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Interview Algérie Hicham Rouibah « Après le 12 décembre, le peuple ne va certainement pas s’arrêter parce qu’il a compris que c’est sa dernière chance de changer les choses »

Alors que les Algériens sont invités à élire leur nouveau président le 12 décembre, le hirak continue de rejeter « le système » et œuvre à la construction d’une Algérie nouvelle. Analyse avec Hicham Rouibah, chercheur en socio-économie à l’Université d’Oran & Paris VII, mais « citoyen avant tout ».  

 

Propos recueillis par DBM

 

 

Hicham, vous participez au hirak depuis le premier jour, en février dernier. Qu’est-ce qui vous a amené à rejoindre ce mouvement ?

 

Cela remonte à 2008. J’étais alors étudiant à Bejaia quand l’ancien président, Abdelaziz Bouteflika avait violé la Constitution. J’ai commencé à m’y intéresser, en commençant par lire la Constitution, pour comprendre comment il avait pu la modifier. Mon engagement est né à partir de ce moment-là. Sans rejoindre un parti politique, mais à travers des associations, des cours de vulgarisation, etc. Et depuis 2008 j’attendais que le peuple se réveille. Alors, quand le hirak a commencé, j’étais à une conférence à Paris, je suis rentré tout de suite. Depuis, comme la plupart des Algériens, j’ai rejoint le mouvement spontanément.

Comment décririez-vous le contexte socio-politique en Algérie, alors qu’aujourd’hui, 12 décembre, les Algériens sont invités à élire leur nouveau président. Un scrutin qui, à en croire les dernières manifestations, sera massivement boycotté …

 

Il y a deux volets, un latent et un patent. Il faut savoir que la situation a toujours été ainsi, avec ce même rejet de la part de la population.  Mais, jusqu’à présent, le peuple a tellement été opprimé par le système et la police, avec des sanctions très lourdes, des peines de prison, des condamnations pour des faits inconnus, voire des disparitions…. Finalement, la face cachée de la population a émergé parce qu’on a eu le courage de sortir massivement ensemble. Le boycott vraisemblablement sera important dans les grandes villes, à l’intérieur du pays, ce qu’on appelle l’Algérie profonde, on ne sait pas encore. Ce qu’il y a de problématique, c’est qu’ils vont faire passer cette élection au forcing, même s’il y a des millions de personnes dans la rue, parce que la constitution le leur permet : en effet elle ne prévoit pas un nombre minimum de participation au vote. En attendant, les Algériens essaient de montrer au monde entier qu’ils sont contre ce système et cette mascarade électorale. Les cinq candidats appartenant à ce même système.

 

Comment envisagez-vous, dans ces circonstances, l’après-12 décembre : un gouvernement élu mais non reconnu par une partie de la population, alors que la répression s’intensifie…

 

C’est toute notre inquiétude. Ce qui est certain, le peuple ne va pas arrêter de manifester et de réclamer un changement en profondeur. Le défi, car il ne s’agit pas de sortir manifester juste pour sortir, ce qui manque aujourd’hui au hirak c’est une alternative, faute d’organisation. Les gens essaient de se coordonner, mais le pays est tellement vaste avec des disparités géographiques et culturelles immenses, qui font qu’il est difficile de coordonner le hirak même si grâce aux réseaux sociaux notamment Facebook qui est le réseau social le plus utilisé en Algérie, on arrive à faire passer des messages et reproduire les actions. En même temps, si nous étions mieux organisés, il aurait été plus facile pour le pouvoir en place de cibler des leaders et de les arrêter, comme il a essayé de le faire. Mais c’est également un inconvénient. Peut-être qu’il nous sera plus facile de nous coordonner après l’élection, et d’aller vers des négociations. La violence, le peuple n’en veut pas et pour aller négocier, il faut avoir un minimum d’organisation.  Avec des amis, nous avons élaboré un texte citoyen pour une transition, qui a recueilli à ce jour 460 adhésions, sur une vingtaine de wilayas. C’est une proposition parmi d’autres. Le défi est d’unir le peuple autour d’un projet. Ce qui est certain, c’est qu’après le 12, le peuple ne va certainement pas s’arrêter même s’il y aura une répression parce que la peur a disparu et le peuple a compris que c’est sa dernière chance pour changer les choses.

