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Interview Didier Acouetey : « Sans plan massif de soutien aux entrepreneurs, la relance sera extrêmement difficile »

Spécialiste des PME et de l’entreprenariat en Afrique, Didier Acouetey, fondateur d’AfricSearch, analyse la « résilience » du secteur privé africain dans ce contexte de crise. L’heure est-elle à la reprise des économies africaines ?

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

 

 

Vous avez récemment effectué une petite tournée sur le continent, de la Côte d’Ivoire au Togo, en passant par l’Afrique du Sud, l’Ouganda… Comment vont les entrepreneurs africains ?

 

Globalement l’économie africaine souffre, il faut le reconnaître, donc forcément le secteur privé, les entrepreneurs, en première ligne de cette crise sanitaire et presque économique, souffrent. J’ai croisé peu d’entrepreneurs qui m’ont dit que leurs affaires marchaient bien. Pour la simple saison qu’ils manquent cruellement de financement. C’était déjà le cas avant cette pandémie, et ça l’est encore plus aujourd’hui. Le système de financement étant essentiellement assuré par des banques, ces dernières sont encore plus réticentes à prêter aux entrepreneurs, lesquels ont de moins en moins d’accès aux ressources mais aussi marché qui se tarit du reste. Conséquence : des entreprises en panne de croissance et des États qui sont dans l’incapacité de prendre le relais de cette croissance. Ainsi, l’année 2021 risque d’être un peu difficile pour les entrepreneurs.

 

« Comment peut-on continuer de baser des stratégies de croissance sur l’embellie des cours des matières premières, alors que la fluctuation des leurs cours n’a jamais profité aux pays africains ? »

 

C’est paradoxal, car en visitant des villes africaines comme Johannesburg, Dakar, Lomé, Djibouti, Abidjan, on est tout de suite frappé par une certaine vitalité qui donne l’impression que l’économie tourne, mais en réalité c’est une vue d’esprit. Dans nos pays, l’économie reposant en grande partie sur l’informel, les acteurs de cette économie doivent être au quotidien dans l’espace extérieur pour chercher des opportunités. Un élément sur lequel il faut être vigilant, c’est quand on parle de reconfinement.

 

Globalement, tant que nous n’aurons pas de plan massif à l’économie, de soutien aux entrepreneurs, la relance sera extrêmement difficile, parce que ce ne sont pas les banques qui vont apporter cette liquidité aux entrepreneurs et au secteur privé.

 

Pourtant, les Etats, les bailleurs de fonds… tout le monde a annoncé des programmes pour soutenir le secteur privé dans cette crise. Des mesurettes ?

 

En effet, il y a eu beaucoup d’annonces, mais peu suivis d’effets, ce que certains pays ont reconnu en fin d’année : les milliards annoncés pour soutenir le secteur privé n’ont finalement pas été décaissés. In fine, on reste dans la problématique habituelle de nos pays : un grand fossé entre les effets d’annonce et la mise en œuvre.

 

Dans ce contexte, le secteur privé ne peut démarrer et donc être résilient. Ce qui me rend un peu sceptique sur cette notion de résilience, c’est le fait qu’il n’y a pas eu de transformation structurelle. Quand on traverse ces périodes de crise, où l’on observe que les économies mondiales se sont un peu refermées sur elles-mêmes à cause de la crise sanitaire, c’est le moment justement, pour les Etats africains, d’engager des réformes structurelles en vue d’être moins dépendants de ces économies internationales.

 

L’exemple de la baisse des cours des matières premières devrait être médité au lieu de s’en désoler. Comment peut-on continuer de baser des stratégies de croissance sur l’embellie des cours des matières premières, alors que la fluctuation des leurs cours n’a jamais profité aux pays africains ?

 

Ainsi, la crise aurait dû être l’occasion d’une structuration des économies …

 

En fait, il n’y a pas eu -et c’est regrettable- de stratégie pour tirer profit de cette crise et diversifier l’économie. Les reformes en cours demandent du temps, certes, mais plus que jamais c’était le moment d’investir dans certaines filières locales où l’on va créer un effet d’entraînement en termes de capacité, de formation. Si en plus on accompagne ce processus de mesures sociales et de soutien aux entrepreneurs, on commence alors à créer des dynamiques locales.

