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Le dossier du mois

Interview Didier Acouetey « Cette crise oblige les entreprises à se réinventer »

Spécialiste des PME et de l’entreprenariat en Afrique, Didier Acouetey, fondateur d’AfricSearch, s’interroge sur l’impact de la crise sur les entreprises en Afrique et leur livre au passage quelques conseils avisés pour traverser cette crise.

 

Propos recueillis par DBM  

 

Dans un continent dont l’économie tourne à 80 % dans l’informelle, comment évaluez l’impact socio-économique de cette crise ?  

 

C’est tout le drame social qui va désœuvrer nos sociétés. 80 à 90% de personnes qui du jour au lendemain doivent plier bagages. Le pauvre menuisier qui officiait au bord la route on ne sait pas où le trouver. Je crains que cette crise sociale n’ accentue la crise sanitaire. Quand les gens auront du mal à avoir accès au soins de santé primaire. Parce qu’on ne sait pas encore comment la propagation va évoluer en Afrique, même si ceux qui prédisent le chaos n’ont pas forcément raison. Or, toutes ces mesures annoncées comme une espèce de catalogue ici et là, apparaissent comme des effets d’annonce. C’est toujours dans l’implémentation qu’on a le plus de mal en Afrique. Ce qui nous interroge sur la responsabilité de nos dirigeants. Après Ebola, beaucoup de promesses ont été faites, y compris par l’Union Africaine, on n’a pas vu grand-chose en dehors du Centre de contrôle et de prévention africain basé à Addis. Le premier drame de l’Afrique c’est cette absence de véritable politique sociale et sanitaire malgré les crises. Ce que l’on continue à dénoncer même si le moment n’est pas à la dénonciation mais aux mesures concrètes. Si nos pays essaient de copier le catalogue de mesure prises ailleurs, ça ne fonctionnent pas.

 

Plusieurs États ont en effet adoptés une palette de mesures pour limites les impacts socio-économique de la crise. Mais comment soutenir les petits entrepreneurs qui opèrent hors de circuits traditionnels ?

 

Si les gouvernements veulent adopter des mesures sérieuses, il suffit de demander aux personnes de se faire identifier par le ministère du commerce. Par exemple, ceux qui travaillent sur les marchés pourront indiquer où ils étaient situés, l’activité qu’ils effectuaient, ce qui permettrait d’avoir des éléments plus concrets. A partir de ces données, les responsables peuvent décider de leur attribuer une aide ou non mais cela permettra au moins de savoir combien de personnes opèrent dans telle activité à Thiès, Bobo Dioulasso ou Abidjan. On évoque les abonnés au réseau électrique, mais ce ne sont que des mesuretttes, des réponses à minima. Concrètement, si on veut apporter une réponse sociale à cette crise qui pointe son nez, il faut intervenir auprès de tous ces petits commerçants, ces autoentrepreneurs qui subissent la crise de plein fouet, les identifier et leur apporter une réponse. Ce qui n’est pas impossible. Depuis plusieurs années, on demande aux Africains de s’identifier pour avoir accès à un abonnement téléphonique, on pourrait utiliser ces données. Ensuite, à partir du mobil money, on peut transférer les fonds à ces populations. En Allemagne, les populations ont reçu sur leur compte bancaire près de 1000 euro, c’est concret. Si en Afrique on n’est pas capable de dire que nous avons, depuis lundi par exemple, envoyé 20 000 FCFA à 2 ou 3 millions de personnes qui sont sur la tranche sociale abonnement à l’électricité, on reste dans l’effet d’annonce. De même, on dit que l’on va renforcer les infrastructures sanitaires, si on fait un tour, il n’y a pas grand-chose. On ne va pas construire de nouveaux hôpitaux mais on pourrait au moins mettre à niveau les dispensaires qui existent. Les désinfecter, installer des matelas pour les malades qui vont arriver, etc. Tout ça est un peu fantaisiste, on aborde pas le problème en amont.

