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Abraao Vicente, ministre de la Culture et des Industries créatives du Cap-Vert
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Interview « La nouvelle histoire africaine ne se fera pas sans la restitution des œuvres qui ont été pillées »

Le Cap-Vert, bon élève du continent en ce qui concerne la gouvernance, les progrès socio-économiques, les infrastructures, récemment élevé au rang de pays à revenu intermédiaire, s’est également lancé dans une ambitieuse politique de valorisation de son patrimoine culturel et de promotion des industries créatives. Avec une approche volontairement panafricaine. Explications avec Abraao Vicente, ministre de la culture et des industries créatives du Cap-Vert.

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed à Mindelo (Cap-Vert-

 

Le Cap-Vert mise sur son patrimoine culturel et sa créativité pour développer son économie et son attractivité, sur le plan touristique notamment. Quels sont les grands axes de votre stratégie  ?

 

2020 sera l’année où l’on va voir émerger le fruit de nombreux projets lancés dans le cadre de notre stratégie de promotion de la culture.  Une stratégie mise en place durant notre mandat, de cinq ans au Cap-Vert. Parmi ces projets, l’ouverture d’un centre culturel qui met l’accent sur le design et l’artisanat, un projet d’un million d’euro, totalement financé par le gouvernement capverdien.  Nous avons également initié un projet de 10 millions d’euro qui a pour objectif de faire de la réhabilitation de patrimoine. Nous allons poursuivre le programme d’octroi des bourses d’accès aux filières culturelles, dans 70 écoles, dans l’ensemble du pays, pour enseigner les arts musicaux et artistiques. Nous travaillons aussi à formaliser les professions liées à l’art et la culture. Les artistes et créateurs ont des carrières très fragiles parce qu’ils n’ont pas de sécurité sociale, ne payent pas d’impôts, aussi ils arrivent à un moment dans leur vie où ils se retrouvent dépendants de l’aide de l’État. Par ailleurs, depuis trois ans le Cap-Vert a adhéré à tous les traités internationaux relatifs à la protection des droits d’auteur. Une nouvelle loi a été adoptée récemment en ce sens, une loi qui finance les entités gestionnaires de la propriété intellectuelle. Car nous devons faire estimer la contribution de l’Afrique dans le marché de l’industrie culturelle et créative, c’est pourquoi la question de la propriété intellectuelle est fondamentale. La collecte des droits d’auteur est estimée à 7 milliards de dollars par an. L’Afrique n’en représente que 290 millions. C’est pourquoi les pays africains doivent s’organiser pour avoir des entités gestionnaires qui s’occupent de la récolte de ces montants.

 

 

Une loi qui prévoit également des sanctions. Difficile à appliquer ceci dit tant le piratage des œuvres est répandu, avec le déploiement d’internet notamment…

 

Aujourd’hui, il est très difficile de contrôler toutes les formes de piratage et fraude. C’est pourquoi le Cap-Vert a adhéré aux traités internationaux de protection des droits d’auteur qui prend également en compte le volet numérique. Le Cap-Vert travaille avec l’INPI (NDLR : L’Institut national de la propriété industrielle) pour faire la même chose avec les pays africains, notamment lusophone comme l’Angola. Il n’y aura pas de collaboration sans uniformisation du niveau de protection. Si on parle de musique essentiellement pour l’heure, l’objectif est de l’étendre à tous les domaines de la création artistique. Surtout, le Cap-Vert a signé l’accord relatif à la restitution des œuvres d’art, et entend faire partie du groupe qui va porter ce projet au niveau international. L’objectif principal est de travailler au niveau panafricain, montrer une Afrique avec des dirigeants qui ont conscience de leur droit au niveau international. C’est dans ce sens que le Cap-Vert renforce sa présence dans les organisation internationales telles que l’Unesco.