On me dira que les pays n’ont pas les moyens d’accompagner ces transformations, alors dans ce cas ils ne doivent pas faire ces annonces. Si on n’a pas ces budgets, il ne faut pas les annoncer. Autrement, on reste dans ce décalage entre annonce et réalité des actions avec les impacts attendus. C’est pourquoi je n’observe pas cette résilience dont on parle.

Est-on en mesure de publier un véritable baromètre sur l’État des entreprises sur les trois derniers mois ? Mon chiffre d’affaires a baissé de 50%, mais j’ai pu colmater les brèches parce que j’ai reçu 10, 20 millions de l’État ? Un baromètre qui démontre que les entrepreneurs ont réussi à faire un turn around de leur business, parce que l’État les a accompagnés, les a aidés à digitaliser leur process, à créer chez les consommateurs un sentiment de résilience sociale.

Ce sont ces absences de données qui ne permettent pas de dire que les pays ont été résilients, car en dehors des indicateurs fournis par le FMI et la Banque mondiale, nous n’avons pas d’autres données.

Il faut que l’on arrive à avoir des bases de données et de publication d’indice et de baromètre qui montrent comment le secteur privé résiste, tant bien que mal, à la crise.

 

« Soyons vigilants quand on parle de résilience, car nous ne devons pas oublier que 80, 90 % de l’économie réelle, ce sont des petits acteurs qui, au quotidien, souffrent beaucoup »

 

Si l’on observe la cartographie du secteur privé, ce sont essentiellement des TPE, lesquelles opèrent en majorité dans le commerce. De ce fait, quand les frontières sont fermées, comme cela a été le cas entre le Nigeria et le Bénin par exemple, cette économie de commerce souffre, et s’il n’y a pas de soutien social, le commerce de détail en pâtit également. Ce qui représente une grosse partie de cette économie, une économie de service.

Si l’on prend par exemple la construction, beaucoup de chantiers se sont arrêtés, ce qui a négativement impacté nombre de entrepreneurs. Idem pour la restauration, qui constitue une bonne partie du secteur privé africain.

Je comprends que les pays aient décidé d’ouvrir, parce que les gens devaient travailler. Et quand on dit résilience, il s’agit peut-être de celle dont on parle parce que l’on a dû permettre au secteur de travailler. Qui a souffert de la crise et qui souffre encore de cette crise. Je l’ai vu dans les villes que j’ai visitées, les gens souffrent.

 

En somme, soyons vigilants quand on parle de résilience, car nous ne devons pas oublier que 80, 90 % de l’économie réelle, ce sont des petits acteurs qui, au quotidien, souffrent beaucoup.

 

Quelques chiffres l’illustrent. Selon une étude du NEPAD publiée l’année dernière, environ un peu plus de 50 % de nos petites entreprises sont dans le secteur de la distribution de détail. Une activité de petit commerce donc. Plus de 75% environ sont des micro et des petites entreprises (entre 1 et 10 employés) ; c’est vraiment des très petites activités.

Donc, si ces acteurs qui font l’économie africaine au quotidien ne sont pas soutenus, il sera très difficile de parler de résilience ou de reprise.

 

Ceci dit, les entrepreneurs, les jeunes notamment, ont fait preuve d’innovation depuis le début de la pandémie, proposant des solutions à cette crise. Comment accompagner davantage ce mouvement pour un plus grand impact sur les économies ?

 

En effet, plusieurs secteurs vont connaître des mutations plus rapides en raison de cette crise. La restauration par exemple, un des plus touchés, doit développer un modèle alternatif de livraison, donc de proximité-clientèle, utiliser la plateforme numérique pour aller vers le client … Cela dit, les transformations structurelles sont généralement lentes, quand on cherche à les appliquer dans les secteurs les plus touchés, notamment l’agro-business, les services, la grande distribution, les services…

 

Il faut rappeler que nous n’avons pas encore d’industrie lourde, on reste dans des économies d’exportation. Or ce sont les économies de service et l’agro-business qui se transforment lentement. Cela pourrait être une opportunité si les pouvoirs publics apportaient un soutien à ces startups, à travers des mécanismes de financement. Autrement, on va se limiter à une ou deux expériences mais sans transformer tout un continent.

