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Interview « La résilience de l’Afrique appelle à reconfigurer la philosophie des relations internationales »

Le jeune politologue sénégalais, Hamidou Anne, livre en exclusivité pour ANA son analyse sur l’Afrique face à la crise Covid 19… et l’Afrique de demain dans ce monde post-Covid 19.

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

 

Globalement, quel regard portez-vous sur cette crise qui a bousculé le monde…

 

C’est une crise exceptionnelle, sans doute la plus grave depuis la seconde Guerre mondiale. La situation difficile des pays comme les États-Unis, le Brésil, le drame vécu par les Italiens et les Espagnols, les atermoiements des Français sur les mesures à prendre, les souvenirs ubuesques de pays riches qui s’arrachent des masques sur le tarmacs des aéroports rappellent le caractère inédit et dramatique de ce que nous traversons.

La crise touche à la santé, à l’économie, mais aussi à nos sociabilités avec notamment cette injonction à la distance comme moyen de prévention.
C’est la plus grave crise de la mondialisation. Elle touche même à son essence, à savoir la mobilité, le libre-échange et l’interconnexion des économies.
Le Covid-19 est enfin une crise qui résulte, de son origine probable dans ce marché à Wuhan, de notre mode de vie, qui rétrécit l’espace d’évolution des autres espèces vivantes et nous rend par conséquent vulnérables aux dangers virologiques de ce type.
Un virus nous oblige à une grande pause mondiale qui convoque nos intelligences pour reconfigurer nos modèles institutionnels et sociaux afin de donner corps à ce vieux slogan qui disait « un autre monde est possible ».

S’agissant de l’Afrique, après une première phase de suspicion quant à l’absence de cas en Afrique, les grandes instances internationales ont annoncé le chaos en Afrique… Comment interprétez-vous cela ?

Il y a une propension naturelle à exagérer le danger concernant l’Afrique et à placer le curseur sur ce vieux paternalisme occidental, qui se nourrit du droit à penser à la place des « pauvres Africains ».

L’Afrique, il est vrai, fait face à des crises multiformes qui y rendent souvent la vie plus difficile qu’ailleurs. La prise en compte de la faiblesse de nos ressources afin de pouvoir apporter une réponse à ce défi sanitaire me semble intéressante. A ce sujet, il faut aussi avoir une lecture lucide de certaines prédictions catastrophiques.
Le continent concentre uniquement 1% des dépenses mondiales de santé. Ceci, provoquant un sous-équipement en matière sanitaire, peut accentuer la difficulté de la prise en charge de la pathologie du Covid-19, surtout que nous luttons depuis des décennies contre la tuberculose, le paludisme, etc.
Mais au regard des faits, le virus a épargné pour le moment davantage le continent. Les raisons seront données avec plus de précision par les experts dans les prochaines années, mais le fait est indéniable.

 

De fait, l’Afrique a, une fois de plus, fait preuve de résilience, et de solidarité. La capacité de mobilisation a de nouveau été révélée par cette crise ?

 

Les pays africains ont pu observer la propagation du virus de son épicentre chinois aux autres régions asiatique et européenne et mesurer ainsi sa létalité. Les mesures de contingentement relatifs à la proclamation de l’état d’urgence, à la mise en place de couvre-feux, à l’isolement de certaines villes massivement touchées sont à saluer car elles ont été dictées par une sagesse et une célérité face à un danger subit…

Les dirigeants publics, notamment du Sénégal, ont pu mobiliser tous les segments de la société pour couper court aux rumeurs complotistes et permettre une prise de conscience sur le danger du virus et la nécessité de réunir l’ensemble des acteurs publics, des entreprises, de la société civile autour de l’impératif de riposte.
Il faut aussi saluer la mobilisation des intellectuels qui ont contribué à orienter la décision publique, des entreprises et des sociétés civiles. La souveraineté clamée urbi et orbi n’a de sens que si face à des défis civilisationnels de cette envergure nous prouvons une capacité à compter sur nos propres forces d’abord avant d‘invoquer un quelconque soutien extérieur.

