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Hommage Kofi Annan « L’ONU doit servir non seulement les Etats mais les peuples»

L’ancien secrétaire général de l’ONU et prix Nobel de la paix, Kofi Annan, est mort le 18 août, à l’âge de 80 ans . Le Ghanéen, premier Subsaharien à accéder à cette fonction, aura manifesté au cours de ses deux mandats (de 1997 à 2006), marqués par deux crises majeures, le génocide rwandais et la guerre en Bosnie qui révéleront l’impuissance de l’ONU, son intransigeance face aux puissants de ce monde. Toujours engagé sur les questions internationales après son départ des Nations-Unies, il sera notamment médiateur de l’ONU et de la Ligue arabe en Syrie dont il démissionnera en 2012, estimant ne pas avoir « reçu tous les soutiens que la cause méritait ». A cette occasion, ANA publie son discours d’adieu, prononcé le 22 décembre 2006, au cours duquel il adresse à la communauté internationale un message qui reste plus que jamais d’actualité. Et dans la vidéo ci-dessous, il alerte : « L’Afrique est en danger… »

Par Kofi Annan*

Je vous remercie, Monsieur le Président, des paroles extrêmement aimables que vous avez prononcées à mon égard. Merci également d’avoir présenté au Conseil le projet de résolution qu’il vient d’adopter –résolution par laquelle je suis profondément honoré, inutile de le préciser.

Sauf si des crises imprévues éclatent dans les neuf jours qui viennent –mais ce n’est pas ici qu’on songerait à en exclure la possibilité–, c’est la dernière fois que je vous rencontre en tant que Secrétaire général. Je tiens à remercier le Conseil non seulement d’avoir saisi cette occasion pour adopter une résolution qui me va droit au cœur, mais aussi de l’avoir fait coïncider avec une autre décision que vous êtes sur le point de prendre, celle de proroger le mandat du Bureau intégré des Nations Unies en Sierra Leone (BINUSIL).

Le cas de la Sierra Leone est sans conteste un exemple de la réussite à laquelle peut aboutir notre collaboration. Mais ceux, parmi nous, qui se rappellent l’angoisse de certains jours de mai 2000 savent très bien que ce n’était pas gagné d’avance.  Eh bien, aujourd’hui ce pays illustre parfaitement ce à quoi peuvent parvenir l’ONU et ses États Membres quand ils collaborent étroitement.

La situation en Sierra Leone est stable, mais encore fragile. Le pays a besoin qu’on continue à l’aider à mettre en place les institutions de l’État et à assurer leur efficacité, surtout celles qui sont chargées de la sécurité, des droits de l’homme, de la justice et de la préparation des élections de l’an prochain, qui seront une étape déterminante de la consolidation de la paix.

Je vous remercie donc d’avoir accepté de prolonger l’action de l’ONU en Sierra Leone. Mais je vous remercie aussi de tout ce que vous faites pour la cause de la paix et de la sécurité dans le monde entier.

« Pendant 10 ans, dans mes fonctions de Secrétaire général, je me suis souvent permis quelques critiques à l’égard de cet organe, particulièrement en ce qui concerne sa composition. »

Pendant 10 ans, dans mes fonctions de Secrétaire général, je me suis souvent permis quelques critiques à l’égard de cet organe, particulièrement en ce qui concerne sa composition. Je continue d’espérer que celle-ci sera modifiée, car je suis convaincu que s’il devient plus démocratique et représentatif, le Conseil aura une légitimité encore accrue et son autorité sera plus généralement respectée.

Il m’est aussi arrivé parfois de critiquer les décisions du Conseil – ou plutôt, plus souvent, son inaction.  Et j’ai essayé, suivant l’excellente recommandation trouvée dans le rapport Brahimi, de dire au Conseil ce qu’il avait besoin de savoir plutôt que ce qu’il avait envie d’entendre.

Je sais cependant que « la responsabilité principale du maintien de la paix et de la sécurité internationales » que vous a confiée la Charte n’est pas une charge facile à supporter. D’ailleurs, il est beaucoup plus facile de critiquer le Conseil quand on n’en fait pas partie que de prendre des décisions quand on y siège.

