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Francophonie économique : Une formidable opportunité… qui reste à exploiter

Si la première édition a été un succès, le deuxième forum économique de la francophonie aura suscité moins d’enthousiasme. Non par le nombre de participants, l’événement a fait salle comble, mais par l’absence d’éléments concrets. La création d’un espace économique sans frontières, bâti sur le seul principe d’une communauté de valeur et la langue française en partage, reste une belle idée… Mais pas encore une réalité.

« La Francophonie ce n’est pas simplement des rencontres dans de beaux salons feutrés où l’on conjugue à l’imparfait et au subjonctif. La question qu’on nous pose c’est qu’est-ce qu’on met dans l’assiette ? » Eh bien, apparemment pas grand’chose ! Ou du moins le menu reste en cours d’élaboration et les plats loin d’être en train de mijoter. En effet, si la deuxième édition du forum économique de la Francophonie, qui s’est tenue ce 27 octobre à Paris, n’avait pas lieu dans des salons feutrés, pour reprendre l’expression d’un des chefs d’Etat présents à l’ouverture, le Président gabonais Ali Bongo Ondimba, ni dans le flambant neuf Centre International de Conférence de Diamniadio (CICD) qui accueillait la première édition, il y a un an à Dakar, mais entre les murs, non moins confortables du ministère des Affaires étrangères à Paris, il n’en aura pas eu la même saveur. Sous l’égide de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) et du ministère français des Affaires étrangères et organisé à nouveau par Richard Attias & Associates en partenariat avec le magazine français « Le Point », l’événement devait illustrer la progression du processus initié lors du 15ème Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, le 14 novembre 2014, en terre sénégalaise avec l’adoption de la Stratégie économique pour la Francophonie. Or, force est de constater, à l’issue de ce deuxième rassemblement, que la mutation de la Francophonie, d’un espace culturel et linguistique à une zone économique portée par des valeurs et des intérêts communs, même si le potentiel est avéré, reste une belle idée… mais pas encore une réalité.

 

800 millions de locuteurs dans les décennies à venir

 

Même si la Secrétaire générale de l’Institution, qui marquait ainsi son premier anniversaire à la tête de l’OIF, a tenté de dresser le bilan des jalons posés sur « le boulevard économique » que représente à ses yeux la Francophonie, rappelant le caractère « ambitieux » de la stratégie portée l’an dernier, Michaëlle Jean a ainsi assuré : « Oui, la Francophonie économique existe ». Et de développer, chiffres à l’appui : « Avec un marché de près de 300 millions de locuteurs et 800 millions de personnes dans les décennies à venir ; un réservoir de ressources humaines de qualité, notamment parmi les jeunes et les femmes, des forces vives incontournables, une langue qui rassemble au-delà des différences culturelles et qui est la troisième langue des affaires dans le monde… Tout, dans notre espace, est en mouvement. Cela se manifeste par la multiplication des réseaux professionnels couvrant plusieurs secteurs économiques et par l’affermissement d’un droit des affaires francophones ».

 

« Le partage de la langue française est une chance pour nos économies. Mais, car il y a un mais, ce potentiel est encore insuffisamment exploité »

 

Après avoir souligné « l’urgence » d’offrir des perspectives d’avenir aux milliers de jeunes qui composent cet espace en proie aux extrémistes et radicaux de tout bord, elle cite les actions menées pour leur offrir une solide formation et à l’issue de laquelle, un emploi, les deux préalables à toute construction d’un espace économique inclusif. A ce titre, dès 2016, annonce-t-elle, l’OIF apportera un soutien aux structures de type incubateurs et accélérateurs d’entreprises, notamment dans plusieurs pays d’Afrique Subsaharienne. L’accent sera également porté sur la formation avec le lancement de l’Institut de la Francophonie pour l’éducation et la formation (IFEF) à Dakar, destiné à former 100 000 professeurs et formateurs, dans les prochaines années. Deux initiatives qui, selon elle, « confortent l’espace économique francophone » et pour lesquelles elle invite les Etats et gouvernements à apporter leur contribution, soulignant que plusieurs Etats africains, dont le Sénégal et le Gabon, figurent déjà parmi les contributeurs. Le Gabon où a d’ailleurs été lancé, par Michaëlle Jean, en août dernier, le fonds de la Francophonie pour l’innovation numérique, représenté par ailleurs par son Président.

 

Un air de Françafrique ?

