Le dossier du mois

Interview Didier Acouetey : « Pour soutenir les PME, il nous faut des coalitions »

Président fondateur du cabinet de recrutement Africsearch, Didier Acouetey est l’initiateur de l’AFRICA SME CHAMPIONS FORUM, un évènement dédié à l’entrepreneuriat et aux PME africaines. Dans cet entretien, il brosse un état des lieux du secteur, mis à mal par la pandémie de Covid-19, tout en rappelant que les solutions existent. Notamment en matière de financement.   

Propos recueillis par DBM

Comment se portent les PME africaines ? 

Dans l’ensemble, les PME ne vont pas très bien, ce qui n’est pas très surprenant puisque les effets de la crise sanitaire se font encore sentir dans nombre de pays, où il y encore des couvre-feux et des semi-confinements. Par ailleurs, les réponses apportées par les pouvoirs publics ont été largement insuffisantes. Pour vous donner une idée, dans les pays développés, le soutien fourni au secteur privé a représenté 20 à 25% du PIB. Sur le continent, cette aide se situe entre 1 à 3%, selon les pays. Or, l’Afrique est la région du monde où les PME souffrent le plus car elles ont déjà beaucoup de difficultés à accéder aux financements et aux marchés. Certes, quelques PME ont bien eu un soutien pendant deux ou trois mois, durant la crise née du Covid-19, mais les programmes d’accompagnement se sont ensuite très vite arrêtés. D’autant que, si on regarde cette planète PME africaine, comme je l’appelle- estimée à plus de 100 millions de petites et moyennes entreprises- la grande majorité est composée de toutes petites entreprises (TPE), ayant entre 1 et 10 employés. Et sur ce segment des TPE, vous en avez environ 80% qui sont dans l’informel, ce qui complique encore plus leur accès au financement. En résumé, la planète PME souffre énormément et j’espère que nous aurons des programmes de soutien aux PME plus massifs au cours des prochains mois. 


Soutenir l’économie, c’est soutenir les PME. Quels mécanismes innovants faudrait-il mettre en place pour répondre à leurs besoins spécifiques ? 

En Ouganda par exemple, j’ai rencontré une banque qui a su capitaliser sur son incubateur interne, qui misait sur les TPE-PME, pour modéliser avec succès leur fonctionnement et mettre ainsi en place un suivi adéquat. De ce point de vue, la question du suivi est cruciale. Et quand on parle de soutien aux PME, il ne s’agit pas que de financement ; il y aussi le renforcement des capacités et l’accès au marché. C’est le triptyque sur lequel il faut travailler. Sur la question de l’accès au marché, on aurait par exemple pu imaginer, dans ce contexte de crise sanitaire, que les États fassent appel à une kyrielle de PME pour participer aux campagnes de dépistage et de vaccination, de soutien alimentaire aux populations défavorisées, et faire en sorte que l’approvisionnement alimentaire se fasse via les PME locales du secteur. En clair, il faut insérer ces entreprises dans des dynamiques de projets publics. Si on agit sur les trois leviers d’action précités- financement, renforcement des capacités et accès au marché- on commencera alors à avoir une réponse un peu plus cohérente. 

L’innovation peut par ailleurs jouer un rôle important, avec les solutions digitales notamment. Quand nous avons organisé le forum des PME en 2019, nous avons invité un certain nombre d’acteurs de la digitalisation en matière de financement des TPE-PME, qui ont réussi à octroyer plus de 500 millions de dollars en un an. Mieux, ce type de dispositif a parfois pu compenser- partiellement- les insuffisances du soutien apporté par les pouvoirs publics, à l’image de que j’ai pu observer en Afrique du Sud, où certains acteurs du financement digital ont, lors de la crise, réussi à appuyer des TPE-PME qui étaient déjà sur leur plateforme. Les montants en jeu dans ce type d’opérations ne sont certes pas très élevés mais quand on parle d’une toute petite entreprise qui a besoin de 2000 dollars et arrive à trouver des solutions grâce à ces canaux digitaux, je trouve cela encourageant. Cela permet également de mieux cartographier les entreprises concernées et de voir comment leurs besoins ont évolué pendant la crise. Voilà des initiatives qui méritent que l’on s’y intéresse de près.  