Ceci étant dit, si nous avons, du moins en partie, évité une crise sanitaire, nos économies ont été fragilisées… Quelles leçons tirer de cette énième crise ?

La résilience de l’Afrique appelle à reconfigurer la philosophie des relations économiques et commerciales internationales dans ce monde d’après dont tout le monde parle. Il s’agit de profiter de ce moment pour repenser nos modèles économiques à l’aune des priorités que la crise met en exergue et recentrer l’investissement public vers des secteurs à fort impact social.

Je suis assez d’accord avec Kako Nubukpo quand il suggère que le Covid-19 doit inciter les États africains à orienter massivement leurs investissements dans les secteurs sociaux de base, comme l’école et la santé.
Le coronavirus nous rappelle également la nécessité d’une politique industrielle capable de transformer sur place nos produits, d’offrir des biens et services de première nécessité, de créer de véritables champions nationaux, notamment en matière d’économie verte.

Pour des pays comme le Sénégal, dont la trajectoire émergente sera affectée par cette crise, il faut changer de cap et prioriser à nouveau des secteurs qui auront un impact réel sur la vie des gens. Le Plan Sénégal Émergent, libellé en 2014 pour un horizon 2035, et formalisé selon un scénario hors crise de cette envergure, doit être actualisé. Il faut réorienter les objectifs avec les priorités nouvelles, notamment une vision de relance de l’appareil productif, une accentuation de la diversification avec une stratégie d’exportation, une formalisation de l’économie et – ce que le Covid nous apprend surtout – une incitation à consommer local.

En mettant 1000 milliards dans un programme de résilience, l’État joue son rôle de gestion de l’urgence, mais s’impose également l’obligation de diversifier ses revenus par de nouveaux mécanismes de financement de l’économie.

A cette crise économique, s’annonce, latente, une crise sociale. Qui s’exprimait déjà avant la pandémie, et se réveille ici et là (Mali, Algérie, ailleurs dans le monde également…) Après la peur, la colère ?

Les pertes de revenu, l’isolement, la restriction de la mobilité, le déploiement des forces de sécurité dans les rues pour faire observer les mesures exceptionnelles, parfois liberticides, constituent un cocktail capable de réveiller des velléités de manifestations violentes. Cela, surtout quand l’effort national est demandé aux uns, les mêmes, tandis que la classe politique jouit de ses privilèges et se permet même à certaines occasions de détourner l’aide d’urgence destinée aux ménages les plus modestes.
À la crise économique suit quasi systématiquement une crise sociale et une crise politique. Les printemps arabes sont d’abord une revendication pour l’emploi et la vie décente de jeunes diplômés. La révolte qui a fait partir Omar El Béchir au Soudan survient après des manifestations contre la hausse du prix du pain. La fourniture d’électricité a été au cœur de la mobilisation pour le départ d’Abdoulaye Wade en 2012.
Il y a une corrélation logique entre les préoccupations sociales et la revendication politique. Si elles ne rencontrent pas des réponses politiques adéquates, elles vont générer des bouleversements dans les prochains mois.

Finalement, en Afrique comme ailleurs, cette crise a révélé nos failles, et nos forces. Peut-on parler d’un « monde d’après »?

Je me méfie de ce « monde d’après » clamé partout et configuré selon les logiciels et les idées de chacun, surtout que ses promoteurs ne disent rien de nouveau. Cette crise met à nu des problèmes liés notamment à la gouvernance et à l’arrimage excessif de l’Afrique vis-à-vis de l’Europe ou de la Chine. Mais elle révèle aussi des capacités enfouies dans le corps social africain pour faire face au danger, à travers un imaginaire, un substrat culturel et des formes ancestrales de solidarité qui sont nécessaires en ces temps de crise.