 

Il y a un débat sur cette question, y compris en Afrique : aux tenants de la restitution, d’autres, compte tenu du manque de musées et d’infrastructures adaptés pour recevoir ces œuvres, prônent la mobilité de ces œuvres qui font partie du patrimoine de l’humanité…

 

Je crois que les œuvres d’arts doivent revenir dans leur pays et lieu d’origine. Aussi, ceux qui souhaitent la restitution de leurs œuvres doivent en assumer la responsable et construire les musées nationaux en mesure de les accueillir. C’est pourquoi le Cap-Vert va faire le lobbying au niveau des organisations multilatérales africaines pour mobiliser des fonds pour la restitution des œuvres. Si le Benin veut récupérer ses œuvres, ce n’est pas juste de la responsabilité du Bénin mais aussi de tous les pays africains d’aider le Bénin. La nouvelle histoire africaine ne se fera pas sans la restitution des œuvres qui ont été pillées. Il faut prendre conscience que la présence physique de ces œuvres font partie du patrimoine culturel africain.

 

Ceci dit, les budgets des États africains se réduisent et la culture est souvent relayée au second plan. Le Cap-Vert, qui finance ses projets sur fonds propres, a-t-il un modèle de financement alternatif à proposer ?

 

Si le Cap Vert est un exemple de succès pour la construction des infrastructures, il peut aussi influencer les autres pays. Le Sénégal également, avec son Musée des civilisations noires, qui a toutes les conditions pour être un musée de référence internationale. Après la restitution, il faut avoir la capacité de faire du marketing et faire connaitre ces musées et ces œuvres africaines. La statue de la liberté n’est pas plus jolie que celle de la Renaissance à Dakar. Mais si la Tour Eiffel, Notre Dame sont connues à travers le monde, c’est parce la France fait du marketing autour. Il faut aussi que les pays africains investissent aujourd’hui dans ce domaine. Ce qui est plus facile à travers les instruments digitaux dont nous bénéficions désormais. Et nous pouvons le faire collectivement.

 

Dans le domaine du numérique justement, avec le nouveau système sous-marin de fibre optique, le pays va connaître une meilleure connectivité. De quoi stimuler différents secteurs de l’économie, dont les industries créatives…

 

En termes d’infrastructures digitales, nous avons deux défis : le premier créer des infrastructures, propres, avoir une présence forte au niveau international. On est très en retard par rapport aux autres pays. Ensuite, l’Afrique n’est que consommatrice et nos contenus sont bloqués par les algorithmes. Il ne s’agit pas seulement de partager des bonnes nouvelles sur l’Afrique mais avoir le public qui reçoit ces nouvelles. Nous devons créer du contenu et le valoriser, le diffuser. Les Africains ont accès au monde, voyagent, ont des connaissances et peuvent apporter de la valeur à culture mondiale. L’objectif fondamentale est de créer des infrastructures de qualité. Aux standards internationaux. Parce que quand les gens voyagent, ils comparent. Ce qui renvoie au défi de l’éducation. A l’éducation conventionnelle, l’Afrique doit ajouter les aspects africains. La connaissance produite par les Africains doit être intégrée aux systèmes éducatifs c’est pour cela que l’on a besoin de scientifiques africains, avec plus de visibilités. On ne peut pas continuer à être un sujet d’étude pour les autres et continuer à consommer la connaissance produite par les autres sur nous.

 

Pour conclure, malgré ses succès, alors qu’il fait figure de bonne élève dans plusieurs domaines, voire de modèle, le Cap-Vert est très peu présent dans les médias, les grandes conférences internationales sur l’Afrique. Comment l’expliquez-vous ?  

 

Nous avons encore beaucoup de travail à faire. Nous pensons que nous devons consolider nos institutions avant de prétendre être un exemple. On travaille en ce moment sur cela. On a initié de nombreux partenariats avec les pays africains. Nous sommes un pays de moins d’un million de personnes. Notre stratégie est d’être partenaire des grands pays. Ainsi, dans les prochaines années le Cap-Vert pourra faire entendre sa voix dans la transformation des mentalités.