 

Il ne sera pas le seul Africain présent. Le Président sénégalais Macky Sall, son homologue malgache Hery Rajaonarimampianina, ainsi que des ministres, représentants du secteur privé et autres personnalités du continent seront également de la messe. Une forte présence africaine pertinente dans la mesure où l’Afrique est, et sera, davantage encore d’ici 2050 lorsque sa population va doubler, le vivier de la francophonie. Résultat : en dehors du Premier ministre belge, Charles Michel, de quelques Canadiens et d’autres nationalités, l’assemblée était majoritairement composée de Français et d’Africains. « Il y a comme un air de Françafrique », observera un invité. Et de déjà vu, après le forum de Bercy suivi du lancement de la Fondation Africa-France, destinés tous deux à relancer les relations franco-africaines et dont les engagements semblent, depuis, tombés aux oubliettes. Ceci étant dit, le ministre français des Affaires étrangères, Laurent Fabius, aura un propos très « concret ». Chargé en outre d’excuser le Président François Hollande absent en raison de sa participation à l’hommage rendu en Gironde aux victimes de l’accident de bus, la semaine dernière, il admet d’emblée que « le partage de la langue française est une chance pour nos économies. Mais, car il y a un mais, ce potentiel est encore insuffisamment exploité ». Il va alors énumérer quatre points indispensables à la valorisation de ce potentiel : l’éducation et la formation, rappelant au passage que l’Agence française de développement a consacré 400 millions d’euros à la formation, notamment en Afrique Subsaharienne ; faciliter la mobilité dans les deux sens, proposant entre autres la création d’un passeport « talent » de quatre ans pour les étudiants et les jeunes entrepreneurs ; l’harmonisation du droit des affaires, sachant que si, traditionnellement, le français est la langue de la diplomatie, il est aussi celle du droit international ; et, enfin, la transition écologique. « La famille francophone doit être au centre de cette mobilisation universelle pour le climat ». Sujet inévitable, à la veille de la Cop21.

 

Une préférence francophone ?

 

Parmi d’autres. Après les questions liées à la jeunesse, à l’éducation et à la formation, qui reviendront très souvent, celle de la mobilité des personnes à l’intérieur de l’espace francophone sera plusieurs fois posée. « Chez nous, rétorquera Macky Sall à Laurent Fabius, il n’y a pas de problèmes puisque vos hommes d’affaires viennent régulièrement. C’est dans l’autre sens que cela pose problème ». De même que celles de l’implication du secteur privé et le soutien au PME qui représentent 95% des entreprises de la zone. « Pendant les évènements difficiles qu’a connus mon pays, la RDC, ce sont les PME tenues par des femmes qui ont maintenu le tissu social », indiquera Albert Yuma Mulimbi, président de la Fédération des entreprises du Congo (FEC) et également à la tête de la Conférence permanente des Chambres Consulaires Africaines et Francophones (CPCCAF). Une proposition sera par ailleurs émise par Macky Sall : la préférence « francophone ». Plus concrètement, il s’agirait de privilégier les entreprises francophones lors des appels d’offre. Ce qui permettrait en outre d’assurer un transfert technologique et de créer cette fameuse « valeur ajoutée » à la Francophonie. « C’est ce que nous avons entrepris pour la construction du train express régional. Les entreprises choisies se sont engagées à prendre des partenaires nationaux. C’est ainsi que nous allons assurer le transfert technologique ».

 

« L’espace francophone reste une des zones de croissance les plus faibles au monde »

 

Autant de pistes et propositions émises pendant la journée et qui confirment qu’en matière de francophonie économique, tout reste à faire et le retard pris, par rapport à d’autres organisations tel que le Commonwealth, est important. « Tous les chiffres en attestent, rappelle l’économiste, Hakim Ben Hammouda ancien ministre tunisien de l’Economie et des Finances par ailleurs conseiller du président de la Banque africaine de Développement. L’espace francophone reste une des zones de croissance les plus faibles au monde ». Or, pour créer cet « espace de croissance et de coprospérité », des réformes majeures sont à mener. « En commençant à balayer à l’intérieur même de nos maisons ». C’est-à-dire au sein des Etats. « Le paysage bancaire de la francophonie est un des plus éclatés ». Plus optimiste, son homologue, l’économiste Nicolas Baverez prendra l’exemple des nouvelles technologies. « Pendant des années, on a parlé du retard de l’Afrique, aujourd’hui, le Kenya est le seul pays au monde où on peut prendre des obligations via le mobile banking ». Tout est donc encore possible. « A condition de s’en donner les moyens ». Là encore, c’est donc une question de volonté politique et de passer de la théorie à la pratique. Peut-être d’ici le prochain rendez-vous des locuteurs de la langue de Molière, à Madagascar pour le 16e sommet de la Francophonie, en 2016.


 

Par Dounia Ben Mohamed