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Festival international du cinéma : Alger la Mecque des films engagés ?

La 7ème édition du festival international du cinéma d’Alger (FICA) s’est tenue du 1er au 8 décembre dernier dans la capitale algérienne. Cette année, c’est l’iranienne Rokhsareh Ghaem Maghami qui a obtenu le « Grand prix documentaire » pour Sonita, une réalisation irano-suisse. Le « Grand prix fiction a été décerné à Ken Loach, pour son film « I, Daniel Blake » diffusé pour la première fois dans une salle algérienne. Cette édition 2016 était dédiée à la mémoire de Fidel Castro.

« Alger, c’est la Mecque des films engagés ». La phrase, lancée par l’écrivain-cinéaste franco-grec Yannis Youlountas, résonne dans la salle Mouggar. Lors d’un débat en marge de la diffusion de son documentaire Je lutte donc je suis  consacré aux mouvements sociaux en Grèce et en Espagne, le réalisateur a réaffirmé la nécessité de tenir ce type de manifestation culturelle. « C’est un grand festival, on a pu rencontrer des historiens, des producteurs »… et de nombreux spectateurs venus assister à la diffusion de 8 fictions et 9 documentaires, dont la plupart sont inédits en Algérie. Parmi la sélection du jury, on retrouve I am Nojoom, 10 ans et divorcée de la yéménite Khadija Al Salami ou encore Ouled Mokrane, unique film algérien en lice. Pour les thématiques africaines, seules deux documentaires étaient diffusés. L’un, nommé Ledjouad, retrace le parcours d’un poète sahraoui de Madrid au Sahara Occidental. Réalisé avec un mini budget de 100 euros, ce documentaire est le résultat d’un projet qui aura mis vingt ans à être finalisé, explique Ines G. Aparicio.

Soutenir la distribution

Les yeux fardés de Khôl, drapée dans une melhfa, la coréalisatrice espagnole salue la gratuité de l’évènement. « Je pense qu’il y a eu une bonne distribution autour de ce festival. J’ai vu beaucoup de journalistes et de spectateurs. En plus, les diffusions sont gratuites, ce point est très important. » Dans la salle, deux dames qui ont assisté à la clôture et à plusieurs projections en veulent plus. « Il faut rouvrir toutes les salles de cinéma en Algérie. Il faut qu’il y ait une salle dans chaque quartier », explique l’une d’entre elles. En fin d’année 2015, Azzedine Mihoubi, actuel ministre de la Culture, révélait que 95% des salles de cinéma étaient fermées ou en mauvais état. Hormis la faiblesse du réseau de distribution, le secteur pâtit également d’un manque de financement flagrant.

Moins de fonds

La crise économique étant toujours d’actualité, la culture n’est plus un secteur prioritaire pour les autorités. De sorte, que les organisateurs du Festival ont dû compter sur les reliquats des fonds alloués pour l’édition 2015 et faire appel à des financements privés. « Il nous restait un solde de l’année dernière donc nous avons cherché un complément chez une vingtaine de sponsors. Certains ont donné de l’argent, d’autres ont apporté une aide matérielle. Chacun a apporté ce qu’il a pu et nous sommes arrivés à monter l’édition », confirme Zehira Yahi, commissaire du FICA. Les organisateurs déplorent toujours le manque d’intérêt des grandes entreprises pour la culture. « C’est une honte que le privé ne participe pas à l’acte culturel ! Je le regrette. Il devrait contribuer à des actions qui facilitent l’accessibilité de la culture pour tous », poursuit la même responsable, qui se dit relativement satisfaite par l’affluence.

Un problème structurel

Malgré le manque de financement et une communication toujours difficile, le festival a pu compter sur la présence de plusieurs réalisateurs et professionnels du secteur, à l’image de Michel Serceau, enseignant français spécialisé en cinéma et membre du jury. « Le choix de films était intéressant », mais selon lui, le cinéma algérien reste toujours confronté à un « problème structurel » qui se manifeste par plusieurs facteurs, notamment le manque de producteurs et de fonds. « Ça a été un cinéma financé par l’Etat, aujourd’hui ça ne l’est plus », détaille-t-il en référence à l’âge d’or des années 70. « Chaque réalisateur doit se débrouiller pour trouver des aides. Mais ce qui est positif c’est qu’il y a des jeunes réalisateurs dynamiques, divers et variés qui font des choses intéressantes. C’est un espoir de renouvellement. Il y a plus de difficultés mais plus de diversité aussi ». Ces propos reflètent effectivement la situation d’une nouvelle génération de cinéastes et documentaristes algériens qui bousculent les codes et se démènent pour mener à terme des réalisations qui ne plaisent pas en hautes sphères.

Une censure silencieuse

Jeudi 8 décembre, jour de la clôture du festival du film engagé, le ministre algérien de la Culture louait le 7ème art, en déclarant « l’Algérie peut promouvoir son cinéma avec la passion et la volonté ». Mais le même soir, dans une autre salle obscure de la capitale, la censure frappait silencieusement avec l’annulation de la diffusion (faute d’autorisation) de Vote Off, un documentaire consacré à l’élection présidentielle 2014 et réalisé par Fayçal Hammoum. La jeune association, en charge de cette projection, et qui organise des diffusions de films tous les jeudis, décidait alors de ne plus poursuivre son activité. « Les autorités compétentes empêchent les vecteurs (ciné-clubs) que nous sommes de diffuser une création de notre terroir, nous ne voyons pas l’intérêt de poursuivre ce chemin qui donne sur un cul-de-sac », annonçait laconiquement le ciné-club.

Au mois de septembre dernier, le documentaire faisait déjà l’objet de censure lors des rencontres cinématographiques de Bejaia. Le ministère de la Culture justifiait son interdiction par « des contenus portant atteinte aux symboles de l’Etat et de sa souveraineté »… Une situation qui prouve encore que les productions indépendantes ne sont pas les bienvenues dans le pays et qu’Alger a encore du chemin pour devenir « la Mecque des films engagés ».


 

Par Zahra Rahmouni

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