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Industries culturelles et créatives : un soft power sur lequel l’Afrique doit capitaliser

Terre de créativité et source perpétuelle d’inspiration, l’Afrique ne représente pourtant que 5% du marché mondial des industries culturelles et créatives, évalué à 2.250 milliards de dollars de revenus par an. Une donne que changent aujourd’hui les acteurs africains de la filière, qui multiplient les initiatives pour transformer le potentiel du continent en croissance et emplois. Analyse. 

Par Dounia Ben Mohamed

Pour Raoul Rugamba, fondateur d’Africa in Colors (lire son interview), la voie à suivre coule de source : “Si nous voulons impulser une véritable reprise économique, l’Afrique doit accroître son soft power et mettre à profit les talents dont elle dispose”, plaide l’entrepreneur culturel rwandais pour qui il est indispensable de miser dans les industries culturelles et créatives (ICC). Une conviction partagée par nombre d’acteurs africains du secteur.  

Alors que la population des jeunes du continent doit doubler et atteindre plus de 830 millions de personnes d’ici 2050, et que seuls 3,1 millions d’emplois sont crées annuellement pour 10 à 12 millions de jeunes entrant dans le même intervalle de temps sur le marché́ du travail, les ICC s’affirment plus que jamais comme un important pourvoyeur d’emplois. Un véritable relais de croissance pour des économies africaines en quête de diversification… et de reprise. 

“2021, année riche de promesses pour l’économie créative”

D’où l’initiative de l’ONU de consacrer 2021 comme “une année riche de promesses pour l’économie créative”, l’institution entendant notamment contribuer à la promotion d’un secteur jugé stratégique- et aligné sur les objectifs de développement durable- dans ce monde post-Covid. 

Reste à combler les nombreuses failles demeurant dans l’écosystème créatif africain : protection des droits d’auteur – pour une production de Nollywood achetée, 9 sont piratées – ; professionnalisation des filières et création d’instituts de formation dans les secteurs clés (mode, production audiovisuelle, graphisme et jeux vidéo, artisanat, arts plastiques…) ; mobilisation de financements, notamment privés… 

Une dynamique favorable au renforcement des ICC

La dynamique actuelle va en tous les cas dans le sens d’un renforcement des ICC.  Après les initiatives portées par l’ONU, l’Unesco, l’OIF, la CEDEAO et l’UA, c’est désormais au tour des États du continent de s’y mettre. Outre le géant nigérian, qui a mis en place un fonds pour faciliter les productions de Nollywood, le Sénégal et la Côte d’Ivoire ont débloqué des fonds d’appui à leur industrie cinématographique tandis que les autorités cap-verdiennes ont lancé une banque culturelle innovante, le Fonds Autonome d’Appui à la Culture (FAAC), qui prend en compte les réalités et les besoins locaux du secteur culturel à travers notamment la mise en place d’un “cluster” d’industries créatives et le lancement de trois réseaux nationaux de diffusion (artisanat, arts et musées).

“Les industries créatives peuvent être de puissantes locomotives pour des stratégies de croissance plus équitables, durables et inclusives pour les économies africaines”

Les institutions financières commencent également à parier sur la filière, à l’image de la Banque africaine d’import-export Afreximbank, qui a démarré, en janvier 2020, un fonds de 500 millions de dollars dédiés aux entrepreneurs créatifs. “Les industries créatives peuvent être de puissantes locomotives pour des stratégies de croissance plus équitables, durables et inclusives pour les économies africaines”, assurait alors le président de l’établissement financier panafricain, Benedict Oramah. Le dirigeant déplorait toutefois que “en raison du sous-investissement dans les industries créatives et culturelles, l’Afrique [soit] largement absente du marché mondial des idées, des valeurs et de l’esthétique véhiculées par la musique, le théâtre, la littérature, le cinéma et la télévision”. 

Le banquier d’origine nigériane l’assure pourtant, “aujourd’hui, le changement est arrivé”. Et de prendre l’exemple de la “croissance astronomique des exportations créatives de l’Égypte au cours de la dernière décennie” ou encore “l’importance croissante de l’industrie de Nollywood”, qui a incité notamment le gouvernement nigérian, dans son plan de relance et de croissance économique, à prévoir des recettes d’exportation d’un milliard de dollars provenant de cette industrie. Mieux, avec l’entrée en vigueur de la Zone de Libre-Échange Continentale Africaine (ZLECAf) et le renforcement attendu des échanges commerciaux, c’est un gigantesque marché unique africain des produits créatifs qui devrait voir le jour.

La crise sanitaire a durement frappé le secteur

La crise sanitaire née du Covid-19 a néanmoins durement frappé le secteur. Les études publiées sur le sujet estiment ainsi qu’en 2020, l’annulation des représentations publiques a coûté aux auteurs environ 30% de leurs revenus générés sur les droits. Prise dans son ensemble, l’industrie cinématographique mondiale a quant à elle perdu 7 milliards de dollars de revenus (données de la CNUCED). À l’échelle africaine, la situation est encore plus critique, les pertes financières dans les industries culturelles et créatives au cours du deuxième trimestre 2020 variant cependant considérablement d’un pays à l’autre puisque les chiffres communiqués vont de 134 360 dollars US pour l’Ouganda à 1,49 milliard de dollars US pour l’Afrique du Sud ! Au premier rang des secteurs les plus touchés, les arts du spectacle, (musique, danse, théâtre et autres événements en direct) ont particulièrement souffert en raison de l’interdiction des rassemblements pendant la pandémie. D’où l’urgence de soutenir les artistes… en les invitant à digitaliser leur offre.

“Le défi c’est de s’assurer que les Africains soient eux-mêmes les acteurs de ce marché et pas de simples consommateurs ”

De fait, nombre d’acteurs des ICC ont pris les devants, proposant dans la foulée des premiers confinements, des activités créatives numériques à un monde privé de loisirs. Plus généralement, les industries créatives et culturelles jouent un rôle central dans la transformation numérique en cours sur le continent,  avec des niches qui explosent telles que le gaming ou l’e-Sport. De quoi faire de l’Afrique un marché de plus en plus attractif pour les leaders mondiaux du secteur. Fin connaisseur de la scène africaine du jeu vidéo, Olivier Madiba, fondateur du studio Kiroo Games (lire son interview p.), avertit cependant que “le défi [sera] de s’assurer que les africains soient eux-mêmes les acteurs de ce marché et pas que de simples consommateurs”. Et d’illustrer son propos avec les mauvaises performances du livre africain qui, s’il “avait bénéficié d’un meilleurs soutien des leaders africains, au cours des générations précédentes, serait aujourd’hui une véritable industrie en Afrique”. Or, “ce n’est pas le cas et c’est dommage parce que c’est un outil dont on a besoin”, regrette le patron du studio d’animation camerounais. 

Les ICC, canal d’expression unique pour changer le narratif sur l’Afrique

L’optimisme est pourtant là, avec des professionnels africains du secteur bien décidés à affronter à bras-le-corps ces défis.  Convaincus que les ICC sont un canal d’expression unique pour changer le narratif sur l’Afrique. Là est leur ultime ambition : proposer au continent mais également au monde une histoire de l’Afrique écrite par les Africains, et ce à partir de sa première richesse, sa diversité culturelle. 

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