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Denis Chemillier-Gendreau, Président fondateur de FINACTU.
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Interview Denis Chemillier-Gendreau « Il faut travailler à l’indépendance économique du continent »

Le cabinet de conseil spécialisé sur l’Afrique, Finactu, a publié, dès l’arrivée du Covid 19 en Afrique, deux études sur son impact sur les économies du continent. Avec des conclusions qui rompent avec les discours ambiants alarmistes. Ainsi, l’Afrique sera moins touchée par la crise que les autres continents, aussi les leaders doivent envisager des solutions adaptées. Explications avec Denis Chemillier-Gendreau, Président fondateur de FINACTU.

 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

 

 

Avant de parler de ces études, pourriez-vous présenter FINACTU ?

 

FINACTU est un groupe de conseil dédié à l’Afrique, qui pratique à la fois le conseil stratégique, le conseil opérationnel et le conseil financier (banque d’affaires). Nous intervenons sur beaucoup de secteurs mais avons un leadership continental incontestable sur les secteurs financiers (banque, assurance, gestion d’actif, garantie, …), de la protection sociale (retraite, maladie, etc.) et plus généralement du conseil aux gouvernements. Notre ADN est à la fois 100% africain (toutes nos équipes, représentant 8 nationalités, sont basées en Afrique : Casablanca est notre base opérationnelle et nous avons des équipes permanentes à Abidjan, Libreville et Tunis) et 100% européen et cela constitue notre originalité.

 

 

Vous avez, et très tôt, publié une première étude sur l’impact du Covid 19 en Afrique. Qu’est-ce qui vous a amené à réaliser cette étude ? 

 

Le Covid-19 pose un dilemme à tous les gouvernements, en obligeant à arbitrer entre le combat sanitaire et le combat économique. La façon dont les pays du Nord résolvent ce dilemme privilégie clairement le combat sanitaire, en acceptant un confinement qui asphyxie l’économie. Très tôt, notre conviction a été que ce dilemme ne serait pas – ne devait pas – être résolu de la même façon en Afrique. Cette conviction est liée à notre connaissance intime du continent, de son organisation sociale, de ses forces et de ses faiblesses. Nous connaissons parfaitement les systèmes de santé de tous les pays du continent, car nos équipes ont mis en place ou été impliquées dans toutes les expériences d’assurances maladie du continent. Nous connaissons les forces et les faiblesses des systèmes de protection sociale de Casa à Tananarive et de Djibouti à Abidjan. Très vite, nous avons considéré que la façon dont cette crise se perçoit en Europe n’avait pas de sens en Afrique. D’abord parce que le confinement n’y est pas possible dans tous les pays : trop de personnes en souffriraient, les États n’ayant pas les moyens d’atténuer les conséquences économique d’un confinement strict. Ensuite parce que le confinement « à l’européenne » n’est sans doute pas nécessaire : l’organisation des sociétés africaines est ainsi faite que beaucoup de retraités sont dans les villages, et il est plus efficace de créer un cordon sanitaire entre les villes et les campagnes que de confiner tout le monde. Enfin, nous avons montré que la jeunesse des populations africaines va les protéger des effets mortifères de ce virus.

 

Celle-ci a été suivie d’une autre étude, plus poussée, avec une conclusion qui dénote avec les discours ambiants: l’Afrique sera moins touchée par le Covid 19 que les autres continents. Comment êtes-vous arrivé à cette conclusion ? 

 

Nous avons dans nos équipes plusieurs actuaires qui passent leur temps à analyser les populations africaines, dans le cadre de nos missions pour calibrer, réformer, développer, les systèmes de protection sociale. Nous savons donc mieux que d’autres que l’âge moyen de la population en Afrique est de l’ordre de 20 ans, quand il grimpe à 45 ans dans les vieux pays d’Europe. Nous avions cette information en tête quand nous avons commencé à lire, comme tout le monde, que le Covid-19 s’attaque principalement aux personnes âgées ou en comorbidité : je rappelle que 75% des morts du Covid-19 en France ont plus de 75 ans et que 78% des morts aux États-Unis (au 18 avril) avaient plus de 65 ans. Et 2 morts sur trois en France avaient une comorbidité. La question vient alors naturellement : que donne une maladie « de vieux » dans une continent « de jeunes » ? Nous tentons de répondre à cette question sans tomber dans le piège des média européens ou internationaux, qui donnent de cette crise une vision de pays industrialisé, à la population vieillissante.

 

Vous avez notamment étudié le cas du Bénin, un cas intéressant puisque ce pays n’a pas connu de mesures de confinement… 

 

Nous avons choisi le Bénin pour rendre une sorte d’hommage au Président TALON, qui est le premier dirigeant africain à avoir assumé que le confinement « à l’africaine » ne serait pas celui qu’on voit en Europe. Et les analyses que nous avons faites lui donnent plutôt raison : nous avons notamment montré que la population béninoise serait 5 à 6 fois moins touchée par cette maladie que la population européenne, grâce à son jeune âge, grâce à une moindre prévalence de l’obésité. Et ceci malgré un nombre de lits d’hôpital – et a fortiori de réanimation – bien moins important.

