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Interview Ibrahim Assane Mayaki, secrétaire exécutif du NEPAD : « Notre intégration économique régionale représente notre innovation politique la plus ambitieuse depuis la décolonisation »

Premier ministre du Niger de 1997 à 2000, Ibrahim Assane Mayaki est depuis 2009 secrétaire exécutif du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD), agence de développement de l’Union Africaine créée en 2001. Le 13 juin, il a publié « L’Afrique à l’heure des choix », un essai sur les choix fondamentaux que l’Afrique devra faire dans les dix prochaines années si elle veut réussir son intégration dans la mondialisation (Éditions Armand Colin, Paris). Interview.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Dans ce livre vous interpellez les dirigeants actuels et les invitez à « préparer l’avenir »… C’est un vaste programme. Comment ?

Le programme est vaste et je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Ce que je cherche à faire, c’est à alerter sur l’urgence de nous mobiliser face aux défis africains. Je dis que les dix prochaines années sont essentielles dans un monde en pleine mutation. Vous me direz qu’il l’a toujours été, mais je crois au contraire que nous vivons une période qui n’arrive pas souvent dans l’histoire des peuples, celle de la transition démographique. L’Afrique est le dernier continent à effectuer sa transition démographique. Cela revient à dire que l’Afrique sera la dernière à entrer dans un monde dont la population sera stabilisée à un peu plus de 10 milliards d’habitants aux alentours de 2050.

Pour que son poids économique reflète son poids démographique, pour que le dividende démographique joue son rôle de moteur, il faut regarder la séquence qui nous attend droit dans les yeux. La seule grande question que j’aimerais que tous les hommes politiques se posent aujourd’hui en Afrique est la suivante : comment transformer ce qui risque d’être une opportunité démographique manquée en un dividende démographique, levier essentiel de notre développement ?

Vous semblez pointer du doigt des problèmes de leadership. Mais quel rôle jouent, ou ne jouent pas les organisations régionales et panafricaines dont le Nepad mais également la BAD, l’UA qui doit être réformée en profondeur ? 

Les institutions panafricaines que vous citez représentent une avancée considérable pour notre continent. Elles ont déjà joué un rôle essentiel dans la façon dont nous fonctionnons en tant que communauté d’États répartis sur un territoire cohérent. N’oubliez pas que, dans le fond, l’Afrique est une grande île. Nous devons nous entendre et je crois que le panafricanisme est une idée enracinée dans le cœur des habitants de ce continent. L’Union africaine en est une émanation très concrète et nous permet d’envisager des réponses communes à des défis communs, depuis l’électrification jusqu’au combat pour l’adaptation face au réchauffement climatique.

Le sens de mon livre est justement de faire comprendre comment cette architecture institutionnelle est un instrument puissant au service de notre émancipation économique. La prochaine génération devra relever le défi de les rendre encore plus pertinentes et de les ancrer comme interlocuteurs de premier rang pour tout ce qui concerne les affaires internationales de l’Afrique en tant que continent, qu’elles soient d’ordre politique, économique ou diplomatique.

Vous évoquez l' »unité panafricaine  » comme un préalable à l’intégration de l’Afrique dans l’économie mondiale. C’est une vieille et belle utopie. Réalisable aujourd’hui en 2018 ?

Je ne suis pas naïf, mais je sais l’idéal vers lequel il nous faudrait tendre de tous nos efforts. En 2001, certains des chefs d’État les plus influents du continent ont donné un nouveau souffle à ces idées en retenant comme principe directeur un pragmatisme à la fois économique et politique. Cette émancipation s’est également traduite dans la relation que l’Afrique a commencé à construire avec les différents bailleurs, multilatéraux ou bilatéraux, faussement interprétée par certains critiques comme du néolibéralisme.

