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Intégration régionale et continentale Le processus s’accélère

Le Sénégal lance une ligne de bus interrégional; le Rwanda annonce la suppression des visas pour les ressortissants de l’Union Africaine ; le Nigéria lui emboîte le pas en mettant en place la procédure de visa à l’entrée ; le projet de train trans-maghrébin ressort des cartons avec l’appel aux bailleurs de fonds lancé par l’UMA… Sans oublier l’entrée en vigueur de la ZLECA. Incontestablement, l’intégration régionale et continentale s’accélère. Et ce sont les secteurs privés et les organisations de la société civile qui poussent le processus. Donnant aux rêves panafricanistes un nouvel élan. Analyse.

 

Par Dounia Ben Mohamed, à Kigali

 

Les 9 et 10 février prochain, la capitale éthiopienne accueillera le 33e Sommet de l’Union Africaine. Au menu, outre le thème officiel, à savoir  » Faire taire les armes à feu: créer des conditions propices au développement de l’Afrique  »,  la réforme institutionnelle de l’Union africaine (UA) ; la sécurité avec la montée du terrorisme au Sahel ; et, last but not least, l’accélération de la mise en œuvre de la Zone de libre échange continentale africaine (ZLECA).

 

Un marché de plus de 1,2 milliards de personnes, soit le plus grand marché au monde

 

Adoptée à Kigali le 21 mars 2018, lancée lors du dernier Sommet de l’UA, qui a eu lieu en juillet 2019 à Niamey au Niger, la ZLECA, avec 54 États africains signataires (seul l’Érythrée n’a pas signé), n’entrera pleinement en vigueur qu’avec le lancement du démantèlement tarifaire le 1er juillet 2020. D’ici là, tout le monde se prépare à saisir les opportunités qu’offrira ce marché de plus de 1,2 milliards de personnes, soit le plus grand marché au monde, avec un PIB de 2500 milliards de dollars US, qui devrait se traduire, selon les projections de l’Union africaine, par l’augmentation de plus de 60% du niveau de commerce intra-africain d’ici à 2022. De quoi renforcer la résilience des économies africaines face aux chocs externes ( fluctuation des prix des matières premières sur les marchés mondiaux, conjoncture économique mondiale, variations brutales des taux de change…). Au-delà, ce marché commun devrait entrainer une augmentation de la croissance des pays, y compris celles des plus fragiles ; accroitre la compétitivité des opérateurs économiques continentaux tout en favorisant l’émergence de nouveaux champions africains, et in fine avoir un impact réel sur le niveau de vie des populations africaines.

 

 

« Même si cela prend du temps, l’intégration économique de l’Afrique est en bonne voie, notamment grâce aux entreprises africaines et aux multinationales qui voient leur avenir dans un continent plus uni »

 

Or si la Zleca est avant tout mue par des intérêts économiques, elle entraîne dans son sillon tout un tas de mesures en faveur de l’intégration continentale. Voir d’une nouvelle « unité » selon le vœux pieux des pères fondateurs du panafricanisme. Un mouvement porté par un nouveau leadership à l’œuvre sur le continent et résolument panafricain mais également, et surtout, poussé par le secteur privé et les organisations de la société civile. Ainsi, alors que le Sénégal lance une ligne de bus interrégional qui relie la Gambie ; l’annonce de la progressive mise en place d’un marché unique africain du transport aérien ; le Rwanda annonce la suppression des visas pour les ressortissants de l’Union Africaine ; le Nigéria lui emboîte le pas en mettant en place la procédure de visa à l’entrée ; le projet de création du train trans-maghrébin ressort des cartons avec l’appel aux bailleurs de fonds lancé par l’Union du Maghreb-Uni (UMA) ainsi que l’organisation récente, par la Commission économique pour l’Afrique et l’Union du Maghreb Arabe (UMA) d’ un séminaire régional sur « l’Impact potentiel de la Zone de Libre Échange Continentale africaine sur les économies maghrébines », ravivant ainsi le rêve d’un Maghreb-Uni,  … Incontestablement, le processus de l’intégration régional et continental, longtemps bloqué par les divergences politiques, s’accélère et se confirme.

 

Ce qui était la conclusion du rapport « Pour une Afrique unie : le rôle clé des entreprises africaines à travers le continent » réalisé par le Boston Consulting Group. « Même si cela prend du temps, l’intégration économique de l’Afrique est en bonne voie, notamment grâce aux entreprises africaines et aux multinationales qui voient leur avenir dans un continent plus uni. Les entreprises africaines, dirigées par des entrepreneurs africains, surmontent de nombreuses barrières – tant en termes d’infrastructures que de distances – afin de faire progresser l’intégration économique du continent » observaient ainsi les rapporteurs.  Lesquels évoquent également la multiplication « des signes d’intégration économique chaque mois, chaque trimestre et chaque année qui passe. Les premiers stimulants proviennent de l’intérieur du continent : l’Afrique investit davantage en Afrique, l’Afrique commerce davantage avec l’Afrique et les Africains voyagent davantage en Afrique. » Un constat confirmé par des données chiffrées, tangibles :  encore faible, le commerce intra-africain est tout de même passé de 11 % à 20 % au cours de la dernière décennie.