 

Certains, en Europe, commencent à s’interroger sur l’opportunité de confiner 100% de la population (et notamment tous les actifs) alors que le virus ne menace qu’une partie de cette même population (plutôt les retraités). L’Afrique n’a ni de raisons ni les moyens de s’interroger : elle doit donner la priorité à ses jeunes et à son avenir, et organiser une protection efficace mais ciblée de ses ainés.

 

Ceci dit vous invitez les investisseurs à se mobiliser  : le business continue en somme malgré la crise ? 

 

Il le faut ! L’Afrique a trop à faire pour s’engager dans un confinement excessif qui, pour sauver quelques vies, tuerait l’économie : est-ce une perspective réjouissante ? N’oublions pas que la population africaine augmente naturellement de 1,6% par an, ce qui veut dire 30 millions d’habitants en plus chaque année sur le continent : il faut donc réaliser au moins 2% de croissance économique par an pour commencer à parler d’amélioration du niveau de vie sur le continent. Peut-on espérer y arriver avec un confinement à l’européenne, qui entraine des chutes du PIB jusqu’à -10% ?

Abordons cette crise en ayant en tête que l’Afrique va souffrir à plusieurs titres : en plus de l’impact direct des mesures qu’elle doit prendre, qu’il s’agisse d’un confinement partiel ou d’un cordon sanitaire – plus raisonnable – entre les villes et les campagnes, elle va subir de plein fouet la crise mondiale, avec à la fois une baisse des exportations vers les pays industrialisés et une chute massive des prix des matières premières. Tout cela aggravé par la crise durable de l’économie chinoise, qui sera l’une des grandes perdantes de cette crise. Raison de plus pour être raisonnable dans les mesures prophylactiques de santé publique que l’on adoptera.

 

Une autre étude est en cours d’élaboration… 

 

Oui, notre équipe de recherche et de consultants travaille en permanence pour apporter à nos clients – gouvernements du continent, grandes institutions de développement, institutions publiques, grandes entreprises privées – les meilleurs conseils, en exploitant les informations venues des pays touchés en premier, mais en les adaptant aux contextes locaux du continent africain. Dans cette troisième étude, nous commencerons par actualiser les informations des deux premières, car chaque jour qui passe nous apporte de nouvelles informations sur cette pandémie absolument inédite et permet d’affiner les statistiques. Mais nous allons aussi analyser en profondeur les actions à mener en Afrique, non seulement pour limiter la casse de cette crise, mais aussi et surtout pour préparer l’avenir et être plus fort pour faire face aux menaces du futur. Car nous avons tous compris, je pense, que cette crise aura des répliques : Ebola, H1N1, SRAS hier, Covid-19 aujourd’hui, point n’est besoin d’être un grand prévisionniste pour comprendre que la série ne va pas s’arrêter là…

 

Pour conclure, quelles leçons pouvons-nous tirer de cette crise Covid 19 ? 

 

La première leçon, sans doute la plus forte, c’est que nous devons muscler les dispositifs de protection sociale en Afrique. C’est notre talon d’Achille aujourd’hui : nos garanties sociales – retraite, maladie, chômage, accidents du travail, maternité, etc. – sont trop faibles, trop fragiles, et surtout trop limitées à une minorité des populations. Les choses ont commencé à changer avant la crise : les dispositifs d’assurance maladie se généralisent progressivement en Afrique depuis une vingtaine d’années, les régimes de retraite se réforment et se généralisent aussi, les organismes de sécurité sociale commencent à mesurer l’importance de disposer de réserves et de bien les gérer, etc. Mais tout cela doit être amplifié, accéléré, généralisé. Ce qui fait le plus défaut, c’est l’extension des régimes existants vers les travailleurs non-salariés : des pays s’y sont attelés (Maroc, Côte d’Ivoire, Gabon, etc.) mais ils sont trop peu nombreux.

Une seconde conclusion, c’est qu’il faut travailler à l’indépendance économique du continent. « Vive la mondialisation ! », sans hésitation, mais n’en faisons pas une dépendance ; ni à l’importation (des masques, des appareils de réanimation, des tests) ni à l’exportation. Cette crise doit motiver, à Tunis, Abidjan, Tananarive et Yaoundé, une réflexion en profondeur sur ce qu’est la souveraineté économique et sanitaire. Cette crise sera certainement une occasion de faire un nouveau pas en avant dans le sens de l’indépendance, et ce sera une bonne chose.

Enfin, la troisième leçon est un message d’optimisme : FINACTU a montré, à partir des statistiques de mortalité constatées dans les pays industrialisés, que l’Afrique serait 5 à 7 fois moins touchée par le Covid-19 en termes de mortalité que l’Europe ou les États-Unis.  Donc oui, il faut se protéger ; mais il faut proportionner nos mesures de protection à l’intensité avec laquelle ce virus nous menace.

 

Pour télécharge l’étude complète : https://www.finactu.com/publications/coronavirus-mesures-pour-attenuer-l-impact-en-afrique