 

 

Or,il est avéré que ce sont les PME qui créent des emplois, de la richesse en Afrique. Donc « limiter les impacts de la crise » devrait se traduire par une aide en faveur des PME. Pour qu’elle maintienne une activité et continue de payer les salaires…

 

Effectivement. Si on analyse les statistiques, les PME représentent 90% de la plupart des tissus économiques de nos pays. Pour l’instant, la façon dont les mesures annoncées sont articulées ne permettent pas d’apporter des réponses à ces PME. L’UEMOA a par exemple décider d’injecter un peu de liquidités dans le circuit financier. J’ai appelé mes amis banquiers pour savoir si cet argent va leur permettre de soutenir plus le PME. La réponse a été non. Pour eux, le risque est déjà élevé sur les PME, ils ne vont pas prendre plus de risque en tant de crise. En revanche, si les États leur disent, on va vous donner des garanties, pour compenser trois mois d’inactivités, sous forme de subventions ou garanties, là avec plaisir.  Il faut une véritable politique de soutien en faveur des PME qui aujourd’hui ferment et licencient à tour de bras. La grande entreprise peut négocier des exonérations de taxes et autres mais cela à ces limites. Aux États-Unis, les PME reçoivent sur leur compte 2 à 3 mois du chiffre d’affaire qu’elles ont perdu, à partir d’une simple déclaration en ligne.

 

En attendant, on voit partout sur le continent, les startuppers et PME pallier aux failles des États et apporter des solutions technologiques. La crise pourrait avoir pour effet d’accélérer la transformation numérique du continent ?

 

En effet, plusieurs secteurs vont connaitre des mutations plus rapide en raison de cette crise. La restauration par exemple, un des plus touchés, doit développer un modèle alternatif de livraison donc de proximité-clientèle, utiliser la plateforme numérique pour aller vers le client … Cela dit, les transformations structurelles sont généralement lentes quand on va les appliquer dans les secteurs les plus touchés, notamment l’agro-business, la grande distribution… Il faut rappeler que nous n’avons pas encore d’industrie lourde, on reste dans des économies d’exportation. Or ce sont les économies de service et l’agro-business qui se transforment lentement. Cela pourrait être une opportunité si les pouvoir publics apportent un soutien à ces startups, à travers des mécanismes de financement, autrement on va se limiter à une ou deux expérience mais sans transformer tout un continent. Par ailleurs, les fonds n’encouragent pas ces secteurs vers la transformation en formant à ces nouveaux métiers. Enfin, cela suppose qu’on développement beaucoup plus les chaines logistiques. Parce que le transport de marchandises, ce sont des flux physique. Il faut investir dans la filière logistique. Si on regarde les Gafa, qui se portent bien durant dans cette crise, Amazone par exemple, est au cœur de cette nouvelle économie. Si on n’arrive pas à soutenir l’industrie logistique de transport qui facilite l’utilisation des plateformes numérique, on aura un maillant de la chaine manquant.

 

L’apparition de ces nouveaux métiers dont vous parlez est par ailleurs accélérée par cette crise. Au-delà de tous les métiers du numérique, l’e-learning notamment qui se développe avec la fermeture des écoles et universités, les services à la personne également. Ce sont de nouvelles opportunités pour un continent qui a un besoin urgent de créer des emplois ?

 

Déjà, je crois que très peu de pays ont identifié ces nouveaux métiers. Former à distance c’est bien mais cela ne résout pas la problématique de savoir ce sur quoi on forme ces jeunes. Quand on parle de filière logistique, combien d’écoles en Afrique forment à ces métiers, au codage même si les exemples se multiplient, aux métiers de l’agriculture. A peine 1% des Africains sont formés aux métiers de l’agriculture. Or c’est un secteur qui demande des techniques. Des métiers de base dans lesquels on doit former les Africains. Et tout cela c’est aussi la science ! La technologie, le numérique, l’agriculture, c’est de la science. Or à peine 2% de bacheliers sont formés dans les sciences. On compte encore mois d’écoles de techniciens et d’ingénieurs. Avant de dire, on forme en ligne est-ce qu’on va se décider à promouvoir ces métiers ? C’est bien de s’intéresser à ces nouveaux métiers qui arrivent mais si on n’arrive pas déjà à transformer les métiers existants à l’aide de la science et de la technologie on restera à l’état d’économie primaire. Il faut qu’on arrive à reprendre chaque filière, analyser comment chacune de ces filières est impactée, leurs besoins. J’insiste sur la science, même le Covid-19, si on ne peut pas le diagnostiquer à distance, s’il n’y a pas une personne qui a un téléphone et sait faire fonctionner un scanner via un réseau internet, et derrière un médecin pour interpréter, on reste à l’état de la parlote.