Et pourtant, les membres du Conseil m’ont généralement écouté de bonne grâce – à un point étonnant, même. Je dois aussi constater que l’efficacité des travaux du Conseil a été considérablement renforcée au cours de mes 10 années de mandat. Le Conseil nous a confié des mandats plus cohérents, plus « musclés » lorsqu’il le fallait, et, plus souvent qu’avant, assortis de ressources à peu près adéquates.  Ses membres s’attachent davantage au suivi de leurs décisions, exigeant, de moi et de mes collègues des missions qu’ils ont créées, que nous lui présentions des rapports circonstanciés, et se rendant même parfois sur place pour voir directement ce qui s’y passe.

« Il est plus conscient de la nécessité d’empêcher les conflits, plutôt que d’attendre qu’ils aient éclaté pour réagir. » 

D’autre part, le Conseil a adopté de très importantes résolutions sur certaines questions –je pense en particulier à sa résolution1325 sur le rôle des femmes– et, d’une manière générale, il est plus conscient de la nécessité d’empêcher les conflits, plutôt que d’attendre qu’ils aient éclaté pour réagir.

Quelques expériences amères nous ont appris à tous que nous ne pouvons pas nous permettre de croire les gouvernements sur parole lorsqu’ils nous assurent que tout va pour le mieux dans leur pays, ou qu’ils ont la situation bien en main. Nous avons aussi appris qu’il faut que le Conseil soit pleinement renseigné sur tout ce qui touche aux droits de l’homme, car les violations caractérisées de ces droits ne se produisent pas seulement pendant les conflits mais en sont souvent un signe avant-coureur.

Il n’y a vraiment pas lieu de nous croire au bout de nos peines. Comme je l’ai dit la semaine dernière, il m’est pénible de penser qu’au moment où je quitte mon poste, la situation au Moyen-Orient est toujours aussi précaire et explosive.

J’espère de toutes mes forces que nous sommes enfin près de réussir à arracher le peuple du Darfour au sort épouvantable qui est le sien actuellement. Les rapports que j’ai reçus de mon Envoyé à Khartoum, M. Ould Abdallah, m’encouragent à penser que demain peut-être nous allons recevoir le feu vert du Président Bashir pour un cessez-le-feu total, des efforts renouvelés en vue de la participation de toutes les parties à la recherche d’une solution politique, et le déploiement de la force hybride Union africaine-Nations Unies qui a été proposée pour protéger la population.  Mais il faudra voir ce que dit le document que rapportera M. Ould-Abdallah.

Mais nous avons été si souvent déçus que nous ne pouvons compter sur rien. Ce que je sais, c’est que le Conseil, secondé habilement par mon successeur, continuera de s’occuper de ces crises, et de beaucoup d’autres encore.

Cela dit, il n’y a pas non plus de quoi désespérer. Il arrive souvent qu’une situation se dégrade de manière saisissante, mais les progrès, eux, se font généralement petit à petit. De nombreux conflits ont trouvé une issue pacifique. Beaucoup ont au moins été maîtrisés, et on entrevoit la sortie du tunnel.  Et je suis convaincu, bien que ce soit bien plus difficile à prouver, que beaucoup d’autres ont été empêchés.

« le devoir sacré et la mission exaltante de cette Organisation demeurent les mêmes, il faut : préserver les générations futures du fléau de la guerre ».

Quoi qu’il arrive, le devoir sacré et la mission exaltante de cette Organisation demeurent les mêmes, il faut « préserver les générations futures du fléau de la guerre ». Ce fut un honneur pour moi de participer avec vous à la poursuite de cet objectif, dans les moments de réussite comme dans l’échec.  Je me dételle maintenant de cette tâche, avec soulagement mais non sans regret.  Et je souhaite de tout mon cœur que vos réussites ne cessent de se multiplier. » 


 

* Texte intégral du discours d’adieu du Secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan, prononcé le 22 décembre 2006 devant le Conseil de sécurité.

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