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Interview Elie Kuame « Montrer la Côte d’Ivoire sous ses plus belles coutures »

C’est l’un des stylistes africains les plus en vue sur la scène de la mode internationale. A travers ses créations, Elie Kuame sublime la femme africaine, mais également le continent. Sa marque aujourd’hui figure parmi les actrices de l’industrie du luxe en Afrique. Un marché en plein essor…

 

Propos recueillis par DBM

 

Elie, comment devient-on le styliste des premières dames africaines, plébiscité par les grandes enseignes tel que Guerlain, à la renommée internationale… Une histoire qui commence ici, en Côte d’Ivoire ?

 

J’ai grandi dans le Sud de la Côte d’Ivoire où j’ai vécu avant de partir en France, après le bac, pour des études en sciences économiques que j’ai arrêtées parce que je m’ennuyais. Je ne trouvais pas ma place. J’ai eu l’opportunité d’intégrer un lycée professionnel où l’on formait aux métiers de la mode. Après un retour en arrière, avec un BEP, puis un BTS, j’ai été accepté dans une maison de couture, Clarisse Hieraix, qui a été mon mentor dans la couture. Elle m’a beaucoup appris, inspiré. J’ai ainsi pu apprendre dans le vif, à l’intérieur du milieu. Au départ comme apprenti avant de devenir très vite responsable du show-room. J’ai ensuite gagné un concours de jeunes créateurs avec Hermès, ce qui m’a donné l’opportunité de travailler en Arabie Saoudite, en Chine, tout en continuant à voyager en Afrique. Et cela fait dix-sept ans que cela dure…

 

Dix-sept ans que vous sublimez les femmes. Qu’est-ce qui vous inspire ?

 

Ma mère, mes tantes, m’étaient un point d’honneur à toujours avoir de belles toilettes, de belles lignes, de beaux tissus. Je me souviens, petit, le tailleur de maman venait à la maison pour réaliser des commandes qui pouvaient durer toute une après-midi…

Cet amour pour ma mère, je ne trouvais de meilleur moyen de l’exprimer que d’honorer les femmes. Les femmes sont des reines et s’est construit dans ma tête un univers parallèle fait de reines, de femmes de pouvoir, et ici (NDLR : sa boutique, au Vallon) nous sommes dans le palais des reines où nous avons le soucis de les honorer, veiller à leur confort, les accueillir dignement.

Ma première source d’inspiration, c’est la femme. Le corps de la femme est pour moi l’architecture la plus parfaite qui puisse exister, quel que soit leur mensuration. Ensuite, mon métissage naturel, mauritanien, libanais, ivoirien… Je me laisse influence par mes voyages, l’Afrique, la découverte de l’Orient ainsi que de l’Occident qui a des charmes cachés, aujourd’hui malheureusement trop cachés. Tous ces éléments m’inspirent et nourrissent ma créativité. L’amour pour le beau, l’art, la culture africaine…

 

Justement, l’Afrique aujourd’hui est de plus en plus présente sur les podiums, dans les défilés du plus grands couturiers internationaux, dans les collections des enseignes les plus tendances… Qu’est-ce que cela vous inspire ? Ravissement, de voir enfin l’Afrique à l’honneur, ou frustration que cette tendance ne soit pas le fait de stylistes africains ?

 

Je le perçois de façon positive. L’Afrique inspire. Je ne vais jamais reprocher à quelqu’un de vouloir avoir plus à manger dans son assiette. L’industrie occidentale travaille pour l’industrie occidentale. A nous d’en faire autant. Il faut que l’industrie, avec ses différents acteurs, travaille ensemble pour avance. Ce qui veut dire que nous aussi devons œuvrer pour la rendre pérenne. On ne peut pas toujours jeter la pierre sur les autres. Charité bien ordonné commence par soi-même. A nous de consommer ce que l’on trouve sur notre continent pour le développer.  Mais en aucun cas je vais être frustré de voir Jean Paul Gauthier s’inspirer de l’Afrique. Bien au contraire, ces collections sont pour nous une base de données. Avec tout ce que l’on a en Afrique, on ne peut être que de meilleurs créatifs. Aujourd’hui, il faut structurer cette créativité, aller dans les meilleurs écoles, apprendre à vendre son produit, on est dans marcher global, il faut nous calibrer sur ses codes.

 

A ce niveau, les écoles de formation apparaissent dans le paysage local et régional ?

 

Oui, nous avons à Abidjan l’école de Michelle Yakice qui forme les élèves désireux d’intégrer les école de couture. Récemment, j’ai eu à travailler avec les Beaux-arts pour voir comment construire des cours qui répondent à ceux qui sont désireux d’évoluer dans des métiers artisanaux. J’ai également pour projet une master class pour partager tout ce savoir acquis au fil de ces années, rencontres, voyages… J’ai déjà des accords avec des personnes prêtes à venir pour enseigner. C’est très important, le savoir ne se garde pas, il se partage. Autrement, il est caché, ne sert à rien. Le principal c’est que l’industrie ivoirienne grandisse et pas seulement Elie Kuame.

 

Toute une nouvelle génération de stylistes apparaissent en Côte d’Ivoire et se font connaitre hors des frontières du pays. Est-ce qu’aujourd’hui, avec l’avènement des réseaux sociaux, s’est plus facile ?

 

Aujourd’hui à l’ère de l’électronique et des réseaux sociaux, c’est peut-être plus facile mais je suis certain que dans un atelier on n’a pas besoin de Facebook mais de personnes compétentes, qui savent travailler. Cette maitrise du savoir-faire à la française, du savoir-faire à l’africaine ou à l’ivoirienne, car il existe, on ne l’obtient pas en passant son temps sur les réseaux sociaux, mais en transpirant. Je suis très exigeant, très méticuleux dans mon travail. Facebook aide mais reste un moyen de détente.

