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Didier ACOUETEY
Le dossier du mois

Interview Didier Acouetey « L’impact de la crise sur l’emploi va être ressenti encore plus durement en 2021 »

Spécialiste des PME et de l’entreprenariat en Afrique, Didier Acouetey, fondateur d’AfricSearch, s’interroge sur l’impact de la crise sur le marché de l’emploi.

 Propos recueillis par DBM

 

Comment voyez-vous évoluer le marché de l’emploi dans ce contexte très particulier de crise Covid 19 : il s’agit désormais non seulement de créer de nouveaux emplois, mais également de sauver les emplois existants ?

 

Globalement, à la suite d’une tournée de quelques semaines que je viens d’effectuer dans plusieurs pays du continent, le constat est que, l’économie, en général, souffre. Ce, malgré la vitalité que l’on observe dans les villes où il n’y a pas de confinement. Il y a ainsi une sorte de contradiction entre la vitalité que l’on connait dans nos capitales et la contraction de l’économie. Ce que l’on aperçoit dans les banques notamment où les résultats ne sont pas bons. Le secteur privé a beaucoup de mal à se relever, puisque la crise n’est pas terminée, ce qui impacte les résultats du secteur financier. Des indicateurs qui ne trompent pas sur la réalité des économies. Quand vous avez des établissements qui sont restés fermés depuis plusieurs mois, des touristes qui ne reviennent pas, forcement il n’y a pas de reprise. Je ne vais pas revenir sur le secteur de l’hôtellerie et de la restauration qui ont été particulièrement touchés, mais l’impact sur l’emploi va être ressenti encore plus durement l’année prochaine. Sauf si les pays arrivent à mobiliser de la ressource domestique ou différente, s’ils reprennent les plans de transformation de l’agriculture par exemple qui doit créer des emplois. Autrement dit, s’ils adoptent une approche un peu plus introvertie du développement par rapport à l’extraversion habituelle de nos économies, essentiellement tournées vers les investissements étrangers et l’exportation de matières premières. Il s’agit de redomestiquer nos économies avec de l’investissement et de la ressource locale.

 

Dans ce contexte, reste l’inadéquation entre les niveaux de formation et les besoins du marché qui se fait sentir avec plus d’urgence…

 

En effet, ce constat général, amplifié par le fait que les niveaux de formation, en tout cas les systèmes éducatifs, n’ont pas eu le temps de se réinventer, il s’agit selon moi d’aller vers des formations courtes, professionnalisantes, techniques et relancer certaines filières. Par exemple le secteur agrobusiness. Lors d’un déplacement en Ouganda, un pays agricole, où le secteur représente 30% du PIB environ, il y a clairement l’ambition d’accélérer la transformation de l’agriculture. Comment le faire, si vite, sans former les jeunes qui vont intégrer les filières de transformation, logistique, de distribution… Quand on prend chacun des secteurs, ce qui n’est pas propre à l’Ouganda, le défi est d’arriver à intégrer des filières de formation courte sur des métiers liés à la transformation de l’agriculture, avec des financements, afin de professionnaliser ces filières, autrement, on n’aura du mal à absorber le choc qui arrivera en 2021. Ceci vaut pour le secteur agricole mais également pour d’autres filières manufacturières, dont la santé, une des industries les plus faibles du continent. Cette crise, et même si on ne la subit pas de plein fouet sur le plan sanitaire, était l’occasion de reprendre en main le secteur, rependre le système de santé à la base. Nos pays se sont inscrits dans la logique des grands hôpitaux comme on le voit en Occident. Or, quand on parle de filière santé comme secteur d’opportunités à reprendre en main, c’est à travers des centres de santé de proximité, avec des professionnels de santé de base, qui peuvent effectuer les diagnostics, les premiers soins, jusqu’à produire des médicaments au niveau local. Mettre en place des petits laboratoires de production de médicaments génériques à base de plante locale…

 

Finalement il s’agit d’adapter les systèmes éducatifs à la transformation des économies qui s’opère sur le continent, en misant sur des programmes de formation courts ?

 

La Chine n’a pas fait différemment. Quand on parle de miracle chinois, comment ils ont fait ? Quand une usine s’installe dans une région, avec une population faiblement éduquée, on prend la population, on lui donne les rudiments de base en termes d’alphabétisation et on dispense une formation courte, de trois à six mois, s’il s’agit par exemple d’une usine de production de chaussures, on leur apprend à fabriquer une chausse. On peut tout à fait imaginer dans nos régions, des centres de formation à des métiers où l’on forme rapidement nos jeunes à ces métiers. Ce qui ne les empêche pas de poursuivre leurs études. Si l’on regarde le modèle d’apprentissage allemand, à partir d’un niveau de formation CM2, en apprentissage, d’autres formations en entreprise, on peut aller jusqu’à un bac + 2, jusqu’à des niveaux d’ingénieurs. On ne les sacrifie pas. On leur donne accès à un métier. Parce qu’ils ont une formation théorique mais quand ils entrent en entreprise, ils ne savent pas faire. Regardez ces diplômés qui se retrouvent taxi-moto. On aurait pu les former pour les faire travailler en industrie, les initier au codage, aux métiers de l’IT, en deux ou trois mois …

 

C’est l’autre urgence qui plane sur le continent alors que 80% des métiers d’aujourd’hui sont amenés à disparaître dans les vingt prochaines années, avec l’arrivée de l’IA notamment. Comment s’y prépare-t-on ?

 

On a besoin en Afrique de millions de codeurs, des jeunes informaticiens qui vont traiter les données, faire de l’IA, qui se nourrit de data. On doit avoir ces centres de données, c’est la data la richesse de l’avenir. On doit prendre ces jeunes et les former pour absorber ces nouveaux métiers. Si demain au Rwanda, on forme 100 000 jeunes aux métiers de l’IA ils vont trouver des emplois tout de suite. Parce que les grandes entreprises internationales ont besoin de ressources humaines. Il faut anticiper cette dynamique et revisiter le système éducatif à la lumière de ces nouvelles réalités. En Afrique du Sud, par exemple, il y a un centre qui s’appelle 22 Sloane, je trouve que ce qu’ils font est extrêmement intéressant, de la formation autour des métiers de l’IA, avec un démarche assez « responsive ». De même, pour ce que faisait Aphrodice Mutangana avec k-Lab à Kigali. On commence à voir au sein de nos pays, des universités, à Dakar, Lomé, et ailleurs, des Fab lab qui commencent à s’installer qui ont d’ailleurs répondu à des besoins pendant la Covid, en fabriquant des respirateurs. C’est encore artisanal mais maintenant que cela a le mérite d’exister, on peut l’accélérer et tirer profit de ce qui se fait pour créer un élan.

 

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