Henri Saoue, PDG IVOS-DR
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Interview Henri Saoue « Si la ZLECAf peut permettre de faire sauter quelques barrières administratives dans un premier temps, nous nous réjouirons »

Pourquoi investir en Afrique et pourquoi maintenant. Le point de vue d’un investisseur africain. Henri Saoue, Fondateur et PDG d’Ivoire Oilfield Services (IVOS).

Dans quel domaine et où opère votre compagnie, dans le monde et en Afrique?

Ivoire Oilfield Services (IVOS) est une entreprise spécialisée dans la fourniture de services environnementaux, tout particulièrement pour les industries extractives et le secteur de l’exploration-production pétrolière – notre portefeuille de clients comprend des sociétés comme CNR International, Total Exploration Production, Schlumberger, Halliburton, PETROCI, CI-11… 

En clair, nous proposons des solutions écoresponsables en matière de gestion des déchets de nos clients – parce qu’un déchet peut certes être un déchet pour celui qui le produit mais aussi une matière première pour un autre acteur dans une autre industrie. Nous privilégions l’économie circulaire dans toutes nos démarches de gestion des déchets qui sont nous confiés. Nos principaux services comprennent le traitement des déchets, le nettoyage des cuves, la maintenance des sites industriels, la fourniture de matériels, le renforcement de capacités dans notre secteur d’expertise ainsi que la réalisation d’études d’ingénierie. Les déchets auxquels nous nous intéressons sont essentiellement industriels.

Nous sommes installés en Côte d’Ivoire et au Sénégal. Toutefois, nous opérons dans les pays comme la Mauritanie et la Guinée Conakry. 

Quels sont vos projets d’investissements à court, moyen et long terme ?

Nos projets d’investissements sont assez nombreux. A court terme, notre objectif est de construire un autre centre de traitement des déchets à Yamoussoukro dans le centre de la Côte d’Ivoire. Cette installation prendra en charge les déchets industriels des zones Centre, Nord et Nord-Ouest de la Côte d’Ivoire.  Nous avons aussi pour ambition de traiter, dans ce centre, les déchets industriels issus des pays limitrophes tels que le Mali et le Burkina Faso qui ont une industrie minière en pleine croissance, voire également aussi du Niger.

A moyen terme, nous nous fixons comme objectif de terminer totalement l’installation au Sénégal de notre centre de traitement des déchets issus principalement de l’industrie pétrolière. Ce centre sera doté d’un incinérateur haute température avec une capacité de traitement de 10 tonnes par jour. Cet incinérateur sera également équipé d’un laveur de fumées qui permettra d’éviter toute forme de pollution atmosphérique. 

A long terme, il s’agira pour nous d’avoir des installations en propre dans les pays où nous menons à l’heure actuelle uniquement des opérations ponctuelles, il s’agit de la Guinée, le Cameroun et la Mauritanie. 

Quels sont les contraintes que vous rencontrez dans le cadre de votre développement en Afrique, dans les pays ou régions que vous avez choisis ? 

Comme la plupart des entrepreneurs, nous faisons face à certaines difficultés dans notre quotidien. Les difficultés sont d’abord administratives, il faut passer par des procédures complexes et longues. Certaines pratiques notamment, pour promouvoir le contenu local, ou national, peuvent s’avérer difficiles à mettre en œuvre. Ainsi, accorder une majorité dans le capital d’une structure à un partenaire local simplement parce qu’il est du pays est une gageure parfois dans des secteurs à forte technicité comme le nôtre ou le leadership doit aussi s’appuyer sur des compétences qui ne sont pas toujours présentes dans les pays d’opérations. Le principe du contenu local est bon et doit être maintenu, mais aligné avec la liberté d’établissement qui fait l’objet d’un des autres protocoles de la ZLECAf. On peut ainsi imaginer de nouvelles manières plus efficaces de l’appliquer, comme l’octroi de minorités de blocage aux partenaires du pays hôte avec obligation, pour ceux qui s’installent, d’effectuer dans une période donnée un vrai transfert de compétences. Avec la ZLECAf, c’est en effet la promotion du ‘contenu africain’ qu’il faut garantir – pour les produits comme pour les compétences – et il faut assurer des schémas incitant aux partenariats et au joint-ventures entre pays du continent. 

