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Financement : Focus sur dix initiatives à suivre

Ebranlée économiquement par la pandémie de Covid-19, l’Afrique doit aujourd’hui mobiliser les moyens financiers nécessaires à sa relance. Un défi considérable. Pourtant, loin des clichés habituels sur l’absence supposée de financements, des solutions existent. Innovantes et surtout adaptées aux réalités du continent. Passage en revue de dix d’entre elles. 

Par Dounia Ben Mohamed

Dans le sillage de la crise sanitaire et économique née du Covid-19, qui a durement impacté les finances publiques des  États africains en 2020, la question du manque de ressources financières sur le continent est plus que jamais d’actualité. Ainsi, pour les seules infrastructures, la Banque africaine de développement estime qu’il manquerait chaque année environ 100 milliards de dollars de financements pour l’ensemble de l’Afrique tandis que Proparco, la filiale de l’Agence française de développement (AFD) dédiée au secteur privé, évaluait en 2019 les besoins de financements non couverts des très petites et moyennes entreprises (TPME) d’Afrique subsaharienne à 330 milliards de dollars, 20% des TPME seulement étant financées par les banques. 

“Il manquerait chaque année environ 100 milliards de dollars de financements pour l’ensemble de l’Afrique”

Pourtant, des solutions existent, qui mises bout à bout, peuvent faire la différence. Outre des initiatives publiques telles que les Caisses de dépôt, qui permettent aux Etats de mobiliser des ressources financières locales de long terme- en plus des fonds venant de l’étranger- des formules basées sur les applications de mobile money pourraient aussi servir de catalyseur pour accéder à une partie de l’épargne des ménages, créant ainsi des formes de « tontines » institutionnalisées. On l’aura compris, en matière d’ingénierie financière, la seule limite dans la recherche de solutions est la créativité, comme le montrent ci-dessous ces dix initiatives ou tendances, qui pourraient changer la donne en matière de financement. Tour d’horizon. 

Un fonds de 30 millions d’euros dédié à l’investissement à impact 

Actif en France et dans le monde sur plusieurs segments liés à l’immobilier (centres commerciaux, golfs, résidences senior), le groupe Duval mise de plus en plus sur l’Afrique avec le développement d’activités aussi diverses que le forage, le recyclage de déchets, la microfinance et l’assurance. Mieux, par delà ses opérations commerciales, l’entreprise a annoncé fin octobre vouloir se positionner sur le créneau de l’impact investing, une solution de financement destinée à soutenir les activités économiques ayant un impact fort et immédiat sur les populations locales. À cette occasion, le groupe Duval mobilisera, avec le soutien de la banque française Crédit Agricole, un fonds de 30 millions d’euros dédié à la microfinance et à l’investissement à impact sur le continent. Dans la pratique, le fonds permettra notamment au Groupe Duval de financer des investissements et des opérations de croissance externe ou de refinancer des investissements déjà réalisés. Quant aux projets soutenus, ils devraient en premier lieu concerner le logement social, la microfinance, la micro-assurance ainsi que l’accès à l’eau potable.

Un véhicule de financement à court terme pour accompagner les entreprises énergétiques 

Porté par un consortium d’investisseurs et d’institutions de financement du développement, le « Energy Access Relief Fund (EARF) » est un véhicule de financement destiné à apporter des solutions de court terme à des sociétés d’énergie africaines- mais aussi asiatiques- confrontées à des difficultés d’accès aux financements, notamment en raison de la crise économique née de la pandémie du Covid-19. Lancé début septembre, le fonds a d’ores et déjà levé 68 millions de dollars et sera piloté par la société de gestion Social Investment Managers and Advisors (SIMA), qui apportera sous forme de prêts à court terme, des financements à près de 90 sociétés axées sur la fourniture d’énergie en Afrique subsaharienne et en Asie. Un soutien qui pourrait très vite faire la différence : sur les entreprises d’énergie éligibles à un financement de court terme, 77% d’entre elles auraient besoin d’une aide financière d’urgence pour rester à flot, rappellent les équipes de SIMA. À terme, c’est quelques 80 millions de dollars que l’EARF espère mobiliser pour assurer l’accès à l’énergie à au moins 20 millions de personnes en Afrique subsaharienne et en Asie.

