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Interview Didier Acouetey : « 80 % des métiers qui vont exister dans les quinze prochaines années ne sont pas encore connus »

Selon la Banque Mondiale, 600 millions d’emplois devront être créés au cours des 15 prochaines années, sur le continent. Pour faire face à ce défi, les modèles d’éducation et de formation en Afrique doivent être repensés. Interview de Didier Acouetey, président du premier cabinet de recrutement dédié aux talents du continent, AfricSeach.

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed 

Avec les bouleversements économiques et les mutations sectorielles rapides que l’on constate ces dernières années, quelles sont, selon vous, les compétences nécessaires aux entrepreneurs de demain ?

En effet, avec le développement du digital, on constate des changements de plus en plus rapides dans de nombreux secteurs. En raison de ces mutations, j’insisterai sur deux éléments. Le premier est la nécessité de renforcer les formations techniques et scientifiques. Aujourd’hui, les études montrent qu’à peine 2 à 3% des Africains sont formés dans ces filières. Or, nous constatons que la science et les nouvelles technologies sont au cœur de toutes les transformations actuelles. L’innovation reste la clé de l’accélération du développement. Mais l’Afrique ne forme pas suffisamment dans ces filières. Ensuite, le deuxième élément réside dans la nécessité de former autrement. Le constat est double : 80 % des métiers nouveaux qui vont exister dans les quinze prochaines années ne sont pas encore connus, selon l’étude d’un think tank américain avec l’entreprise Dell, et personne ne connaît 30% des compétences nouvelles dont les entreprises auront besoin demain selon une étude du Word Economic Forum.

Avec ces changements rapides, beaucoup de métiers disparaitront et l’enjeu sera de former les jeunes et les moins jeunes aux métiers qu’ils ne soupçonnent pas aujourd’hui mais qu’ils seront capables d’appréhender et de s’y adapter. Le savoir et l’immatériel, la technologie, la créativité, la collaboration, la créativité et la complexité seront autant de facteurs qui influenceront fortement l’évolution de nos sociétés selon plusieurs chercheurs.Il appartiendra d’enseigner aux jeunes aujourd’hui les « savoirs » de demain afin d’éviter que leur éducation ne devienne obsolète dès la fin de leur cursus scolaire. L’école de demain, comme le rappelle le Pr. Dia dans son ouvrage collectif intitulé « L’école du futur », sera une école à la carte, avec la notion que chaque apprenant est différent et que son cursus doit être singulier avec des séquences pédagogiques. L’apprentissage en ligne sera rendu également disponible pour une panoplie de métiers et pour l’acquisition de compétences multiples et rapides afin de s’adapter à l’évolution des métiers et aux changements de l’environnement. Cette école sera hybride mêlant présentiel et distanciel avec un aller-retour permanent entre l’univers académique et le monde professionnel.

Ce qui renvoie à la question de l’inadéquation entre le niveau de formation et les besoins de l’économie actuelle. Un défi que connaissent beaucoup de pays africains…

C’est un vrai sujet qui touche nombres de pays. Il faut garder à l’esprit quelques chiffres : 80% des jeunes sortent du système éducatif sans qualification ; trois quarts des jeunes sont formés dans les sciences humaines alors que les débouchées sont très limités dans ces domaines. De même, les formations technologiques aujourd’hui dispensées sont insuffisantes et ne répondent pas aux besoins attendus par les entreprises. Selon les conclusions d’une étude menée par la Commission Education et Formation du CIAN (Conseil français des investisseurs en Afrique) que j’ai présidée, pour identifier les filières techniques de bon niveau dans les pays francophones, il s’est avéré qu’à peine une cinquantaine de centres de formation, sur un millier identifiés,  répondaient aux normes en termes de niveau de formation. Ce qui veut dire que les filières techniques, non seulement sont encore trop faibles, mais quand elles existent, elles ne sont pas au niveau. Certaines initiatives sont prises dans ce domaine en Côte d’Ivoire. La réhabilitation de l’école d’électricité de Bingerville en est un exemple. Mais cela reste une goutte d’eau dans l’océan et les Etats doivent encore prendre des initiatives ambitieuses pour la création d’établissements de formation professionnelles et technologiques.

Aujourd’hui, la contribution du secteur privé est-elle essentielle dans le système éducatif ?

Le secteur privé devra s’impliquer fortement dans les questions de formation pour permettre de résoudre ce défi car les Etats n’ont pas les moyens de porter les investissements qu’impose la croissance démographique. Au regard de cette croissance et du nombre de jeunes qui arrive sur le marché, l’Etat n’a objectivement pas les moyens de créer autant de salles de classe nécessaires, ni de recruter les enseignants suffisants, encore moins d’assurer une qualité de formation… C’est dans ces domaines que le privé peut intervenir par la création de centres de formation sur des modèles PPP où l’Etat peut fournir par exemple une partie des infrastructures et le privé, le contenu dont l’évolution est permanente. 

En attendant, une émulation est palpable au niveau des jeunes, qui entreprennent, innovent, créent… Ont-ils compris qu’ils devaient créer leurs propres emplois ?

Absolument. Les jeunes entreprennent parce que l’accès à l’emploi est difficile. Il y a une vraie dynamique entrepreneuriale sur le continent. Mais on ne se décrète pas entrepreneur parce qu’on n’a pas de boulot. Les incubateurs, les espaces de co-working ou encore les « ecolab » sont essentiels pour accompagner cette dynamique sinon beaucoup échoueront. La volonté des jeunes ne suffit pas ; il faut un cadre pour les accompagner et un écosystème.

Le pire est probablement devant nous, si des réformes intelligentes et des investissements massifs ne sont pas effectués dans le domaine de l’éducation. Selon les statistiques, en 2050, un quart de la population mondiale en âge de travailler sera en Afrique, et, en 2100, près de la moitié de la jeunesse mondiale sera africaine. Avec 80% des emplois de 2030 qui n’existent pas aujourd’hui comme je l’ai déjà rappelé, il apparaît évident qu’en matière d’éducation et de formation, une vraie révolution est à opérer. Il est temps de réinventer l’école en Afrique dans un monde en pleine mutation qui connaît des cycles de changement de plus en plus rapides.


Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed 

 

 

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