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Interview Dr Andon N’Guessan Simon : « Il faut sensibiliser à l’environnement comme on l’a fait pour le Covid-19 »

Docteur en Sciences de l’Environnement de l’Université de Québec, Andon N’guessan Simon est enseignant-chercheur au département de Géographie de l’Université Péléforo Gon Coulibaly, en Côte d’Ivoire. Dans cette interview accordée à ANA, il revient sur l’application des recommandations de la COP 21 et les enjeux de l’actuelle COP 26 de Glasgow. 

Par Issiaka N’Guessan, à Abidjan

Quelle évaluation peut-on faire de la mise en œuvre des recommandations de la COP 21 ?

La COP 21 correspondait au moment de la prise de conscience, lorsque les scientifiques devaient développer des stratégies à partir des données météorologiques et de l’évolution du climat pour voir son impact sur la société et sur l’environnement. S’agissant de la COP 26, la séquence est différente : il y a aujourd’hui unanimité sur la nécessité d’agir. On est tous d’accord sur le fait que le climat a beaucoup de répercussions sur l’environnement et sur la santé des populations. Il faut maintenant prendre des décisions efficaces et qui doivent être appliquées car le temps presse. À titre indicatif, la température moyenne mondiale a progressé de 0.74° C entre 1906 et 2006. Mais de 2006 à 2015, celle-ci s’est accrue de 1.5° C, c’est-à-dire qu’en moins de 8 ans, on a pratiquement doublé l’augmentation de température enregistrée en un siècle. Il y a donc urgence à prendre des décisions.

Quels sont les effets constatés de ce réchauffement climatique en Afrique ?

Dans le cas spécifique de la Côte d’Ivoire, la montée du niveau de la mer pourrait faire disparaître certaines localités comme Lahou-Pkanda dans le Sud, tandis que dans la région Nord, les variations du climat décalent déjà les saisons pluvieuses, ce qui agit effectivement sur les cultures alors que notre pays est un pays à vocation agricole. Au niveau des villes, l’augmentation de la température est liée à la destruction des arbres et on ne prend aucune mesure pour replanter. De manière générale, à l’échelle du continent et suivant les régions, il y a des phénomènes d’inondation ou de sécheresse, qui sont autant de problèmes climatiques auxquels nos pays sont confrontés.

Sans la Chine, l’un des plus gros pollueurs au monde, à quoi doit-on s’attendre au sortir de la COP 26 de Glasgow ?

En se basant sur le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en août dernier, l’élément sur lequel il faut le plus agir est la décision des grandes puissances d’investir dans les pays du Sud pour le reboisement. Aucune autre décision à leur niveau ne fera autant pour réduire les émissions de gaz à effet de serre comme le gaz carbonique. Je m’attends pour ma part à ce que cette décision puisse être prise cette année car nous sommes dans un village planétaire, où même si les choix ne sont pas toujours unanimes, tout le monde s’est jusqu’à maintenant accordé sur la nécessité d’appliquer les décisions préconisées par le protocole de Kyoto (signé en 1997, ndlr). Il y a certes des problèmes au niveau des négociations concernant le seuil de CO2 à émettre entre les pays, mais au final, il faut que cette année une solution soit prise.

La voix de l’Afrique peut-elle être entendue sur la scène internationale ?

Puisque nous sommes en milieu tropical et que la forêt dense est celle-là même qui absorbe le CO2 émis par les pays développés, l’Afrique a nécessairement sa place et je pense que c’est primordial. Des décisions rigoureuses doivent être prises de manière à ce que les multinationales- qui détruisent la forêt et face auxquels nos pays sont assez faibles- puissent payer pour respecter l’équation pollueur-payeur. C’est un problème mondial pour lequel des décisions majeures doivent être prises afin de protéger nos ressources.

Vous avez pris part à un colloque international portant sur les politiques publiques relatives aux pesticides dans les pays du Sud. Quel bilan tirez-vous de cette rencontre  ?