Les formes d’organisation sociale et professionnelle comme le télétravail, les webinaires, les sommets de Chefs d’États en visioconférence sont en revanche un excellent apport de la crise qu’il faut garder, de même que les nouvelles convivialités qui ont reconfiguré le rapport et les affinités entre les gens.

Les jeunes notamment se sont mobilisés, fabriquant masques et gels dans les universités, développant l’e-commerce, répondant à des besoins concrets des populations locales… Cette jeunesse, entreprenante, mobilisée, salvatrice, aura-t-elle, enfin, sa place dans ce monde de demain ?

Elle est naturellement le monde de demain ! Nous avons observé une mobilisation des jeunes pour inventer chacun à son niveau et selon ses compétences et ses moyens une réponse à l’aune de la crise. Cet engagement est salutaire, car les jeunes bénéficient d’une agilité qui permet de prendre le relais des acteurs publics là où ces derniers sont défaillants voire absents. Mais j’aimerais aussi qu’on parle des jeunes qui ne sont ni étudiants, ni entrepreneurs encore moins activistes, qui vivent au jour le jour n’ayant aucun espoir dans des pays qui ne leur en offrent pas, mais qui ont fait preuve de dignité, de courage et de pudeur dans des conditions difficiles.

Peut-on parler également d’une jeunesse plus politisée ?

En observant les réseaux sociaux, baromètre imparfait, mais représentatif, il y a une intensité de la prise de parole sur le Covid-19, avec une alternance entre l’attente de la décision politique, la critique des mesures, les appels au respect des gestes barrières et aussi, il faut le mentionner, les propos conspirationnistes. J’ai vu un regain d’activité des jeunes, avec ses incohérences et ses contradictions, mais il m’est difficile de lui donner l’étiquette qui consiste à essentialiser le tout de politisation. C’est un sujet au cœur de mes travaux, et sûrement avec le temps des réponses plus fines pourront être apportées.

De même peut-on parler, compte tenu de l’évolution du numérique et des bouleversements qu’il crée sur les plans politiques, économiques, sociaux, d’un cyber-activisme politique en Afrique ?

Le web 2.0 est un puissant accélérateur de l’engagement numérique appelé aussi web-activisme. Outre la curiosité pour un objet nouveau et propice au besoin de donner son avis sur tout, il y a aussi la place mineure qu’offrent les appareils et les systèmes politiques aux jeunes qui les contraint au rôle d’activiste du web avec plus ou moins de succès selon les cas. La génération des soixante-huitards investissait la rue, la nôtre use et parfois abuse de hashtags pour crier son ras-le-bol ou pour militer pour de nouveaux droits.

Il y a des avancées majeures obtenues grâce à l’engagement citoyen sur internet, c’est indéniable, mais – nous parlions tout à l’heure de monde d’après – il manque parfois le pas d’après, celui du terrain politique pour être acteur de la transformation à laquelle on fait appel via le clavier et l’écran.

Deux mots pour finir sur les mouvements de protestation contre les discriminations raciales aux États-Unis et en France, après black is beautiful, black lives matter, une nouvelle expression de défense de la « cause noire » qui traverse les frontières et transcende les générations ?


En France comme aux États-Unis, les corps noirs sont vulnérabilisés par une longue tradition raciste au sein de la police. Les hommes politiques de gauche ou de droite ont montré leur incapacité à lutter contre le racisme ; certains qui l’encouragent arrivent même au pouvoir. Il est normal que la nouvelle génération de militants investisse la rue comme espace de dénonciation du racisme et d’énonciation d’un désir de rupture et de transformation de la société. Je me sens solidaire de la famille d’Adama Traoré, de celle de George Floyd et de tous ceux qui se lèvent pour réclamer justice sans laquelle une société ne peut vivre en paix.

*Hamidou Anne est haut fonctionnaire et essayiste.

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