 

 

Justement, il ne s’agit pas simplement de renouveler la classe politique et de changer de régime, c’est à l’avènement d’une société algérienne nouvelle qu’aspire les manifestants, les jeunes notamment… 

 

Effectivement, vous avez totalement raison. Il y a déjà un conflit intergénérationnel de fait. La société algérienne compte 65% de moins de 37 ans. Cette jeunesse, ultra-connectée, même si elle n’a pas fait de grandes études, elle est éveillée, consciente, parce qu’à une époque de globalisation, elle connait les grands défis actuels, économiques, écologiques… Les jeunes sont sensibles à ces questions et veulent les intégrer à cette nouvelle Algérie qu’on souhaite bâtir. Maintenant entre aspiration et réalité, il y a parfois un fossé. On l’a vu partout, même dans les pays plus développés, quand on veut mettre en place un nouveau système, on se heurte à des difficultés. Les multinationales notamment ne laissent pas passer des décisions contre leurs intérêts. Il est pour l’heure difficile de définir de plan pour cette nouvelle Algérie, parce que tout est politique. L’économie est politique, l’écologie également. Il faut commencer par déverrouiller le système. A ce niveau,  le plus grand obstacle c’est notre constitution qui ne respecte pas la séparation des pouvoirs, l’indépendance du pouvoirs monétaire, médiatique, militaire également. On se retrouve avec 6 pouvoirs à séparer. Une nouvelle constitution est un préalable. Sinon c’est comme si nous n’avions rien fait. Si je prends l’ exemple du Conseil constitutionnel en Algérie, lequel est censé contrôler la Haute instance des élections, le président est nommé par le chef de l’État. Idem pour tous les conseils, le conseil supérieur de la magistrature entre autres, ce qui explique pourquoi nous avons des personnes condamnées à tords pour un post sur Facebook ou avoir brandi un drapeau.

 

Une nouvelle constitution qui devra bâtir les fondations d’un nouveau modèle démocratique. Selon vous, l’Algérie doit créer son propre modèle ?

 

Si on observe notre histoire, mais celle de l’Afrique du Nord également et plus largement du continent, on se rend compte que nous avons calqué des modèles occidentaux, notamment en Afrique francophone, en reprenant ce que la France nous a légué après la colonisation alors que la France a construit son propre parcours à partir de son histoire, depuis la Révolution Française. Nous n’avons pas le même vécu. En Afrique du Nord par exemple, nous avons toujours vécu avec des modèles démocratiques même s’ils n’étaient pas prononcés. Avec par exemple, les « tajmaa », en Algérie, des assemblées populaires qui organisaient les relations entre les villages. On le voit encore avec les Touaregs, à cheval entre l’Afrique du Nord et l’Afrique Subsaharienne, dont les relations sont basées sur la concertation, parfois même de façon plus démocratique que dans nos pays, puisque les femmes ont leur place dans l’agora, elles ont droit au vote, aux prises de décision… Il faut qu’on arrête de regarder ce qui se passe ailleurs et qu’on s’inspire de nos racines. D’autant que nous en avons des restes. L’Algérie post- indépendance est restée majoritairement rurale, l’urbanisation est très récente, aussi quand les villes sont peuplées par les ruraux ils y ont importé la culture rurale. Par exemple, j’ai grandi dans un quartier populaire où les gens avaient l’habitude de se réunir en bas des tours pour parler de tout et de rien, ce mécanisme de se réunir et de discuter perdure. Pour citer, Émile Durkheim, le lien social est le fondement de toute société. Nous avons cet avantage, pourquoi rester sur des mécanismes de centralisation du pouvoir, alors qu’encore une fois, compte tenu de nos disparités géographiques et culturelles, on est obligé de décentraliser.

 

Dans quelle mesure vous inspirez-vous de la « révolution tunisienne » et celles qui ont traversé la région ces dernières régions, et aujourd’hui, ces mouvements populaires qui s’expriment à Hong-Kong, en Amérique latine, en France avec les Gilets jaunes…

 

Bien sûr , on s’en inspire. Dans mon groupe de travail, on a lu toutes les constitutions de transition, notamment la Constitution tunisienne, par exemple. Les Algériens regardent ce qui se passe ailleurs, notamment chez les voisins, en Libye, en Syrie… S’engager dans une révolution sanglante, ce n’est pas ce que souhaite le peuple. Dans un passé récent, nous avons connu cette violence. Moi-même j’ai grandi dans une époque marquée par le terrorisme, mes parents ont vécu la guerre d’indépendance. Deux générations qui ont connu deux grande périodes de grande violence qu’ils ne veulent surtout pas revivre. C’est pourquoi nous tirons les leçons de notre propre histoire et celle des autres pays. La plus grande référence, c’est évidement la Tunisie, parce que les Algériens veulent entamer une transition démocratique, mais pas totalement sur le même modèle, parce que la constitution tunisienne a été élaborée en huit ans, ce qui n’est pas possible en Algérie. A Hong-Kong ou en France avec les Gilets jaunes, il s’agit de ne pas perdre des libertés alors que nous le défi est de les arracher. Ce n’est pas le même combat. Même si ça reste un combat démocratique.  Toutes ces expériences sont au service du hirak. Et j’en parle souvent dans mes conférences et débats publics. Et les gens s’y intéressent, comprennent…

 

En attendant la jeunesse algérienne, au premier rang de ce mouvement, est également en train de changer le visage de l’économie algérienne, à travers l’entreprenariat notamment. Elle innove et bouscule l’Algérie, de l’intérieur. Or, la série de procès de fleurons du tissus industriel (Cevital, Condor…), a ralentie l’économie qui commençait à peine à entamer le processus, tant attendu, de diversification…

 

C’est une bonne remarque. L’Algérie, comme vous le savez est un pays rentier, qui tire 90% de ses recettes d’exportation des hydrocarbures, notamment le pétrole et le gaz, des ressources en chute libre, même si pour le gaz il reste quelques réserves, ce qui se ressent dans la gestion budgétaire. L’Algérie s’est donc retrouvée dans l’obligation d’aller chercher d’autres ressources, d’attirer l’investissement, d’encourager les micro-entreprises. Comme dans nombre de pays, les jeunes se sont lancés dans l’entreprenariat. Le problème, la loi constitutionnel et fiscale d’investissement n’encourage pas la microentreprise. Les petites entreprises se retrouvent écrasées par une multitude de charges et taxes au contraire des grosses entreprises. Résultat, au bout de trois ans, elles arrêtent. Parce que ceux qui ont construit notre modèle économique n’ont pas bien réfléchi à cette inégalité fiscale. Surtout, nous connaissons un problème de flexibilité de l’emploi qui se traduit par un manque de main d’œuvre de qualité dans certains secteurs, par exemple le BTP, artisanat… A l’inverse dans le numérique, on arrive à trouver plus facilement des compétences. Aussi, il est vrai, les choses avancent même si le hirak a ralenti l’activité. Mais on devrait assister, après le hirak, à un boom de l’investissement dans la micro et la PME, tout simplement parce que le futur gouvernement n’aura d’autres choix que de donner plus d’opportunité à l’investissement et revoir la loi fiscale.

Quant aux arrestations, il faut savoir que le gouvernement, constitutionnellement parlant, n’ a pas pour mission de se charger de ce type de faits. Ce qui démontre que l’appareil judiciaire est entre les mains du système. Et, en effet, mettre en prison des individus va évidemment impacter l’économie. Ceci dit, ce qu’on observe, même si les patrons  sont en prison, les sociétés ont maintenu leur activité, justement parce que ce sont de grande entreprises, avec une hiérarchie.  Pour prendre l’exemple de Cevital, elle continue de fonctionner, ils décrochent même de nouveaux marchés. Par contre, Condor, a été pénalisée par des marchés bloqués. La base de l’économie, c’est la confiance. Ce n’est clairement pas la bonne méthode. Si tous les grands industriels ont forcément entretenus des liens avec le pouvoir, d’une façon ou d’une autre, ce qui n’est pas propre à l’Algérie, on est entré dans une forme de règlement de compte judiciaire. Ce qu’on espère, quand le hirak va obtenir les libertés qu’il réclame, c’est qu’on ne va pas rester sur ce schéma et les entreprises pourront travailler librement dans le cadre de la loi.

 

D’autant que ce n’est manifestement pas ce qui est demandé par la « rue »… La condamnation, aussi symbolique soit-elle, de deux anciens premiers ministres, n’aura d’ailleurs pas calmé la rue…

 

Le procès, qui a pu être suivi sur une chaîne de télévision privée, ce qui est une première en Algérie, à quelques jours de l’ élection, de personnalités considérées comme « intouchables », c’est effectivement un symbole, un scenario bien pensé, une tentative pour démontrer que le pouvoir est de bonne foi, mais ce n’est pas notre objectif. Nous ne sommes pas sortis dans la rue pour ça, mais encore une fois pour changer de régime et établir une nouvelle démocratie. Après, nous pourront juger les anciens responsables du système, mais cette tentative de diversion, ne nous dissuade pas de poursuivre le mouvement.

 

Depuis le début du mouvement, nous voyons des manifestations appelant à l’ouverture de la frontière avec le Maroc. Cette Algérie nouvelle qui se construit peut se traduire par la pacification des relations avec son voisin ? 

 

Nous, les jeunes, les moins de 35 ans, nous n’avons pas vécu le passé colonial, le conflit avec le Maroc. Ce sont des conflits entre les pouvoirs pas entre les peuples, qui sont culturellement très proches, comme avec les Tunisiens. Demain, dans cette nouvelle Algérie, il faut espérer qu’on pourra dépasser ce conflit politique. Qu’est-ce qu’on gagne à maintenir une frontière fermée ? Même si, à titre personnel, je défends le principe de souveraineté des frontière, cela ne doit pas se traduire par leur fermeture.  D’autant que, et c’est le plus triste, nous avons des familles qui ont été séparées par cette fermeture de la frontière. Et ces manifestations à la frontière, elles ont commencé bien avant le hirak, lors de match de football par exemple, avec des personnes des deux côtés qui réclament l’ouverture de la frontière.

Dans nos échanges, on en parle souvent. Ce qui bloque, côté algérien c’est sur le plan géostratégique, avec cette question de l’immigration clandestine subsaharienne. On cherche de faux arguments. Les jeunes en majorité veulent l’ouverture de la frontière. Plus largement, je suis pour connecter les pays africains entre eux.

 

A ce titre, si l’Algérie, au temps des indépendances, était un acteur continental de premier plan, depuis elle s’est « enfermée » sur elle-même. Peut-on envisager un retour de l’Algérie dans son continent à l’aune de ce renouvellement en cours ? 

 

Même si c’est une sujet secondaire pour le moment, quand on rentre dans l’analyse technique de notre potentiel, on évoque évidemment l’Afrique. Tout le monde connait l’histoire et le rôle de l’Algérie en Afrique. Dans le passé, l’Algérie a accueilli des leaders africains, dont Mandela, et on reste très fier de cette histoire. Moi, qui m’intéresse tout particulièrement aux énergies renouvelables, si on investit dans le solaire, le premier client, ce n’est pas l’Europe, mais nos voisins du continent. Plutôt que de continuer à faire des plan d’investissement pour alimenter Europe, on doit se tourner vers l’Afrique, et pas seulement dans l’énergie, il y a de nombreux domaines de coopération à envisager.  Dans l’avenir, nous serons obligés de passer par ces réflexions, et on a tout à gagner à recréer ses liens avec le continent plutôt que de regarder uniquement vers l’Europe.

 

En attendant, la diaspora attend toujours de jouer un rôle dans ce renouveau algérien. On les a vu récemment encore manifester en nombre…

 

Il faut rappeler, si on remonte à l’historique du hirak, que la diaspora a manifesté à Paris, avant le 22 février. S’il y avait des premières manifestations en Kabylie le 16, la grande mobilisation à Alger le 22, est arrivée après celle de Paris, le 17, et c’est le premier évènement remarqué. La diaspora s’est donc très tôt impliquée. Ce qui s’explique par le fait que la majorité sont Algériens, parfois binationaux, mais nés en Algériens, et donc très attachés à l’Algérie. Même s’il y a également des Franco-Algériens. On les a vus, après la déclaration du député français au parlement européen, qui pour moi aura été insignifiante, tout de suite se mobiliser devant le parlement à Bruxelles pour rejeter toute forme d’ingérence. Le rôle de la diaspora a toujours été très important dans notre histoire, depuis l’indépendance. Instinctivement, l’Algérien de l’extérieur s’est toujours senti responsable, concerné par ce qui se passe en Algérie. La cagnotte mise en place pour les familles de détenus a été initiée par la diaspora. La diaspora a également fait un excellent travail en filmant les bureaux de vote à l’étranger et en comptant les participants. Ils ont agi comme « une instance indépendante de surveillance des élection », une sorte de compte rendu fait par «au nom du peuple ».

De même, les Algériens, du moins ceux qui veulent construire une nouvelle Algérie, compte beaucoup sur la diaspora, pas seulement en France, sur les compétences de la diaspora qui compte des chefs d’entreprise, des élus, des intellectuels, et dont nous aurons besoin pour construire cette Algérie moderne, et démocratique.