 

En définitive, on a le sentiment que cette crise révèle les failles de nos Etats, ainsi certains s’en sortiront mieux que d’autres…

 

Dans un pays comme le Rwanda on voit bien que le fait d’avoir mis les Tics en avant , même si la situation n’est pas parfaite, cela aide. Les pays qui ont un peu anticipé ces ruptures, ces mutations, s’en sortiront certainement mieux que d’autres. Mais pour en revenir aux entreprises, cette crise, doit les obliger à se réinventer. C’est vrai, on n’a pas connu de crise mondiale de cette ampleur depuis longtemps, les États-Unis s’effondrent, l’ensemble des économies ont besoin d’être réinventées. En Afrique, j’y vois deux enseignements. Le premier « local is good ». Quand on produit localement ce dont on a besoin, dans ces périodes de crise on s’en sort mieux. Produire localement, même dans une certaine proportion, is good. Premier enseignement. Cela va nous inciter à soutenir un secteur privé local, voir un secteur privé productif, qui peut produire des choses, des solutions pour les pays ou à l’échelle régionale. Deuxièmement, la notion de proximité. Cette crise nous révèle également que plus les chaines de production, d’approvisionnement sont courtes, plus on peut réagir à un crise de cette nature. Par exemple le producteur d’ananas dans le nord de Côte d’Ivoire, si sa chaine de production est courte, le consommateur peut s’approvisionner plus facilement. Quand on pense développement, quand on cartographie nos villes, on doit s’imaginer que chaque chaîne est autonome. Sachant que nous sommes encore en Afrique dans des économies modernes naissantes, on doit nous servir de cet enseignement pour que quand on construit nos territoires, pour les développer, on doit intégrer cette idée d’avoir des tissus locaux dans chaque zone. Alors qu’à l’heure actuelle, tout converge vers les capitales comme s’il n’y avait qu’un seul pôle d’attraction dans un pays.

 

Pour finir, quels conseils donneriez-vous à ces entreprises pour mieux traverser la crise ?

 

Trois choses. La première, il faut avoir à l’esprit que dans un contexte de crise, comme celle-là, le consommateur a son attention concentrée sur des éléments de base. Se soigner, se nourrir, se protéger et avoir un minimum de ressources pour passer la crise. Donc il n’est pas très dépensier sauf dans ces domaines. Ainsi, la première recommandation, l’entrepreneur doit apporter des services en lien avec ces domaines. S’il est menuisier, il peut par exemple demander à son client s’il a besoin d’être livré en tomates, il devient ainsi un agent de service au citoyen. Il réinvente son business en faisant du business de service à ses clients. Cela étant fait, il se rapproche de son client, que du coup il n’a pas perdu. Dans cette même proximité, le vendeur de service peut lui proposer de faire de la prévention gratuitement. Je vous ai vendu un réfrigérateur, pendant cette pandémie je peux le désinfecter pour s’assurer qu’il ne contient pas de microbe. On revient au cœur du service après-vente. Lequel permet de proposer un service marchand après le service offert. Car, une fois rapproché de son client, il peut lui vendre un produit. On lui proposant une remise exceptionnelle s’il commande toute de suite et verse un premier acompte. La PME doit être intelligente pour retrouver ce lien de proximité.  Et se réinventer. Si, elle n’a pas de site internet, elle peut profiter de ce temps pour en créer un. Si elle avait des difficultés avec certains fournisseurs qui livrent en retard, elle peut prospecter pour en trouver d’autres. Idem si elle a des employés pas très fiables. Tout cela en vue de préparer la reprise.