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Forum économique Tunis Pour une optimisation des ressources

La question d’une croissance inclusive dans un contexte de faiblesse des ressources disponibles était posée le 27 juin à Tunis à l’occasion de la 4eme édition du Forum économique organisé par l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE). Le chef du gouvernement tunisien, Youssef Chahed, a annoncé à cette occasion l’élaboration d’une stratégie sur la valorisation de la ressource hydrique portant sur la période 2018-2050.

Par Dounia Ben Mohamed, en direct de Tunis

Développer tout en préservant, c’est la problématique que rencontre la plupart des pays africains. Pour la jeune démocratie tunisienne, toujours en cours de construction de son modèle de développement socio-économique huit ans après la révolution, la question affiche d’autres enjeux. Quelle politique économique adopter dans un contexte de rareté des ressources ? C’était le thème proposé par la 4ème édition du Forum économique organisé par l’Institut arabe des chefs d’entreprises (IACE) qui se tenait le 27 juin dernier, dans la Maison de l’entreprise, aux Berges du Lac à Tunis.

Avec une production de 2700 million de mètres cubes, la Tunisie est un pays “pauvre” en termes de ressource hydrique

« Alors que le raisonnement sur la viabilité des choix économiques s’arrête souvent sur une logique de maîtrise des coûts dans la limite de ce que permet la rareté relative des facteurs de production reproductibles, indique Nafaa Ennaifer, membre de l’IACE, la promotion d’une croissance économique soutenue, inclusive et durable renvoie plus largement à l’impératif d’une gestion maîtrisée et efficace de ressources épuisables, plus ou moins renouvelables ou difficilement reproductibles. »

A commencer par la ressource hydrique. A ce titre, la Tunisie serait selon ce dernier un pays « pauvre », alors qu’elle produit 2700 million de mètres cubes, dont 80% est exploitée par l’agriculture, 13% pour l’usage domestique, 5% pour l’industrie et 1,5% pour le tourisme ». Présent à l’ouverture du forum, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a annoncé à cette occasion l’élaboration d’une nouvelle stratégie portant sur le secteur de l’eau à l’horizon 2050, laquelle repose sur l’économie des ressources hydriques, et la valorisation des ressources non-conventionnelles, dont les eaux usées traitées, les eaux dessalées, et la préservation de la qualité de l’eau contre toute source de pollution. « Cette stratégie va permettre de préserver chaque goutte d’eau, à travers la poursuite de la construction des barrages, des lacs collinaires et des forages, outre des projets de dessalement des eaux profondes au sud tunisien » a-t-il indiqué. Au programme notamment, la réalisation de 6 stations d’ici 2021, avec une capacité de 31000 m3/ Jour, grâce à l’entrée en production de la station de dessalement d’eau de mer de Djerba d’une capacité estimée à 50 m3/ jour, jusqu’à 75 mille m3/ Jour ; le début des travaux de construction de la station Zarat, d’une capacité de 100 mille m3/ jour ; la finalisation de l’étude sur la création de la station de dessalement des eaux de mer de Sfax et Kerkennah.

Une stratégie de bonne augure selon Mosbah Helali, PDG de la Société nationale d-exploitation et de distribution des eaux (Sonede), lequel souligne toutefois que la Tunisie ne pourra faire l’impasse sur une augmentation du tarif de l’eau. « Aujourd’hui, sur le plan mondial, les besoins en eaux sont estimés à 40 milliards de dollar, lesquels ne seront pas disponibles par les systèmes habituels de financement, bailleurs de fond et autres, il va falloir imaginer d’autres mécanismes. En Tunisie, nous avons un double déficit, au niveau de la ressource elle-même et en termes de financement, qu’il va falloir combler. Le secteur privé peut contribuer au financement du secteur de l’eau à travers un partenariat avec le secteur public. »

« Gérer les affaires publiques c’est gérer la question des ressources »

