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Interview « 70% des touristes visitant l’Afrique subsaharienne sont Africains »

Si le secteur du tourisme est reconnu comme un moteur de croissance majeur en Afrique, l’activité reste limitée par un certains nombres de freins. Ceci étant dit l’apparition de nouveaux acteurs, de nouvelles tendances comme le tourisme intra-africain, tendent à booster l’attractivité touristique du continent.

Analyse de Claire  Fillatre, chargée d’affaires à Proparco.  

Comment se porte le tourisme en Afrique ? 

Le secteur hôtelier connait depuis plusieurs années un véritable dynamisme sur le continent et tout particulièrement en Afrique subsaharienne. En 2017, près de 62 millions de touristes se sont ainsi rendus en Afrique, soit une augmentation de 8% par rapport à l’année dernière. Cette progression s’est opérée malgré les crises politiques, sociales, sanitaires ou économiques qu’ont pu traverser certains pays du continent, de façon plus ou moins prononcée selon les régions. L’Afrique subsaharienne notamment fait apparaître deux zones particulièrement dynamiques : l’une autour du Golfe de Guinée et l’autre le long de l’Océan Indien. Les pays y partagent des traits communs comme une certaine dynamique économique, la démographie, l’activité touristique, etc. A l’inverse, de la Mauritanie à la Somalie, les pays sont sujets à une forte instabilité politique qui conduit de fait à une sélectivité en faveur de pays et de zones plus stables.  Le développement de l’activité touristique se réalise donc à plusieurs vitesses selon les géographies mais les projections vont toutes dans le sens d’une croissance continue, porteuse d’opportunités pour les acteurs du secteur. Le nombre de touristes en Afrique devrait ainsi atteindre 110 millions en 2027.

Preuve du dynamisme et de l’attractivité du secteur, l’offre hôtelière africaine a doublé en 4 ans. Elle compte aujourd’hui près de 73 000 chambres réparties dans plus de 400 hôtels, dont 1/3 en Afrique du Nord et 2/3 en Afrique subsaharienne (selon le rapport 2017 du groupe d’experts W Hospitality group). Compte tenu du potentiel de croissance, les projets d’hôtels continuent de se multiplier et le pipeline est estimé, toujours selon W Hospitality, à plus de 76 000 chambres, dont plus de la moitié serait déjà en cours de construction. La principale zone de développement est l’Afrique de l’Ouest ainsi que les marchés importants tels que Lagos, Abuja, Luanda, Nairobi. Enfin, en termes de segmentation, l’offre future est dominée par le haut de gamme (4 et 5 étoiles).

L’attrait du secteur touristique africain est donc réel et s’observe chez les acteurs présents sur toute la chaîne de valeur : investisseurs, opérateurs, constructeurs, sociétés d’aménagement etc. En atteste le succès de la conférence CITHA, dédiée à l’investissement touristique et hôtelier africain, que Proparco a organisée en juin avec Horwath HTL et Radisson Hotel Group à Abidjan. 

Un secteur en plein essor qui voit apparaître de nouveaux acteurs, de nouvelles offres, de nouvelles tendances…  

Les perspectives du marché touristique africain, très encourageantes, attirent en effet de nouveaux projets et de nouveaux acteurs. Du point de vue de l’offre d’hôtels, le développement s’accompagne d’une diversification de l’offre qui va s’intensifier, avec la multiplication des projets d’hôtels de milieu de gamme et d’appart hotels. En effet, l’offre internationale d’hôtels 3 étoiles, longtemps concurrencée par les hôtels indépendants sur ce segment, bénéficie d’un intérêt croissant de la part de plusieurs acteurs régionaux.

Les grands groupes hôteliers internationaux (Accor Hotels, Hilton Worldwide, Marriott/Starwood, Radisson Hotels Group notamment) représentent toujours la majeure partie des établissements sous marque. Cependant l’offre régionale se structure et des acteurs africains émergent, proposant des chaînes d’hôtels intégrées (propriété et exploitation), et en ligne avec les standards internationaux, tels Onomo, Mangalis ou City-Blue.

Du point de vue de la demande, si la clientèle d’affaires est historiquement la plus importante, la part des autres segments augmente. Tout d’abord la clientèle de loisirs, avec l’apparition de quelques destinations nouvelles à forte croissance sous l’impulsion d’une volonté politique forte dans des pays comme le Cap Vert ou le Botswana par exemple. Ensuite, la clientèle liée au segment « MICE » (Meetings, Inventive, Conferences and Exhibitions/Events), de plus en plus dynamique sur le continent grâce à l’amélioration de l’offre en centres de conférences et salles de réunions. Enfin, les équipages aériens représentent un segment de clientèle à part entière, en croissance lui aussi, sous l’effet du développement de l’offre de vols (à la fois vers l’Afrique, avec de nouvelles provenances comme la Chine ou le Moyen Orient, et les vols intérieurs).