 

« L’unification totale de l’économie africaine à l’échelle continentale est le seul moyen qu’aient les États africains d’atteindre un niveau qui ressemble à celui des pays industrialisés. »

 

« Cinquante-quatre pays ne peuvent pas chacun avoir un développement viable. Il faut donc construire des solutions régionales, c’est-à-dire prendre les stratégies continentales et leur donner une dimension régionale », exhortait Ibrahim Mayaki, secrétaire exécutif du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). « L’avenir de l’Afrique est dans l’intégration régionale », assurait à son tour Victor Harison, commissaire aux Affaires économiques de la Commission de l’Union africaine (UA). Des sentences qui rappellent celles de Kwame Nkrumah, le père du panafricanisme : « L’unification totale de l’économie africaine à l’échelle continentale est le seul moyen qu’aient les États africains d’atteindre un niveau qui ressemble à celui des pays industrialisés. » De la même manière, une Afrique qui parle d’une seule voix est plus à même de renégocier les contrats, en sa faveur, qu’ils s’agissent de ceux qui la lient à l’Union Européenne (APE) ou à l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

 

Ainsi, l’intégration économique apparait comme une étape majeure vers l’ « unité », autrement dit une plus grande coopération, complémentarité et solidarité entre les pays africains. De fait, qu’il s’agisse de la sécurité, et notamment de la menace terroriste ou de la cyberpiraterie ; du déficit en matière d’énergie, d’infrastructures, aucun pays africain n’est en mesure d’y répondre seul. Un sentiment désormais partagé. Y compris par les populations.

 

Les manifestations et le ressentiment anti-français grandissant au Sahel confirment la soif d’indépendance et de panafricanisme exprimé par la jeunesse africaine. Une soif que les chefs d’États au pouvoir ne peuvent plus ne pas entendre à défaut de laisser un terrain, déjà plus que fertile, aux extrémistes en tout genre. D’autant que l’imbroglio libyen rappelle l’incapacité des pays africains à non seulement faire face à la situation, mais à faire entendre leur voix au sujet d’un conflit qui se règle à Paris, Berlin et désormais Istanbul.

 

« L’heure n’est plus aux idéologies, mais au pragmatisme. C’est l’économie que prévaut ! »

 

Reste des ombres à cette lueur d’espoir, qui elles ne relèvent que du politique : à l’heure où des frontières se ferment – entre le Nigéria et le Bénin_ ; la décision du Maroc d’étendre sa souveraineté sur les eaux du Sahara occidental ravivent les tensions avec le voisin Algérien et met en péril les tentatives, fragiles, de relancer l’Union du Maghreb Uni , véritable frein à l’intégration continental_ l’Afrique du Nord a un taux d’intégration de seulement 3 % alors que ces pays ont un poids important dans le PIB du continent_ , alors que l’organisation, qui n’a pas tenu de sommet depuis 1994, paralysée par le conflit algéro-marocain autour du Sahara occidental ; les guerres de leadership au sein de la CEDEAO à nouveau révélées  par les dissensions autour du passage du Franc CFA à l’ECO ; les atermoiements au sein de la Cemac ; la suprématie de l’Afrique du Sud sur la Communauté pour le développement de l’Afrique australe ; on ne peut que déplorer que c’est bien le politique qui entrave le développement de l’intégration régionale et donc continentale.

« L’heure n’est plus aux idéologies, mais au pragmatisme. C’est l’économie que prévaut » observait l’économiste Carlos Lopes dans une précédente interview qu’il nous accordait. « Nous ne pourrons atteindre les objectifs de l’Agenda 2063 de l’Union Africaine sans transformer en profondeur l’institution. Ce qui n’est pas une tâche facile. Car il y a beaucoup de résistances. Mais je pense qu’en même temps, il y a une prise de conscience. »

 

« Si le XXe siècle a été celui des Indépendances, le XXIe siècle doit être celui de l’unification de l’Afrique »

 

« C’est le moment pour les peuples, et en premier lieu les jeunes, assure Samia Nkrumah, fille de son père, et fondatrice et présidente du Centre panafricain Kwame-Nkrumah. Comment pouvons-nous augmenter le niveau de vie de chaque Africain si nous n’utilisons pas les produits de nos voisins ? Nous avons des produits de valeur sur le continent, mais on préfère échanger avec l’étranger. Pouvez-vous imaginer si nous échangions avec nos voisins, entre nous, seul le ciel serait notre limite. Cette unité est pour les peuples, ce n’est pas pour un petit nombre. C’est pour la majorité des Africains. Donc, une fois que les peuples sont sensibilités à l’intérêt de l’unité, s’ils comprennent que c’est la seule façon d’utiliser nos ressources, je pense qu’ils la soutiendront. Ils mettront alors la pression sur leurs leaders afin de faire ce qui est nécessaire. Je pense que le temps est arrivé. »

 

L’actualité lui donne des arguments solides.  Alors que les mêmes colères et la soif de changement s’expriment ici et là, 2020, une année qui doit connaître une vingtaine d’ élections majeures, dont certaines s’annoncent sous haute tension (Togo, Guinée, Côte d’Ivoire…) ; l’incapacité de s’entendre sur des projets régionaux majeurs (Inga, Gerd, etc.) rappellent l’urgence de mettre en place une organisation réunissant « les sages » du continent et représentant le secteur privé et la société civile. Elle existe diront certains, l’Union africaine, dont la création, avait précisément pour objectif d’assurer l’indépendance des jeunes nations africaines, la solidarité entre les pays, et la pacification du continent. Elle devra alors, après des années de miroitement, faire ses preuves. Aujourd’hui plus que jamais, alors que la Zleca a fait retentir le rêve de l’unité africaine.« Si le XXe siècle a été celui des Indépendances, le XXIe siècle doit être celui de l’unification de l’Afrique, exhorte Samia Nkrumah. Nous le devons à nos pères ainsi qu’à nos enfants ».

 

 

 

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