Une option préconisée par Zied Ladhari, Ministre du développement, de l’investissement et de la coopération internationale. « Nous avons effacé de nos logiciels quelque chose qui s’appelle la rareté des ressources dans les gestions des affaires publiques. Or, gérer les affaires publiques c’est gérer la question des ressources. Le déficit énergétique représente un tiers du déficit de notre balance commerciale. L’argent public est une ressource rare. C’est cela la gestion des affaires publiques, c’est faire des choix. Y compris renoncer à certaines choses. On a besoin aujourd’hui d’une prise de conscience collective sur cette question. La planification stratégique pour un pays doit prendre en compte cet impératif de ressources rares. » Ceci étant dit, il invite à faire appel aux partenariats publics-privés pour lesquels la Tunisie dispose désormais du cadre juridique adapté. « Quand on va financer une centrale électrique, à coût de milliards, ou une station de dessalement, le premier réflexe c’est de dire on ponctionne sur le budget de l’Etat et on a oubli le PPP qui permet de financer par le secteur privé et qui en outre va permettre derrière de créer de l’emploi, développer de la technologie, créer de la valeur et payer des impôts… Nous avons d’ailleurs un bel exemple de PPP, celui Carthage Power Compagny, qui fonctionne depuis trente ans. Mais aujourd’hui, pour des raisons d’ordre idéologique, on préfère faire payer le contribuable. »

« A défaut d’agir sur le prix, il faudrait au moins réfléchir à un nouveau schéma incitatif, privilégiant ceux qui valorisent la ressource, en termes de valeur ajoutée, de création d’emploi, d’exportation… »

Une question sensible dans un contexte d’augmentation du coût de la vie ainsi que l’explique Sami Rezgui, universitaire et expert au sein de l’IACE. « Face à ce constat, de rareté des ressources, les pouvoirs publics sont limités dans leur action. Pour des raisons politiques et sociales, il est difficile de toucher au tarif de l’eau dans un contexte d’inflation des prix. Mais l’action sur le prix reste inévitable, dans un résonnement économique, la préservation de la ressource doit se faire par une tarification adoptée. » Rappelant au passage que la Tunisie, contrairement à d’autres pays ne subventionne pas le secteur de l’eau, il ajoute : « Le problème est aujourd’hui que tous les consommateurs sont placés au même niveau, ceux qui valorisent la ressource comme ceux qui la sur-exploite.. » Et l’expert de préconiser : « A défaut d’agir sur le prix, il faudrait au moins réfléchir à un nouveau schéma incitatif, privilégiant ceux qui valorisent la ressource, en termes de valeur ajoutée, de création d’emploi, d’exportation… »

Ce qui existe déjà, en partie. Dans le secteur du tourisme, un haut consommateur d’eau, des outils destinés à encourager les économies d’eau sont mises en place par la fédération. « En Tunisie, le tourisme représente 12% du PIB, 17% des divises ce qui permet d’équilibrer la balance commerciale, et créé près de 400 000 emplois directs et indirects, tout en participant au développement d’autres secteurs tels que celui du transport, de l’artisanat et favorise le développement des infrastructures. Or, la croissance du secteur se fait souvent au détriment de l’environnement, rappelle Aroussia Kamassi, de l’Office national du tourisme. Nous avons travaillé de façon transversale sur toutes les ressources, et sur le court, moyen et long terme, et nous avons enregistré pas mal de résultats. Grâce à la diversification de l’offre, ce qui peut paraître hors du thème. Mais celle-ci permet une meilleure gestion des ressources, notamment en termes de tourisme vert, grâce à un meilleur redéploiement des activités touristiques, sur le plan du calendrier et de la géographie. »

Par ailleurs, dans ce secteur, comme dans l’industrie et l’agriculture, les opérateurs privés sont encouragés, à travers la création de labels, de mesures d’incitations fiscales et autres, à limiter les impacts sur les ressources naturelles au sens large à travers l’adoption d’unités de traitement, d’épurations, de recyclages, de valorisation, de tri des déchets etc. Tandis que le citoyen est invité à réduire sa consommation à travers des campagnes de sensibilisation dans les médias.


 

Par Dounia Ben Mohamed, en direct de Tunis