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FESPACO 2015 : Comptes et mécomptes

Attendu fiévreusement tous les deux ans par le monde du cinéma, le Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (FESPACO) se présente cette année sous un format réduit. La grande fête du cinéma s’est délestée d’un certain nombre d’activités, au grand dam des milieux économiques.

Issaka Kabré s’ennuie devant sa boutique achalandée d’objets d’arts. A quelques heures du début du FESPACO, il attendait toujours les visiteurs et les acheteurs venus pour la biennale du cinéma africain. Il est inquiet car à pareil moment, la capitale burkinabè devait connaître une grande animation marquée par une forte présence de festivaliers et de cinéastes venus d’Occident. Leur produit préféré était la statuette en bronze représentant la princesse Yennenga, qui se vendait comme des petits pains. Mais voilà, l’édition 2015 risque d’être morose. Et pour tout corser, le comité d’organisation a supprimé, cette année, une des attractions off du FESPACO : la galerie marchande. Habituellement installée dans la cour de la Maison du peuple, ce marché est très couru par les Ouagalais et les cinéphiles, avec l’assurance pour les exposants de faire de bonnes affaires. Selon Issaka Kabré, les rares stands installés, cette année, au siège du FESPACO sont chers (400 000 FCFA au lieu de 60 000 à 75 000 pour les éditions précédentes). Aucun artisan n’osera acquérir une boutique à ce prix, sans être sûr de s’en sortir à bon compte.

FESPACO « transitionnel »

Comme Kabré le galeriste, ils sont nombreux les artisans, commerçants et prestataires de services à se demander ce que leur réserve cette édition du FESPACO. Moussa Gnegne, agent de location de véhicules, attend de voir les premiers clients lui faire appel. Mais il ne se fait pas d’illusions : « Les Blancs ne viendront pas beaucoup cette année à cause d’Ebola ». Le mot est lâché : Ebola. La fièvre à virus hémorragique est l’une des causes de la cure d’amaigrissement de la fête du cinéma. Par principe de précaution, les organisateurs ont voulu un festival sobre. Autre justification, l’insécurité ambiante en Afrique de l’Ouest, avec le terrorisme islamiste au Mali et surtout au Nigeria. Mais la conjoncture nationale, marquée par une perturbation de l’agenda national et une raréfaction des ressources de l’Etat, a beaucoup joué sur le déroulement normal de la manifestation. Guy Désiré Yaméogo, membre du staff du FESPACO, ne s’en cache pas, les arbitrages budgétaires furent serrés : « Les événements des 30 et 31 octobre 2014 ont eu une répercussion à tous les niveaux, pas seulement au niveau politique, mais aussi culturel. Et donc forcément, des institutions comme le FESPACO ont ressenti des secousses. Notre précédent responsable d’alors  (ndlr :Michel Ouédraogo), est parti. Heureusement, il a été remplacé par quelqu’un (ndlr : Ardiouma Soma) qui connait bien la maison et qui a pris à bras le corps le travail pour le poursuivre. C’était au niveau financier qu’il y avait quelques soucis parce que le pays est en manque de ressources. Mais les autorités nous ont compris et ont accepté d’accompagner le FESPACO à la hauteur du budget consenti par le Burkina généralement ». Finalement, le budget du FESPACO est maintenu à environ 1 milliard de FCFA dont la moitié supportée par l’Etat burkinabè.

Si tout le monde s’accorde à reconnaître l’impact du FESPACO sur l’économie nationale, des études manquent cependant sur le sujet. Cette absence de statistiques concerne du reste l’ensemble de la filière culturelle, comme l’a reconnu le gouvernement, dans le document de SCADD (Stratégie de croissance accélérée et de développement durable) : « L’organisation actuelle du système de la statistique nationale ne permet pas de faire ressortir la contribution du secteur de la culture au revenu national ». Et la SCADD de conclure : « Il est donc nécessaire de procéder à l’estimation de la contribution du secteur culturel au revenu national. Cette estimation permettra de disposer d’un ordre de grandeur de la contribution de la culture à l’économie du Burkina Faso ». La seule étude sur le FESPACO connue des spécialistes date de 1995. Elle est du Pr Jacques Guéda qui, en son temps, avait démontré que du petit cireur à l’hôtelier en passant par le taximan, tout le monde tirait profit de la manifestation. Pour Guy désiré Yaméogo, les retombées économiques du FESPACO vont au-delà des activités commerciales. Le festival développe aussi le tourisme, faisant le bonheur de certains sites comme Laongo. « Nous avons des touristes qui viennent juste pour le FESPACO et qui prolongent leur séjour », note-t-il. Là aussi, la cuvée 2015 pourrait être mitigée du fait de la faible affluence de festivaliers occidentaux.