 

Vous parlez d’un savoir-faire à l’africaine et à l’ivoirienne. Peut-on parler d’une Babi touch ? 

 

 

La touch Babi c’est savoir mixer toutes ces influences qui font la richesse de la Côte d’Ivoire. Du pagne tissé avec un sac Chanel, des sandales Elie Kuame, assortis avec un chapeau Akan. Nous avons cette latitude de marier les influences, sans rester figé sur un style. Avec une certaine maitrise. Je suis quand même promoteur de cette ancienne éducation, où les femmes étaient plus élégantes, savaient se tenir, s’habiller… Pas cette femme que l’on voit à la télé…. Nous avons quand même eu en Côte d’Ivoire des femmes comme Thérèse Houphouët-Boigny qui était l’une des plus élégantes d’Afrique. Aujourd’hui, sans citer de noms, nous en avons d’autres, très raffinées, aussi bien dans leur façon de se vêtir que dans l’attitude. C’est un état d’esprit. Une femme qui sait se tenir sait se vêtir.

En Côte d’Ivoire, on sait mixer, utiliser, maitriser ses codes. Reste que nous continuons à consommer sans fabriquer. Le défi désormais c’est de devenir des fabricants de luxe, c’est notre ambition chez Elie Kuame couture. Faire en sorte que les consommateurs de luxe viennent en Afrique, en Côte d’Ivoire. L’ambition est de produire du luxe parce qu’aujourd’hui nous avons la clientèle. Elle n’est forcément présente, là, parce qu’on ne lui donne pas ce qu’elle attend, parce que le luxe a ses codes. C’est toute une chaine de valeur. La clientèle ne veut pas que du wax, mais du bogolan, de la soie, des broderies anglaises, de la tulle de soie, … Aujourd’hui, la cliente a besoin de tout. A partir du moment où les industriels vont investir dans le design textile et la mode, chaque acteur de ce secteur va répondre à un besoin relatif au secteur. On a besoin de ces industriels. Et, à nous de leur donner le meilleur. Nous par exemple nous avons besoin de gradeur, repasseur, coupeur… ce sont de vrais métiers ! Le but n’est pas de remplir une caisse d’argent, c’est de bousculer l’économie et d’avoir un impact social.

 

Est-ce qu’elle se construit aujourd’hui cette industrie de la mode, et plus particulièrement du luxe, ivoirienne avec tous les éléments de la chaîne de valeur, de la formation à la distribution en passant par la production et donc les usines…

 

Je pense qu’il y a encore beaucoup à faire, même si on des retours très rassurants, mais je pense qu’il faut continuer à travailler. Le plus important c’est de créer des métiers, et d’impacter nos environnement, susciter chez les jeunes l’envie de travailler. Pour cela il faut en parler. Créer des plateformes dans lesquelles on donne aux nouvelles générations les moyens de trouver de quoi s’occuper et pas seulement de s’amuser. Une nuance importante. Un paradoxe aujourd’hui : on a de quoi s’amuser mais pas de quoi s’occuper. Moi, je me souviens quand j’avais 14 ans je devais me cacher pour travailler sur mes tissus parce que mes parents voulaient que j’aille à l’école, je fouillais les poubelles du Sentier pour trouver des tissus, résultat aujourd’hui je sais faire du croquis jusqu’à réalisation parce que je me suis intéressé à tous ses métiers.

 

Vous avez présenté, à Abidjan, en novembre, à l’occasion d’une soirée organisée par Guerlain, votre dernière collection. Un retour aux années 50 manifestement ?

 

Elle danse atour de moi. Elle m’inspire cette femme. Dans tout cet engouement pour le luxe, le beau, les fragrances, elle tient à avoir une certaine discrétion. C’est une femme emprunte des années 70 qui aime à outrance ce qu’il y a de plus beau mais, en raison de son rang, se tient et maintient son éducation, et retranscrit les codes de la génération précédente, donc en effet un lien entre les années 50 et les années 70.

Nous allons présenter cette collection en janvier prochain, à l’occasion de l’inauguration de notre nouvelle boutique. Nous préparons également un évènement avec le Maroc dans le cadre du partenariat maroco-ivoirien, le 8 décembre. Le but sera de montrer la Côte d’Ivoire sous ses plus belles coutures.

 

 

Un agenda très chargé donc en 2020. Comme pour la Côte d’Ivoire. Comment voyez-vous le pays évoluer ? Avec espoir ou inquiétude ?

 

Tout le monde m’a déconseillé d’ouvrir la boutique, d’attendre après 2020, mais quand on aime son pays, ses frères et sœurs, on ne peut attendre. Je prie pour que le pays reste en paix et je suis certain que si on passe 2020, la Côte d’Ivoire retrouvera ses lettres de noblesse. C’est aussi ce qui fait notre force, cette capacité à pouvoir se retrouver, au-delà de cette diversité. Et c’est pour cela que j’ai commencé à faire de la mode, je voulais montrer mon Afrique. En Europe, on a des cahiers de tendance, on Afrique c’est impossible de définir la tendance, elle est vivante. Et c’est ce que je veux montrer, une Afrique belle, colorée, raffinée, luxuriante à outrance parfois, discrète mais en même temps tellement là qu’on ne peut la rater, dynamique, jeune foudroyante, courageuse. Car il faut être brave pour traverser l’océan, même si aujourd’hui on doit démontrer qu’on peut apprendre un métier ici, dans ce continent où il y a encore de l’humanité.

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