« Avec la ZLECAf aujourd’hui on a un cadre juridique général, mais il reste du chemin sur le reste »

La deuxième difficulté est d’ordre financière.  Pendant les premières années d’existence de IVOS, aucune institution financière n’a voulu nous faire confiance en apportant le financement nécessaire aux investissements et à notre fonctionnement. Toutefois, depuis bientôt deux ans, vu notre sérieux dans le travail et la résilience de notre jeune entreprise, deux banques ont décidé de nous accompagner. Et cela se passe bien. Pour les entreprises qui démarrent, il est quasiment impossible de fournir les garanties que demandent les banques. C’est là peut-être le nœud de leurs difficultés. Comme solution, nous préconiserons que des fonds de garantie pour le développement de l’entreprenariat soient mis en place au niveau étatique ou même sous- régional. Si ces fonds existent déjà parfois, il serait intéressant qu’ils soient vulgarisés afin de les rendre plus accessibles. En ce qui concerne les banques commerciales traditionnelles, il est aussi peut temps qu’elles assouplissent, sans compromettre leur existence, leurs conditions d’accompagnement des PME. Le développement de nos états africains se fera par un secteur privé actif dont la démarche entrepreneuriale pourrait être soutenue.

Enfin, il y a la pression fiscale. Une entreprise ne commence véritablement à décoller qu’après ses deux premières années d’existence. Il serait bon de réduire voire d’annuler les charges fiscales des entreprises sur cette période. De toute les façons ce que les Etats auront perdu comme impôts ces deux années, pourra être rattrapé lorsque l’entreprise commence à décoller au travers des emplois qu’elle aura créés et le développement qu’elle aura apporté. Cet effort fiscal serait la part de l’État dans le développement des investissements. 

L’entrée en vigueur de la ZLECAf, qui doit favoriser les investissements en Afrique, est-elle dans ce sens une opportunité pour vous et votre compagnie ? 

Ecoutez, si la ZLECAf, qui est la ‘Zone de Libre-Echange Continentale Africaine’, peut permettre de faire sauter quelques barrières administratives dans un premier temps, nous nous réjouirons. 

Un exemple concret : IVOS a fait fabriquer une unité de traitement des eaux en eau Côte d’Ivoire. Cette unité est utilisée pour nos opérations à Abidjan. Nous avons souhaité fabriquer le même équipement et le transporter dans l’un de nos pays d’opérations. Les droits de douanes qu’on a porté à notre connaissance, étaient tellement élevés, qu’on a dû faire machine arrière et chercher une entreprise capable de fabriquer le même équipement dans ce pays – et nos recherches, quoiqu’intenses, sont restées infructueuses car il y a, à date, un enjeu de compétences et de capacités techniques. Pendant ce temps le besoin se fait de plus en plus fort sur le marché concerné. Voilà une réalité que la ZLECAf pourrait aider à résoudre.

Le premier objectif de la ZLECAf actuelle, c’est de faciliter la libre circulation des marchandises et d’encourager la production et la commercialisation des produits et équipements ‘Made in Africa’. Cela nous intéresse particulièrement chez IVOS car la majorité des équipements dont nous avons besoin pour nos installations sont fabriqués et assemblés en Afrique – en l’occurrence en Côte d’Ivoire et au Sénégal. La perspective d’avoir des droits de douane moins élevés à terme peut faire la différence pour nous.  C’est une première étape. 