 

Par ailleurs, les fonds n’encouragent pas ces secteurs vers la transformation en formant à ces nouveaux métiers. En outre, cela suppose qu’on développe beaucoup plus les chaînes logistiques. Parce que le transport de marchandises, ce sont des flux physiques. Il faut investir dans la filière logistique. En fait, l’exemple des GAFA est édifiant à plus d’un titre, qui se portent bien durant cette crise. Tenez, Amazone est au cœur de cette nouvelle économie.Si on n’arrive pas à soutenir l’industrie logistique de transport qui facilite l’utilisation des plateformes numériques, on aura un maillon manquant de la chaîne.

 

« Globalement, les entrepreneurs ont eu moins de ressources qu’en 2019 puisque les financements se sont concentrés sur les secteurs dits peu risqués »

 

Mais globalement, les entrepreneurs ont eu moins de ressources qu’en 2019 puisque les financements se sont concentrés sur les secteurs dits peu risqués. Or, les startups étant considérées comme risquées, il aurait fallu développer les venture-capital. Malheureusement, là encore on a raté une opportunité, même s’il n’est pas trop tard. On aurait pu ou dû demander aux banques, notamment aux banques de développement, de mettre un peu d’argent, ainsi qu’aux assureurs, aux caisses de retraite, aux États… pour financer la création de cet écosystème qui fait encore défaut.

On y travaille nous, Africa SME Champions Forum, avec nos partenaires de soutien aux PME et TPE. Cette fameuse coalition qui n’a pas pu se mobiliser en 2020, mais maintenant on va relancer ces chantiers, plus qu’urgents, pour que l’ensemble de cet écosystème puisse se remettre autour de la table, que chacun mette la main à la poche et qu’on arrive à avoir ces fonds de soutien à la résilience des entrepreneurs. Si on n’a pas ces instruments financiers, ces véhicules, pour soutenir la résilience, on n’aura pas de relance. C’est maintenant qu’il faut agir.

 

En attendant, la ZLECAf est entrée en vigueur. Les entrepreneurs sont-ils prêts et seront suffisamment accompagnés pour bénéficier des opportunités qu’elle offre ?

 

Les entreprises sont toujours prêtes en réalité. Une entreprise, qui a de l’activité, est toujours prête à saisir les opportunités nouvelles. En revanche, la question se pose quant aux incitations qui seront mises en place.

 

« On crée l’espace pour faciliter le développement du commerce intra-africain, c’est une bonne chose, mais il faut s’assurer que cela fonctionne »

 

On crée l’espace pour faciliter le développement du commerce intra-africain, c’est une bonne chose, mais il faut s’assurer que cela fonctionne. Traversez la route reliant le Nigeria au Ghana, et vous verrez le nombre de contrôles et de tracasseries qui existent. Il faut que cela fonction dans les faits.

Ensuite, que l’on arrive à stimuler des partenariats industriels, économiques pour que les entreprises passent à l’échelle. Les Dangote existent, mais pas suffisamment. Si on veut que les entreprises puissent profiter de la ZLECAf, elles doivent passer à l’échelle. Pour cela, elles doivent pouvoir accéder à de nouveaux marchés, et donc à des financements. Comme la structure de notre économie est constituée à 90% de PME, dont une majorité de TPE, elles ne seront pas en mesure d’aller à la conquête de ces marchés. Si on permet à ces entreprises de se regrouper, à travers des joint-ventures ou des consortia, là on va commencer à fabriquer des champions qui vont pouvoir être en compétition avec les grandes entreprises internationales… Du coup, les entreprises africaines risquent de perdre ces opportunités non pas parce qu’elles ne le veulent pas – en Afrique, on a des super-entrepreneurs ! –  mais parce qu’elles ne disposent pas d’instruments. Donc, si avec la ZLECAf on parvient à mettre en place ces instruments, à inciter à la création des joint-ventures, celles-ci pourront en bénéficier.

Les États peuvent dire par exemple que pour stimuler la ZLECAf et favoriser le secteur privé, chaque pays va allouer 20% de son marché public à des entreprises qui ont une dimension régionale, ou se mettent ensemble pour aller sur le marché régional. En ce moment, on va commencer à avoir une transformation structurelle du secteur privé africain.

 

 

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