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Henri Monceau « À l’heure où les chaînes de valeur économiques doivent être repensées, optimiser le potentiel de l’espace francophone»

Face aux défis d’un monde de plus en plus compétitif et fragmenté, l’heure est à la recherche de l’unité et de la coopération économique dans le monde francophone. Un espace d’opportunités économiques qui devra néanmoins capitaliser sur les nouveaux outils du numériques pour donner sa pleine mesure. Notamment en Afrique. Henri Monceau, le Directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF, revient sur ces grands enjeux. 

Propos recueillis par Dounia Ben Mohamed

Avant d’évoquer le département que vous dirigez et ses missions, revenons sur votre carrière Monsieur Monceau, celle d’un diplomate connectée manifestement ?

Je suis Belge, Wallon, et actuellement Directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).  Mon parcours m’a amené à travailler dans plusieurs organisations internationales, telles que la Commission européenne, l’Institut Jacques Delors, les Nations Unies, l’OIF mais aussi au sein de différentes institutions gouvernementales en Belgique. Cette trajectoire professionnelle m’a de fait permis d’acquérir une expérience liée au numérique et à l’économie, et centrée sur l’humanisme numérique, c’est-à-dire la manière dont le développement technologique et l’innovation influent sur les transformations sociétales. Quant à mon statut, après avoir travaillé comme économiste et politiste, je suis depuis une dizaine d’années un diplomate, basé jusqu’à l’année dernière à Genève.  

Mission impartie à la Direction de la Francophonie économique et numérique à l’OIF. Paris accueillait récemment les Rencontre des Entrepreneurs Francophones (REF). A cette occasion, plusieurs participants exprimaient la volonté de donner une orientation plus « économique » à cet espace francophone. Un virage ceci dit déjà amorcé…

Il y a indubitablement un appétit de la part d’une série d’acteurs d’inscrire le champ de la Francophonie dans le développement économique, et par conséquent numérique. De ce point de vue, cette logique est différente de celle qui prévalait à l’origine de la Francophonie, et qui était d’abord liée à un contexte politique. Tout ça a fait que, pendant très longtemps, la Francophonie s’est maintenue autour d’enjeux principalement politiques et culturels, ce qui n’a pas empêché une inflexion progressive vers plus de coopération économique, avec notamment le sommet de Hanoi, au Vietnam, en 1997. C’est à partir de là qu’un embryon de Francophonie économique a été créé, avant d’être renforcé sous les mandats successif du président Abdou Diouf- Secrétaire général de la Francophonie de 2002 à 2014- dont le dernier sommet, à Dakar en 2014, a acté la nécessité de concevoir une stratégie claire en la matière. Depuis, on a révisé notre stratégie économique pour la période 2020-2025, au terme d’un long processus d’implication et d’inclusion de nos États. 

« Ce qui est important avec les REF, c’est qu’il s’agit d’une volonté portée par la société civile elle-même, et par des organisations patronales telles que le MEDEF français ou l’UTICA tunisienne »

S’agissant maintenant des REF, ce qui est important ici, c’est qu’il s’agit d’une volonté portée par la société civile elle-même, et par des organisations patronales telles que le MEDEF français ou l’UTICA tunisienne. Une implication bienvenue du secteur privé, et qui nous conforte dans notre propre stratégie, basée sur l’avantage comparatif du français dans un espace économique donné. 

Justement. Dans le contexte international actuel, complexe, dans quelle mesure le partage du français peut-il être un avantage comparatif ? 

Nous vivons dans un monde marqué par des flux d’échanges importants, avec des jeux d’influences politiques, culturels, et donc linguistique, qui évoluent très vite. L’exemple de la montée en puissance de la langue chinoise dans les publications relatives à l’intelligence artificielle – au détriment notamment de l’anglais- est à cet égard révélateur de ces jeux d’influence entre langues. En conséquence, les locuteurs francophones doivent veiller à ne pas être les victimes de l’utilisation non maîtrisée d’une autre langue, qui pourrait avoir de lourdes implications ; dans les relations contractuelles notamment. 

« Il nous faut continuer à capitaliser sur les atouts propres à notre héritage linguistique commun »

Davantage, il nous faut continuer à capitaliser sur les atouts propres à notre héritage linguistique commun (gain de temps, d’efficacité, confiance accrue dans le cadre du partage d’une même langue). Sur ce dernier point en particulier, les recherches menées par Céline Carrère, professeur à la Faculté d’économie de l’Université de Genève, ont montré que l’appartenance à un espace linguistique donné-en l’occurrence francophone ici-, en plus de liens commerciaux privilégiés, apporterait une certaine stabilité des échanges, notamment en période de récession. C’est donc clairement un atout à privilégier, à l’heure où les chaînes de valeur économiques doivent être repensées, dans le sillage de la crise née de la pandémie du Covid. 

Au-delà enfin du redimensionnement économique du projet francophone, il y a l’autre grand volet, le numérique. Comment la stratégie numérique de l’OIF s’adapte au nouveau cadre en cours sur le continent, celui de la Zone de libre-échange africaine (ZLECAf) ?

Notre stratégie numérique intègre bien entendu ce développement, qui devra cependant être analysé dans la durée, avec le recul qui s’impose. Dans le cadre de l’OIF, il y a en revanche déjà un groupe pilote de 12 ministères nationaux de l’économie numérique, venus du continent, qui ont actuellement des discussions communes à Cotonou sur les stratégies numériques à adopter. Le projet de texte suivra ensuite son parcours institutionnel pour être présenté au prochain sommet des chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OIF, qui se tiendra les 20 et 21 novembre à Djerba (Tunisie).  

« Un certain nombre de dirigeants africains comprennent qu’il faut tirer les leçons du relatif échec européen en matière de souveraineté numérique pour éviter de commettre les mêmes erreurs sur le continent »

À cet égard, il est intéressant de noter dans quelle direction vont d’ores et déjà les premiers échanges, un certain nombre de dirigeants africains comprenant par exemple qu’il faut tirer les leçons du relatif échec européen en matière de souveraineté numérique pour éviter de commettre les mêmes erreurs sur le continent. En ce sens, ces deux pôles de la francophonie que sont l’Europe et l’Afrique ont tout à gagner à échanger et coordonner leurs efforts pour inverser la tendance actuelle, qui privilégie les acteurs du numérique venus des États-Unis et de Chine. 

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