D’autres dispositifs de soutien ont cependant du mal à percer, à l’image des compartiments dédiés aux PME. Comment expliquer ce relatif échec ? 

Dans l’absolu, ces compartiments boursiers consacrés aux PME sont une bonne manière de mobiliser des ressources financières. En Chine par exemple, une nouvelle bourse destinée aux PME innovantes a été lancée récemment (le 15 novembre à Pékin, ndlr) et les entreprises concernées pourront probablement lever des milliards de dollars parce qu’il s’agit d’un marché mature et liquide. Il est nécessaire néanmoins de bien cerner ici les deux volets de ce type d’opération. En premier lieu, il y a la démarche adoptée par les PME. Pour qu’une entreprise puisse se tourner vers le marché en vue de mobiliser des capitaux, elle doit au préalable être assez mûre, avoir un historique de résultats, et surtout accepter d’ouvrir son capital à des tierces parties. C’est une étape importante dans la vie d’une PME, qui peut du reste préférer ouvrir son capital à un fond de capital-investissement, qui disposera de gestionnaires en mesure de discuter régulièrement avec sa direction. La notion de confiance est ici fondamentale. Dans le cas du marché financier, c’est encore une autre étape, puisque la société ouvre son capital à des personnes totalement inconnues. Il faut donc beaucoup de pédagogie, de mise en confiance de ces PME avant d’aller en Bourse. 

Le deuxième volet à prendre en compte concerne quant à lui les marchés financiers eux-mêmes. En Afrique, on sait pertinemment que ces marchés ne sont pas assez profonds en termes de liquidité et qu’ils ne connaissent pas suffisamment leur tissu local de PME, ce qui affecte par ricochet aussi la confiance en ces entreprises. La difficulté est donc double, tant du côté des PME que sur le front des marchés. Il faudra probablement encore attendre encore un peu avant que ces compartiments PME ne décollent vraiment, et ce tant pour attirer les entreprises que pour faire en sorte que les investisseurs se sentent en confiance avant d’acheter ce type d’actifs. 


En guise de conclusion, quelles perspectives envisagez-vous pour 2022 ?

On voit bien que la reprise est cyclique avec des vagues d’épidémie qui vont et qui viennent. Et avec les nouvelles mesures de confinement qui s’annoncent, on a le sentiment que l’on va encore vers un cycle fait d’incertitudes. À cet égard, le principal enseignement des deux dernières années est que, sans programme massif de soutien à l’économie- et notamment aux PME- beaucoup d’entreprises vont encore mettre la clé sous la porte. La réponse des pouvoirs publics doit être beaucoup plus forte et ambitieuse qu’elle ne l’a été jusqu’à maintenant. Il faut en outre accélérer la digitalisation afin de réussir la transformation économique des PME, et partant de nos économies. 

Enfin, et ce dernier point est en lien avec notre forum des PME, il nous faut raisonner en termes de coalitions. En 2019, nos partenaires de la Banque Arabe pour le Développement Economique en Afrique (BADEA) ont pris l’engagement de porter ce programme de coalition de soutien aux PME, qui a du reste fait l’objet d’un forum dédié au Caire en novembre. 2022 devrait voir la mise en place de cette coalition à travers une réunion prévue à Kigali, qui se tiendra probablement durant le premier trimestre 2022. Les différents acteurs de cette alliance que sont les banques de développement, les fonds de garantie, les banques d’investissement, les banques commerciales et les fondations pourront alors discuter d’un programme cohérent d’appui, où chaque membre jouera son rôle. Un vrai changement car jusqu’à maintenant, chaque acteur prenait des initiatives de manière isolée. Dans ce contexte où l’on manque de visibilité, cette coalition est la seule qui, selon moi, soit en capacité de réunir des acteurs prêts à s’engager aux côtés des PME avec un focus particulier sur les femmes et les jeunes. Voilà pour l’heure la bonne nouvelle que l’on peut annoncer pour 2022. 

Ce message est également disponible en : AnglaisArabe