La montée en puissance des obligations vertes 

Réalisée fin janvier sur le marché de la dette international, la première émission obligataire « verte » de la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) a permis de lever 750 millions d’euros, sur une maturité de douze ans et au taux très attractif de 2,75 %. Peu de temps après, en février, c’est la Banque de développement d’Afrique du Sud (DBSA) qui emboîtait le pas à sa consœur ouest-africaine, avec l’émission d’une première obligation « verte » de 200 millions d’euros. Un succès de plus pour les souscriptions vertes sur le continent, ces opérations de titres obligataires destinées à financer des projets à fort impact social et environnemental (agriculture, énergies renouvelables, infrastructures de base, santé, éducation, logement social…) et qui ne devrait faire que se renforcer au cours des prochaines années, « au fur et à mesure que les États souverains se [concentreront] sur le développement durable et que les émetteurs se [familiariseront] avec les instruments de dette durables », estiment les équipes de l’agence de notation financière Moody’s.  

Une structure publique dédiée au financement de projets « bancables » 

Pour palier la difficile mobilisation du financement public sur des projets structurants, le Fonds gabonais d’investissements stratégiques (FGIS) a mis en place en octobre 2020, en partenariat avec la Banque Islamique de Développement, un véhicule de financement ad hoc appelé Regional Investment Supranational Entity (RISE). L’objectif : mobiliser des ressources sur les marchés internationaux afin de financer les étapes initiales des projets considérés comme stratégiques et potentiellement rentables. À ce titre, le FGIS a annoncé le 1er septembre cette année, la signature du premier contrat de pré-concession avec l’État gabonais, qui portera sur la conception, le développement, le financement, la réalisation et l’exploitation future d’une route à péage de déviation Sud de l’agglomération de Libreville, dite Owendo Bypass. Le contrat de pré-concession sera quant à lui piloté par la Société d’Aménagement du Grand Libreville (SAGL), une entité spécialement créée par RISE pour le développement de ce projet. Une nouvelle illustration de la force des partenariats public-privé, plus que jamais indispensables pour relever le défi du financement des infrastructures africaines.

Un fonds d’innovation pour les services numériques urbains 

Prenant la mesure des multiples défis à relever (urbanisation, transport, énergie, santé, éducation) sur le continent et de la révolution numérique en cours, qui apporte d’ores et déjà son lot de solutions (mobile banking, transport intelligent, e-learning….), l’Association mondiale des opérateurs de téléphonie (GSMA) a lancé en juin le fonds d’innovation pour les services numériques urbains. Selon ses promoteurs, le fonds- appuyé financièrement par le Bureau des affaires étrangères du Commonwealth et du développement du gouvernement britannique, « fournira des subventions et un soutien supplémentaire aux petites entreprises en croissance qui exploitent la technologie numérique, en particulier mobile, pour fournir des services ayant un impact socio-économique et environnemental/climatique » et ce notamment dans les secteurs de « l’énergie, de l’eau, de l’assainissement et de la gestion des déchets ». Quant aux aides octroyées, elles devraient osciller entre 100 001 et 500 000 livres sterling (entre 135 000 et 675 000 dollars), le fonds étant destiné en premier lieu aux pays d’Afrique et d’Asie. Une démarche innovante à suivre et qui vient s’ajouter au fonds sur l’innovation pour la connectivité rurale, lancé en 2018. 

Des solutions financières innovantes et sur-mesure pour les exportateurs agricoles

Créé en mars 2018 et basé à Abidjan (Côte d’Ivoire), le hedge fund Obara Capital est spécialisé dans la mobilisation et le déploiement de ressources financières à destination des secteurs à fort impact économique et social, tels que l’agriculture. À ce titre, ce fonds alternatif cible avant tout les acteurs économiques africains en quête de diversification et d’optimisation de leurs conditions de financement. Par ce biais, la société béninoise SODECO a ainsi obtenu un financement structuré de pré-exportation d’un montant de 71,5 millions d’euros, en mars 2021. De quoi permettre à ce champion africain de l’égrenage de coton d’améliorer sa compétitivité, et ce à des conditions autrement plus favorables que ce qu’il aurait pu obtenir via une banque. De la même façon, le négociant de cacao ivoirien Kineden Commodities a bénéficié en avril 2021 d’une levée de fonds de 4,5 millions d’euros. Mieux, ce type de solutions de financement innovantes, combinant agilité et approche sur-mesure, est aujourd’hui en plein développement, plusieurs structures spécialisées se positionnant progressivement sur ce créneau telles qu’EBI, filiale internationale du groupe Ecobank ou Enko Capital.