Les participants ont convenu que les pesticides sont un élément qui contribue à la production agricole et qu’à ce titre, ils sont nécessaires. Mais en parallèle, il faut faire en sorte que les populations qui les utilisent puissent être sensibilisées afin d’éviter d’être infectées et touchées par les effets de ces produits. Un certain nombre de recommandations ont été faites dans ce sens et elles seront présentées à nos dirigeants afin qu’ils les intègrent à leur stratégie de développement pour que nous puissions tous être protégés. 

Face aux enjeux d’une population en forte croissancenotamment en Afrique, l’agriculture durable  et l’usage du bio sont-ils compatibles ?

L’agriculture biologique qui utilise des intrants biologiques est, dans l’absolu, la démarche agricole la plus recommandée. C’est ce que tout le monde veut en principe mais, elle demande beaucoup de ressources.  Le colloque précité a donc proposé que l’on puisse initier les paysans à faire eux-mêmes leur propre compost- puisqu’ils désherbent leurs champs- et que ceux qui pratiquent l’élevage puissent également utiliser les fientes de volaille. Pour gagner du temps au moment du désherbage, les agriculteurs sont néanmoins de plus en plus enclins à utiliser les produits chimiques. C’est l’un des problèmes auxquels on est confronté et tout ceci a été pris en compte dans les différentes recommandations présentées aux décideurs pour qu’ils en tiennent compte.

Conforté par la COP 21 de Paris, le Fonds vert pour le climat de l’ONU est encore trop peu utilisé par les pays africains. Doit-on s’en inquiéter?

Nombre de structures qui pourraient potentiellement bénéficier de ce type de dispositif ne sont pas informées. Dans la pratique, il faut postuler à des projets qui sont lancés et la plupart du temps, les échanges se font en anglais. Il faut donc souvent traduire les dossiers avant de recevoir les financements. Ceci dit, nous sommes en train de monter un projet lié à certains arbres utiles aux paysans pour que ces derniers laissent ces plante ligneuse dans les champs, notamment dans le Nord de la Côte d’Ivoire, et nous espérons que cette initiative obtiendra un financement. À  noter du reste que c’est au cours d’une table ronde que j’ai eu l’information, et que j’ai pu postuler. D’une certaine manière donc, les relations, notamment avec l’extérieur, contribuent beaucoup à l’obtention d’information.

Les pouvoirs publics encouragent-ils depuis la COP 21 les chercheurs à postuler, à proposer des sujets que les Etats vont ensuite porter auprès des institutions de financement ?

Il y a peu d’ONG qui reçoivent des financements ou qui sont informées de l’existence de tels mécanismes. En ce qui concerne la recherche, et en ce qui concerne la Côte d’ivoire, le financement n’est pas assez conséquent pour aider les chercheurs à pouvoir pousser leurs études assez loin. Or, les problèmes environnementaux sont des problèmes à long terme. L’Etat a certes mis en place des structures mais il faudrait une gestion intégrée de celles-ci dans un fonds commun car leurs cahiers des charges se chevauchent, et ce n’est pas assez efficace.

Au final, la population a t’elle pris la pleine mesure du changement climatique en cours et accepte t’elle de mettre en œuvre les recommandations des scientifiques ?

En réalité, ce sont les médias qui parlent de changement climatique et de problèmes environnementaux. Les populations elles-mêmes font juste le constat. La sensibilisation n’est pas vraiment poussée. Les paysans savent bien par exemple que la période des cultures a changé en raison du changement climatique, et ils ont à ce titre développer une forme de résilience locale. Mais la plupart du temps, ils ne sont pas aidés. À l’image de la sensibilisation qui s’est faite autour de la pandémie du Covid, il faudrait faire de même pour l’environnement afin que la population soit mieux informée pour mieux agir en faveur de l’environnement.

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