Le marché du film comme espoir

Le seul espoir repose sur le MICA, le marché des professionnels du cinéma. Il s’agit d’une trouvaille du FESPACO pour réunir distributeurs, acheteurs et vendeurs dans un même cadre. On y retrouve des chaînes de télévision à la recherche de programmes, des distributeurs gérants de salles de cinéma en Europe ou en Afrique, des porteurs de projet cherchant des financements, etc. Canal Plus, TV5, l’OIF, Côte Ouest, Diffa, des chaînes sud-africaines sont présentes à ce MICA 2015. Si les professionnels se plaignent de la mévente des films, ils se réjouissent cependant de la multiplication de chaînes de télévision sur le continent. Internet offre aussi des alternatives et des opérateurs proposent des plateformes pour la vente en ligne de films africains. Au moment où le public africain est sevré de son propre cinéma, faute de salles de projections, le numérique pourrait apporter un nouveau souffle au cinéma africain. Le FESPACO ne s’y est pas trompé, en plaçant cette 24eédition sous le thème « Cinéma africain : production et diffusion à l’ère du numérique ». Et le MICA, bras commercial du FESPACO, veut servir de tremplin à la viabilité économique du cinéma africain.

Malgré les difficultés de tous ordres, cinéastes et cinéphiles peuvent s’estimer heureux. La tenue du FESPACO est en soi une prouesse. D’autres grands rendez-vous du pays des hommes intègres ont eu moins de chance. Le SIAO et le SITHO sont passés à la trappe et n’ont pu avoir lieu. Pour les affaires, on attendra d’autres occasions.

[alert color= »white »]L’hôtel Indé manquera aux cinéastes…

Le cœur du FESPACO ne battra pas cette année dans le mythique Azalai Hôtel Indépendance. Pour l’une des rares fois, l’hôtel Indé, comme on l’appelle communément, n’ouvrira pas ses portes et sa piscine aux cinéastes et festivaliers. Victime des émeutes liées à l’insurrection populaire, l’infrastructure rachetée par le groupe malien Azalai est en pleins travaux de réfection. Même si depuis sa privatisation, l’Indé n’est plus le choix naturel de l’organisation du FESPACO, il reste dans le cœur de beaucoup de personnes. Le FESPACO n’y réservait plus de chambres. Ce sont des personnes à titre individuel qui le faisaient par attachement à l’hôtel. « La place qu’occupe l’Indé dans le dispositif du FESPACO est à la hauteur de l’affection qu’on porte à l’événement », reconnaît un cinéaste habitué des lieux. Pour beaucoup, l’histoire de l’Indé est intimement liée à celle du FESPACO. C’était là que les pères fondateurs du festival se trouvaient, d’où son surnom de « baobab ». La FEPACI, la faîtière des cinéastes africains, avait coutume d’y tenir ses réunions. Une salle de conférence du complexe avait même été dédiée à Ousmane Sembène. Ce dernier disposait également d’une chambre restée intacte même après son décès. Les émeutiers des 30 et 31 octobre ont respecté la mémoire de l’illustre cinéaste sénégalais en prenant soin de son portrait. C’est donc avec un pincement au cœur que certains regarderont de loin l’Indé sans pouvoir y avoir accès. Mais ce n’est que partie remise. Le groupe Azalai s’attèle à remettre en l’état le réceptif. Rendez-vous est pris pour le FESPACO 2017. MK[/alert]

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Par Mahorou KANAZOE

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