Aujourd’hui, tous les pays africains ont adopté une politique touristique plus ambitieuse. Sont-elles toujours adaptées aux défis du secteur (transport aérien; visa; infrastructures insuffisantes, professionnalisation des acteurs du secteur…) ? 

Selon l’Organisation Mondiale du Tourisme, l’arrivée d’un touriste en Afrique a généré en moyenne, en 2016, 600 dollars de recettes, soit 34.8 milliards de dollars de recettes à l’échelle du continent. C’est 8% de plus qu’en 2015.

En Afrique subsaharienne, la contribution totale (directe et indirecte) du secteur au PIB s’élève à près de 108 milliards de dollars, soit 7.2% du PIB en 2017. Dans les états insulaires, comme les Seychelles, le Cap Vert ou l’Ile Maurice, cette proportion atteint respectivement 62%, 43% et 27%. Les pays sont donc conscients de l’importance du tourisme pour leurs économies – voire de leur dépendance à ce secteur – et ont lancé diverses initiatives pour en encourager le développement. En effet, du fait des freins structurels auquel le secteur doit faire face sur le continent (visas, coûts du transport, infrastructures et dessertes aériennes, accès au foncier), l’accélération de son développement ne peut se faire sans une volonté politique forte, ni sans cadre légal et réglementaire favorable. Par ailleurs, certaines zones étant particulièrement vulnérables au changement climatique, la définition et la mise en œuvre d’une stratégie de développement équilibrée du secteur constituent une priorité économique et politique, afin de préserver leurs patrimoines et un climat social apaisé.

Plusieurs politiques ont été initiées en ce sens : à titre d’exemple, l’Union Africaine a lancé début 2018 le Marché Unique Africain du Transport Aérien (SAATM), auquel 23 pays africains sur 55 ont souscrit. Celui-ci vise à libéraliser l’aviation civile sur le continent de façon à développer la connectivité entre les pays africains et à encourager la réduction des prix des billets d’avion.

Il reste cependant possible d’accroître encore l’attractivité du secteur. Cela doit passer par un travail de concertation entre pays pour continuer à lever les obstacles auxquels les différents acteurs font face sur le continent et qui limitent encore les projets et les investissements. Les efforts pour décloisonner le continent, qui ont déjà permis des avancées significatives, doivent être poursuivis : construction de routes, d’aéroports, de chemins de fer, mais aussi sécurisation de l’approvisionnement électrique, renforcement des infrastructures d’éducation et de santé.

L’accès au financement reste également un enjeu important qui suppose une convergence d’intérêts entre les différentes parties prenantes (porteur de projet, marque hôtelière, banquiers). Le projet doit être soutenable financièrement, ce qui suppose, en plus de l’apport du foncier, un investissement de la part du porteur du projet. Par ailleurs, les durées des prêts doivent être allongées (supérieures à 10 ans). C’est pourquoi les banques de développement, telles que Proparco, sont un élément clé de la croissance du secteur. Grâce à notre capacité à proposer des prêts de longue durée, assortis de périodes de grâce (2 ans minimum), nous pouvons compléter, sans nous y substituer, le financement apporté par les banques locales, afin de mener à bien les projets.

Le fait est que le secteur attire de nouveaux investisseurs, parmi lesquels des leaders mondiaux du tourisme. L’opportunité de voir l’activité se développer, se professionnaliser, se diversifier ?  

Cette tendance se confirme en effet, comme en atteste l’annonce récente de la création par AccorHotels et Katara Hospitality du premier fonds d’investissement hôtelier dédié à l’Afrique subsaharienne, doté d’une capacité d’investissement de plus de 1 milliard de dollars. Ce type de projet peut clairement permettre d’accélérer à la fois le développement du secteur touristique et sa professionnalisation, en participant à la diffusion de standards internationaux de construction et d’exploitation.

Par ailleurs, on constate une dynamique de structuration et de concentration du secteur avec l’acquisition par des groupes internationaux de chaînes locales ou régionales, à l’instar du partenariat récent entre AccorHotels et Mantis en Afrique du Sud.

Enfin, l’émergence de plusieurs acteurs régionaux, détenant et opérant des hôtels dans plusieurs pays africains, participe également à la structuration du secteur. Ces chaînes telles que Mangalis, Azalaï, Onomo, ou encore Teylium bénéficient maintenant d’une renommée croissante. Ces acteurs s’attachent à proposer une offre répondant aux exigences de la clientèle internationale d’affaires et de loisirs, qui exige les meilleurs standards qu’elle retrouve dans le reste du monde à savoir une connectivité de premier plan, un grand confort appuyé par un design au goût du jour, et un système de sécurité à la hauteur des enjeux locaux.