Un fonds communautaire dédié au financement des projets intégrateurs

Portée sur les fonts baptismaux en 1983, la Communauté économique des Etats de l’Afrique centrale (CEEAC) a, comme d’autres espaces communautaires du continent, souvent souffert des limites de ses ressources propres pour faire avancer l’intégration régionale, les fonds disponibles ne couvrant le plus souvent que le fonctionnement de la CEEAC, et rarement l’investissement. Prenant acte de ces difficultés, les ministres de la CEEAC ont acté en mai dernier, la mise en place prochaine du fonds de compensation, de coopération et de développement de l’Afrique centrale, « « l’opérationnalisation du fonds étant la première étape d’un long processus devant permettre à la Communauté de disposer d’une certaine autonomie financière », a rappelé le Ministre congolais délégué chargé du Budget, Ludovic Ngatsé. Le projet s’inscrit dans le plan stratégique à moyen terme 2021-2025 de la CEEAC, et vise, d’une part, à harmoniser les actions portant sur l’intégration régionale des pays d’Afrique centrale et, d’autre part, à canaliser les sources de financement adéquates pour apporter des solutions efficaces et durables. En attendant le lancement d’autres initiatives pour faire la différence en termes de financement, telles que la mise en place de banques de développement communautaire. 

Des portefeuilles mobiles pour subventionner les agriculteurs 

Capitalisant sur la digitalisation, le Nigeria et le Kenya ont été les premiers pays africains à mettre au point des systèmes de distribution de subventions à l’achat d’engrais directement aux agriculteurs, grâce à des partenariats avec des fintech et des opérateurs mobiles. Concrètement, les agriculteurs reçoivent des bons électroniques via leurs téléphones mobiles pour acheter des engrais auprès de distributeurs agréés.  Au Nigeria, pas moins de 4,3 millions d’agriculteurs ont bénéficié du programme de portefeuilles mobiles de la fintech Cellulant pour l’octroi de subventions à l’achat d’engrais. Avec à la clé, une réduction spectaculaire des coûts, passés de 225 dollars à 22 dollars par agriculteur bénéficiaire. Idem au Kenya, où la solution E-Fertilizer, fournie par l’opérateur Safaricom, a permis d’offrir des subventions à 3,5 millions d’exploitants agricoles, tout en optimisant les charges. Mieux, ces plateformes numériques- qui combinent l’expertise et l’innovation du secteur privé avec des programmes de soutien publics-permettent à des millions d’agriculteurs de se doter d’un registre financier, première étape à l’accession au système financier formel pour ces populations autrement non bancarisées. 

Un fonds mondial uniquement consacré à l’atténuation du réchauffement climatique 

Créé en 2014 pour soutenir la transition des pays en voie de développement vers un modèle de croissance durable, le Fonds vert pour le climat (FVC) a confirmé une fois encore sa vocation en allouant en octobre  1,2 milliard de dollars de financement pour soutenir des programmes visant la résilience aux effets du changement climatique dans le monde. Parmi les bénéficiaires, de nombreux pays africains tels que le  Niger, qui obtiendra- via cette dotation du FVC- 35,5 millions dollars pour la mise en œuvre de son projet d’aménagement hydroagricole destiné à intensifier la production agricole de manière durable en améliorant les rendements des cultures grâce à des aménagements conçus avec des systèmes d’irrigation et de pompage à l’énergie solaire. Enfin, au-delà du Niger, le FVC a débloqué 150 millions de dollars pour la facilité « Desert to Power G5 Sahel », mise en œuvre dans 5 pays sahéliens (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), dans le cadre de l’initiative d’électrification via l’énergie solaire « Desert to Power », portée par la Banque africaine de développement (BAD). De la sorte, les énergies renouvelables participent aussi à la résilience des populations sahéliennes face au défi du changement climatique. 

Un PPP pionnier dans le secteur de l’irrigation 

Inauguré en 2008, le projet d’irrigation de Guerdane (province de Taroudannt), qui alimente en eau 10 000 hectares de plantations d’agrumes, est le premier partenariat public-privé (PPP) jamais réalisé dans le secteur de l’irrigation au Maroc. Les 1 900 producteurs agricoles de la région étant menacés par la diminution continue du niveau des eaux souterraines, les autorités du pays ont très vite pris le parti de s’engager dans un PPP afin de financer la construction et la gestion d’un réseau d’irrigation et de distribution pour transporter l’eau à partir d’un barrage situé à 65 km. Dans la foulée, un contrat de concession de 30 ans a été accordé, et structuré de telle sorte que les risques opérationnels, commerciaux, financiers soient répartis entre les différentes parties prenantes. En échange du financement des travaux, assuré par le secteur privé, le gouvernement marocain s’est ainsi engagé à prendre à sa charge une partie des pertes potentielles pour le concessionnaire, en assumant notamment le risque financier en cas de grande sécheresse. Aujourd’hui, plus d’une décennie après son démarrage, l’initiative est un succès : outre un taux d’approvisionnement en eau de 100 %, c’est la subsistance de toute une filière agricole qui a été pérennisée.