du travail pour l’intérêt de la nation.

Aujourd’hui, on veut un renouveau algérien, conduit par cette nouvelle génération, dans l’intérêt et au profit de l’Algérie. Il est temps de permettre à ces millions de jeunes de se sentir acteurs de leurs destins et non de le subir.

La société civile est au premier rang, organisée, mobilisée, et fait force de pédagogie ( organisation de débats publics, cours de droits, etc…) Il s’agit de construire l’Algérie de demain. Comment vous, acteur de la société civile, la voulait vous cette nouvelle Algérie ? 

Tout à fait, la société civile s’organise spontanément pour animer des conférences et des débats au niveau des universités, les artistes occupent les escaliers du théâtre national d’Alger les transformant ainsi en un hémicycle où les idées et les visions émanent abondamment à travers les voix de ces derniers, les médecins de leurs coté aussi et cela depuis un moments déjà, les cercles de réflexions, tel que CARE, Nabni, Ibtikar et autres continuent de proposer des plans de sortie de crise sur différents domaines, le tout par amour inconditionnel à cette Algérie.

Notre nouvelle Algérie ! Nous la voulons démocratique, nous voulons bâtir un Etat de droit où nul n’est au dessus de la loi, un Etat de méritocratie, un Etat qui permet l’émancipation des élites et où la compétence soit reconnue pour tous. Notre Algérie, nous la voulons aussi plurielle, une mosaïque entre Kabyles, Chaouis, Mouzabits, Targuis et Arabes qui fait de nous ce grand peuple. 

Notre nouvelle Algérie ! Nous la voulons développée, moderne en infrastructures et d’esprits mais aussi ouverte au monde.

Car il n’est pas normal, que des milliers d’Algériens sont épanouis et font le bonheur des grandes nations, alors qu’ils n’arrivent pas à l’être chez eux.

Vous êtes également un acteur économique. L’Algérie commence à peine la diversification de son économie. Comment ne pas briser cet élan ? 

Il faut absolument protéger le tissu économique et maintenir la productivité actuelle. Il faut éviter cette psychose autour des industriels, car la mobilisation des opérateurs économiques est plus que jamais cruciale, ils ont un rôle très important dans cette période de transition. 
Il faut éviter une récession de l’activité économique, et dans ce sens multiplier les efforts de promotion de la productivité en niveau local, et également international. Utilisant l’avantage de l’impact médiatique autour de ce qui se passe en Algérie.

Nous avons l’énergie, la détermination et les compétences qu’il faut pour mener notre pays sur le chemin du développement économique, du rayonnement culturel, mais aussi faire en sorte qu’elle devienne une destination touristique par excellence.

Pour ne pas briser cet élan, il est important que la phase de transition se fasse entre six à douze mois, et ce pour permettre l’organisation d’élections libres et transparentes.

L’occasion de voir l’Algérie renouer avec son continent et assumer son rôle de puissance régionale ? 

L’Algérie a un rendez-vous avec l’histoire, même si elle n’a jamais vraiment abandonné sa place parmi les pays du continent africain. Il  est temps, à l’ère du développement rapide et des progrès qu’enregistre le continent africain d’élire un président algérien à même de redonner et défendre la place de l’Algérie comme puissance régionale, mais également comme acteurs majeur du développement du continent.

L’Algérie doit être cette locomotive du développement africain, et inspirer ainsi tous autres pays du continent.