Je reste aussi persuadé que, pour les pays africains, l’interdépendance mondiale devrait commencer localement en renforçant l’intégration économique régionale. En l’état, plusieurs facteurs sont susceptibles d’entraver la croissance rapide et soutenue de nombreux pays africains : la petite taille de la plupart de nos économies, le fait que nombre d’entre elles sont enclavées, avec des infrastructures peu développées, une stabilité économique et sociale insuffisante, etc. Il est peu probable que les pays qui ne peuvent être compétitifs à l’échelle régionale soient compétitifs à l’échelle mondiale. Il convient donc de réaliser d’abord la cohérence commerciale des grands ensembles géographiques de l’Afrique.

Notre intégration économique régionale représente notre innovation politique la plus ambitieuse depuis la vague de décolonisation qui a commencé à la fin des années 1950. Je ne crois pas que l’on puisse la qualifier d’utopie. Pour réaliser de grandes choses, il faut avoir un idéal. Mieux qu’une utopie, le panafricanisme est un idéal.

La création de la zone de libre-échange est une étape dans ce sens. Mais ceux qui s’y opposent sont nombreux… Et importants !

Tous les grands projets ont leurs opposants, et c’est aussi grâce à ces derniers que l’on finit par bâtir les édifices les plus solides. Qu’une pluralité d’opinions s’exprime est sain. Je note néanmoins que l’écrasante majorité des États ont signé ce traité. Et il ne fait pas de doute que les principaux États encore hésitants sur telle ou telle disposition soient définitivement rassurés dans un avenir proche. Nous devons avancer dans un climat de confiance réciproque.

Si nous remettons les événements dans leur contexte, il faut bien se rendre compte que nous n’avons que 60 ans d’histoire post coloniale derrière nous. Les progrès accomplis sont déjà considérables. Quelques années d’ajustements sont bien peu cher payer pour un résultat aussi ambitieux : unir 55 pays dans une seule et même zone commerciale.

L’heure n’est elle pas, face à l’échec du politique, à l’économie ?

On ne peut renvoyer les deux notions dos à dos. La politique est l’ingrédient sans lequel la prospérité économique ne pourra être atteinte. J’ajouterais aussi que l’échec du politique n’est pas une fatalité. La politique a ses grands moments et c’est à une telle convergence des idées et des élans que je souhaite contribuer. Je suis persuadé que la prochaine génération, enrichie des enfants de la diaspora, permettra un renouveau politique en Afrique. C’est par ce renouveau que nous verrons une nouvelle gouvernance véritablement émerger en Afrique. Je dis souvent que 90% des chefs d’État que nous connaissons aujourd’hui ne seront plus aux commandes dans une décennie. Le renouveau politique est inéluctable !

Cependant, le sens de votre question est aussi certainement celui de la nécessité de laisser prospérer un secteur privé dynamique, à l’abri de toute interférence politique. Je suis un homme qui croit aux bienfaits conjugués d’une régulation vertueuse permettant un développement harmonieux et juste du secteur privé.

Le cas de l’informel est pour moi une bonne illustration de cet équilibre à trouver. Si le secteur informel fonctionnait plus efficacement, il pourrait améliorer le sort de centaines de millions de nos concitoyens. Pour l’instant, malheureusement, le secteur informel a crû plus rapidement que le reste de l’économie. On peut en vanter la vitalité, mais la vérité, c’est que l’informel est le lieu où s’exercent les forces de marché les plus brutales sans les institutions et l’état de droit pour les contenir et les orienter. L’informel est donc fondamentalement dysfonctionnel et ne peut pas dans sa forme actuelle permettre à nos économies d’émerger. Il faut donc le réguler, mais sans pour autant l’étrangler…

Puisqu’il y a selon vous des choix à faire, quelles sont les 5 priorités pour construire l’Afrique de demain ?

L’Afrique d’aujourd’hui doit mettre bien des chantiers en ordre de marche si elle souhaite réaliser l’Afrique de demain. S’il faut en choisir cinq, les voici, dans le désordre : éducation primaire et secondaire, infrastructures, et notamment le haut débit généralisé, co-production des politiques publiques, intégration régionale et État de droit. La combinaison de ces efforts peut produire de grandes choses si l’on prend en considération les différents vents ascendants dont l’Afrique va bénéficier. Le seul vrai danger, c’est que nous ne fassions rien. Mais je sais que ce n’est pas une option pour la jeune génération.


 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed