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Le dossier du mois

Interview Aïssata Seck « Le travail de mémoire est plus que jamais nécessaire pour lutter contre le racisme aujourd’hui »

De l’engagement associatif à celui en politique il n’y a qu’un pas, et Aïssata Seck l’a franchi il y a plus de 15 ans. Aujourd’hui conseillère d’opposition à la mairie de Bondy, elle lutte, à travers la Fondation pour la mémoire de l’esclavage notamment, pour que l’histoire, souvent tragique, qui lie l’Afrique et la France, soit reconnue, apprise, partagée, afin de faire avancer la société sur des questions de vivre-ensemble, de racisme et de discrimination.

 

Avant d’évoquer le sujet, deux mots sur vous, votre parcours, votre histoire ? Et comment est né votre engagement sur la scène associative ? 

 

Petite fille de tirailleurs sénégalais, j’ai grandi dans un territoire dit « populaire » aux Mureaux dans les Yvelines. J’ai baigné depuis ma plus tendre enfance dans le milieu associatif notamment parce que ma mère donnait des cours d’alphabétisation aux mamans qui ne savaient ni lire ni écrire, et proposait de l’aide aux devoirs après l’école aux enfants en difficultés. Donc très vite j’ai eu cette envie de m’engager. Au début des années 2000, je suis arrivée en Seine-Saint-Denis à Bondy dans un autre territoire dit « populaire » où j’ai poursuivi mon engagement notamment dans une association pour la promotion de la culture africaine. C’est à travers cet engagement que j’ai rencontré et découvert qu’une trentaine de tirailleurs sénégalais vivaient sur la ville de Bondy et je me suis intéressée de plus près à leur histoire, leur parcours et de quelle manière était appréhendée leur présence au sein de la commune. Cette rencontre a été une vraie révélation pour moi et a clairement eu un impact fort dans les différents combats que je mène aujourd’hui. J’ai un profond respect pour ces hommes d’une force incroyable que je considère comme mes papas. Ensemble nous avons initié ce travail de mémoire, au départ sur la ville de Bondy, puis à l’échelle nationale. C’est de là qu’est né le combat pour la naturalisation des tirailleurs sénégalais qui a obtenu un large écho en France et permis à ces tirailleurs d’obtenir leur nationalité française. A la suite de cela, nous avons créé l’association pour la mémoire et l’histoire des tirailleurs sénégalais. En 2018, j’ai rejoint le groupement d’intérêt public et la mission de la mémoire de l’esclavage des traites et de leurs abolitions qui avait pour objectif de préfigurer la Fondation pour la mémoire de l’esclavage. Depuis janvier 2020, je suis responsable du programme citoyenneté, jeunesse et territoire au sein de cette fondation.

 

Présentez-nous la Fondation pour la mémoire de l’esclavage…

 

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage a été créée le 12 novembre 2019 avec le soutien des pouvoirs publics et de nombreux partenaires privés. Dédiée à la transmission de cette histoire et à la valorisation de ses héritages – culturels, politiques, humains – son existence marque une nouvelle étape dans la reconnaissance par la France de ce passé, dans un contexte social et politique français et européen marqué par le développement des discours de discrimination et de repli identitaire. Les programmes de la Fondation ont pour objectif global de mieux faire connaître la place de l’esclavage et de ses héritages dans l’histoire nationale, par et à travers la culture, au service de la citoyenneté et de la cohésion nationale. La Fondation vise à construire un récit national plus inclusif et de mieux faire comprendre l’apport des afro-descendants à la France. La Fondation soutient également des actions tournées vers la jeunesse, afin de partager avec le plus grand nombre comment l’esclavage colonial et ses héritages ont façonné notre société d’aujourd’hui.

 

Justement, ses derniers mois, des affaires, notamment des violences policières, laissent penser que cette question du racisme en France reste d’actualité. Est-ce que le travail de mémoire est la meilleure arme contre cela ?

 

Sur cette question, il me semble important de revenir sur les manifestations mondiales qui ont eu lieu à la suite de la mort de Georges Floyd. Ce n’est pas la première fois qu’un noir américain est tué par la police mais la vision de ces images violentes sur les réseaux sociaux a suscité une vague d’indignations et de réactions mondiales comme nous ne l’avions jamais vécue auparavant. Georges Floyd est alors devenu le symbole du racisme à l’échelle mondiale. Et cela s’est répercuté sur les violences policières qui ont été dénoncées en France. Les manifestations de juin organisées dans toute la France ont révélé à quel point il était important de se saisir de ce sujet et d’apporter des solutions concrètes pour les personnes qui se sentent quotidiennement en insécurité et discriminées. Le rapport de l’ancien défenseur des droits Jacques Toubon a révélé qu’un homme noir ou d’origine maghrébine en France a 4 fois plus de chance de se faire contrôler qu’un homme blanc. Cette statistique est édifiante ! Et aujourd’hui, avec le développement du numérique et des réseaux sociaux, nous avons une toute nouvelle génération qui s’intéresse de près aux questions liées au passé colonial de la France avec toutes les difficultés que cela peut comporter. Alors oui le travail de mémoire est plus que jamais nécessaire et c’est effectivement une des armes pour lutter contre le racisme aujourd’hui. Il faut savoir regarder son passé, aussi difficile et dramatique qu’il puisse être afin de pouvoir affronter le présent. Il faut expliquer, faire de la pédagogie et mettre en valeur toute la diversité française d’aujourd’hui. Car nous ne pouvons nier que l’histoire de l’esclavage et l’histoire coloniale aient façonné notre société d’aujourd’hui. Cela fait partie de notre héritage. Et raconter cette histoire, c’est aussi faire en sorte que chaque Français trouve sa place et se sente reconnu dans ce qu’il est ou ce qu’il représente. Faire ce travail de mémoire doit contribuer à renforcer notre lien social et montrer notre capacité à vivre ensemble dans la communauté nationale.

 

Pourquoi est-il si difficile de réaliser ce travail de mémoire en France ? 

 

Ce travail de mémoire est difficile à réaliser car d’une part notre passé est méconnu du grand public et il persiste une certaine forme d’ignorance. Et à travers notre passé colonial, il y a des histoires dramatiques et parfois tragiques qui peuvent être difficiles à raconter. Il y a également cette crainte de faire ressurgir et d’ouvrir une boîte de Pandore. Il faut donc savoir expliquer et faire de la pédagogie. Il est important d’avoir des symboles et des actes forts. Je tiens à préciser que la France n’est pas le pays le plus en retard sur ces questions. Je rappelle par exemple que la France est le seul pays européen qui a adopté en 2001 la loi Taubira qui tend à reconnaitre l’esclavage et la traite comme un crime contre l’humanité. C’est une avancée majeure qui a permis de revoir par exemple le contenu des programmes scolaires. Cependant, il reste encore beaucoup à faire notamment sur l’histoire coloniale. On peut évoquer par exemple la difficulté qu’a la France à revenir sur la guerre d’Algérie et toutes les difficultés qu’ont les enseignants pour aborder ce sujet en classe. Et c’est là que la France et l’éducation nationale ont un rôle à jouer. La France doit d’une part affronter ce passé colonial et d’autre part proposer des outils pédagogiques à destination des enseignants afin qu’ils se sentent à l’aise pour l’étudier en classe.

 

Quel rôle dans ce sens peuvent jouer les élus dits « de la diversité » ? 

 

Je pense que ce rôle doit être porté par l’ensemble des élus de la République quelle que soit son origine. Car il s’agit d’une histoire française, d’une histoire nationale et d’une histoire commune. En tant qu’élus dits « de la diversité », nous devons faire comprendre à l’ensemble de nos collègues élus, d’où qu’ils viennent, que notre passé est une histoire partagée et doit être porté par tous. Cela veut dire impulser des politiques publiques à l’échelle locale mais également à l’échelle nationale. Cela passe par des actions concrètes telles que des commémorations symboliques, des actions pédagogiques auprès du jeune public mais également du grand public, l’organisation de tables rondes ou de conférences débats. Il faut investir l’école, les médias, soutenir les associations et acteurs de terrain engagés sur ce travail de mémoire et les accompagner. C’est un réel travail mais nécessaire pour affronter notre présent, lutter contre le racisme et apaiser un certain nombre de douleurs.

 

 

 

 

 

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