Reste que si le tourisme a un impact réel sur le développement socio-économique des communautés locales, en dehors de quelques projets, le plus souvent, ce sont les grands groupes qui tirent profit de l’activité. Comment promouvoir un tourisme réellement gagnant-gagnant sur le continent ?

Si les grands groupes hôteliers sont indéniablement très présents sur le continent, il faut tout de même souligner que les hôtels indépendants représentent près de la moitié des chambres d’hôtels. Par ailleurs, quel que soit le modèle considéré (hôtel sous enseigne internationale ou acteur local ou régional), l’impact du tourisme sur le développement socio-économique local est indéniable. L’effet sur la création d’emploi local est ainsi primordial. En 2016, on estimait à 21 millions le nombre d’emplois africains liés au tourisme, soit 1 actif sur 14 à l’échelle du continent. Ce sont les populations les plus vulnérables, notamment les jeunes, les femmes et les communautés rurales, qui bénéficient fortement de ces créations d’emplois. Le secteur emploie plus de 60 % de femmes en Afrique (dont 50 % de moins de 25 ans), notamment dans des fonctions managériales (ONU Femmes, OMT, 2011).

A cela s’ajoute le fait que le tourisme génère d’importants effets d’entrainements sur d’autres secteurs comme les infrastructures, l’agriculture ou la santé. Les nouvelles constructions d’hôtels favorisent l’amélioration de l’approvisionnement en eau et en électricité, qui peuvent parfois bénéficier aux habitations environnantes, ainsi que la création ou la modernisation de réseaux de transports. De plus, un approvisionnement au niveau local des hôtels et restaurants participe à la montée en gamme des producteurs locaux et à la génération de revenus.

Enfin, parce que les banques de développement, comme Proparco, mettent comme condition l’obtention ou le maintien de certifications environnementales et sociales, l’adoption de ces standards d’efficacité énergétique se reflète aussi bien dans la conception que dans la construction des bâtiments.

Enfin, je souhaiterai souligner qu’à Proparco, nous attachons une importance particulière à soutenir des projets intégrés, portés par des sponsors locaux. Pour vous donner un exemple, au Sénégal, Proparco a signé en 2018 un prêt de 12,5 millions d’euros pour financer la construction d’Azalaï Hôtel Dakar. En termes d’engagement climat, l’hôtel du Groupe Azalaï prévoit la mise en place de panneaux solaires pour le chauffage de l’eau et l’exploration d’innovation en matière de cogénération et de récupération d’énergie.

A noter, qu’afin de contribuer à la réussite de ces projets, Proparco propose, en plus de la dette, son appui à la structuration des opérations, sa connaissance des standards environnementaux et sociaux, et la possibilité d’accompagner le porteur de projet sur une thématique précise via des fonds d’accompagnement technique. Par exemple, dans le cadre d’un projet construction de leur hôtel à Niamey par le groupe sénégalo-ivoirien Teylium, en plus d’un prêt de 8.5 millions d’euros accordé en 2017, nous avons également mis à disposition une enveloppe de 15 000 dollars pour qu’un expert réalise une analyse des risques de construction dans son contexte local, afin d’aider Teylium à atteindre les standards internationaux dans ce domaine.

Nous avons également accompagné il y a 3 ans le groupe Azalaï via un prêt de 12,4 millions d’euros qui visait à rénover et augmenter la capacité d’accueil du plus prestigieux de ses hôtels, Le Salam à Bamako (5*), et construire un centre de conférence. En plus de ce prêt, Proparco a mobilisé 180 000 euros d’accompagnement technique pour accompagner le groupe Azalaï dans le développement de la 1ère école hôtelière du pays qui permet de former des jeunes aux métiers de l’hôtellerie.

Y a-t-il un important développement du tourisme intra-africain, c’est à dire de mouvement touristique d’africains sur le continent, avec l’essor de la classe moyenne notamment… ? 

Cette croissance de l’activité touristique est portée notamment par le tourisme intra-africain qui se développe grâce à l’émergence d’une classe moyenne régionale. En effet la classe moyenne africaine connait un formidable essor : celle-ci était estimée en 2016 à 400 millions de personnes, soit 1/3 de la population, et elle devrait tripler d’ici 2050. Et cette classe moyenne voyage beaucoup en Afrique, puisque, 70% des touristes visitant l’Afrique subsaharienne sont africains. A titre de comparaison, cette proportion est de 40% en Afrique du Nord. La croissance du tourisme intra-africain est également encouragée par le développement des lignes aériennes régionales et des échanges commerciaux régionaux.

Le tourisme intra-africain représente donc un réel potentiel, encore largement sous-exploité. La mission des banques de développement, comme Proparco, est de soutenir la création d’une offre d’infrastructures touristiques locales de qualité, à même de répondre à ce potentiel.


Pour en savoir plus : Consultez la revue Secteur Privé & Développement de Proparco « Secteurs hôtelier et touristique en Afrique, un marché en plein essor »