Nous espérons aussi qu’à l’occasion de la ZLECAf, nous pourrons aussi avoir accès à des registres de normes standardisées pour nos activités, au moins pour la zone CEDEAO, et que la liberté d’établissement, c’est-à-dire de créer une entreprise, sera aussi facilitée.  Regardez, lorsque le Royaume Uni a décidé de sortir de l’Union européenne, quelle était la grande difficulté ? Ce n’est pas la monnaie, parce qu’ils détenaient déjà leur propre monnaie. Mais c’était surtout trouver un accord solide qui permette au Royaume-Uni de maintenir des échanges commerciaux fluides avec l’Union européenne – et en fait, cet exemple permet de comprendre que si le cadre juridique général est important, il faut aussi considérer tous les facteurs d’accompagnement, normalisation commune, certification et reconnaissance mutuelle des produits, logistique de transports de marchandises, information claire sur les conditions d’accès au marché et l’application des tarifs préférentiels….Avec la ZLECAf aujourd’hui on a un cadre juridique général, mais il reste du chemin sur le reste. Apparemment des discussions sont en cours mais de manière étonnante l’information sur les aspects les plus concrets n’est pas beaucoup diffusée aux entrepreneurs. On ignore vers qui se tourner pour l’obtenir.

Quelles sont vos attentes quant à cet Accord ? 

Nous espérons que la ZLECAf soit véritablement une zone de libre-échange.  Avec la pandémie mondiale du COVID-19, on observe que les grands groupes régionaux, en dehors de l’Afrique, se replient sur eux-mêmes et leur région afin d’assurer leur survie. Cette situation peut être opportunité pour la ZLECAF de se positionner en mettant l’accent sur le renforcement des échanges commerciaux intra-africains. 

Vos craintes… ? Notamment, pensez-vous que la ZLECAf puisse profiter davantage aux investisseurs privés étrangers ou bien africains et pourquoi ?

Nous espérons que la ZLECAf ne sera pas qu’un traité de plus. Qu’il ne s’agira pas juste de dire qu’on a créé une zone de libre-échange, mais qui en réalité ne fonctionne pas. C’est notre première crainte – si les états préfèrent continuer à appliquer les législations nationales en vigueur ou continuer à privilégier certains partenariats bilatéraux qui auraient pour conséquence de restreindre les débouchés en Afrique aux entreprises immatriculées sur leur territoire. 

« Avec la ZLECAf, on pourrait évoluer vers le ‘contenu africain’ et le ‘contenu régional’ sans compromettre la souveraineté des Etats en matière de protection des emplois et d’émergence de champions nationaux ou régionaux.  C’est cet équilibre qu’il va falloir trouver »

La ZLECAf pourrait être une opportunité pour les états africains d’harmoniser leurs politiques en matière d’investissement, de protection des emplois pour les nationaux, de mise en place de lois sur le ‘contenu local’. Avec la ZLECAf, on pourrait évoluer vers le ‘contenu africain’ et le ‘contenu régional’ sans compromettre la souveraineté des Etats en matière de protection des emplois et d’émergence de champions nationaux ou régionaux.  C’est cet équilibre qu’il va falloir trouver.

Avez-vous le sentiment qu’autour de vous, vos partenaires sont sensibles ou informés sur la ZLECAf ? Quelle est la perception de ce Traité et de ses impacts ?

Pour dire vrai, beaucoup ne sont pas informés de l’existence de ce traité. Il serait bon de communiquer un peu plus dessus, surtout dans les milieux des investisseurs (entrepreneurs). C’est au travers de reportages télévisés que nous avons eu connaissance de l’existence de la ZLECAf.

En conclusion, est-ce pour vous c’est le moment d’investir en Afrique ? Pourquoi ? 

L’Afrique est l’avenir. C’est le continent des opportunités. C’est donc le lieu d’investissement. Les matières premières s’y trouvent. La main d’œuvre y est de plus en plus qualifiée et jeune. Le marché y est.  Toutefois, des forts efforts (stabilité politique, cadre juridique,…) doivent être faits afin d’attirer ces investissements. 

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