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En direct de Libreville / Forum citoyen de Libreville : La démocratie gabonaise en débat

Très attendue, la première table ronde du Forum citoyen de Libreville, organisé par le journal Libération, n’aura pas déçu. Sur le thème « Elus et citoyens qui décide? », il a tourné au duel entre Marc Ona Essangui, acteur incontournable de la société civile, et Alain Claude Bilie Bi Nze, porte-parole de la présidence. Un exercice nouveau dans le paysage gabonais mais manifestement instructif…

« Je suis curieuse de voir comment cela va se passer… ». A quelques minutes du début de la table ronde, qui démarrera une heure après l’heure prévue, les participants s’amusent et s’impatientent d’assister au « match ». Marc Ona Essangui, secrétaire exécutif de l’ONG Brainforest et figure emblématique de la société civile, assis à la même table qu’Alain Claude Bilie By Nze, ministre de la Communication et porte-parole de la présidence du Gabon. Du jamais vu. « Je crois que cela va bien se passer », annonce, dissimulant mal son inquiétude, Laurent Joffrin, directeur de publication de Libération et maître de cérémonie aux côtés d’Eric Nyindu, journaliste à Voxafrica. Il ne s’y sera pas trompé. Les hommes ont pour habitude de s’affronter par médias interposés. Les deux, brillants orateurs, habitués des tribunes, monopoliseront la parole et l’attention de la salle, dans un jeu de ping pong non dénué d’humour, mais sans compromis.

 

« Le Gabon est une drôle de dictature où le gouvernement vient débattre avec ses opposants »

 

Et c’est Marc Ona qui lance les débats dès sa première prise de parole. « Je suis venu prendre part à un débat républicain et je suis venu passer un message : 50 ans de pouvoir d’une famille, 50 ans de règne d’un parti que je qualifierai de génocidaire, il faut que nous ayons dans ce pays le sens de la démocratie, ce qui passe par l’alternance au pouvoir ». « Une interpellation virulente, c’est bien », commente Laurent Joffrin avant de donner la parole à « la défense ». « Je pensais que nous allions parler aujourd’hui de démocratie et nous avons aujourd’hui des acteurs de la société civile déguisés en politique, rétorque Alain Claude Bilie ByNze à celui qu’il qualifie de « mon ami » et qu’il côtoie depuis 20 ans, « à l’époque nous militions ensemble au sein de l’opposition ». Il poursuit : « Le Gabon est une drôle de dictature où le gouvernement vient débattre avec ses opposants… On n’en connait pas beaucoup. Arrêtons les slogans et revenons à l’essentiel, ce qui nécessite un débat citoyen et serein. Les slogans pour faire le buzz sur internet, on commence à être fatigué avec ça. Il y en a qui décident d’agir. Ma génération en fait partie. Nous avons choisi d’agir et de cesser d’arrêter de gérer le ministère de la Parole facile et de l’Inaction. Ce qui compte, à la fin de la journée, c’est ce qu’on fait pour avancer son pays. Il n’y a pas de démocratie, sans confiance ».

 

« Si au Burkina, le peuple a marché pour refuser la modification de la Constitution c’est parce que la société civile a travaillé à informer, sensibiliser les citoyens »

 

Le ton est donné. Pendant les deux heures durant lesquelles se tiendra la table ronde, il sera certes question de démocratie, d’élections, de lutte contre la corruption, mais avant tout d’un règlement de compte entre un homme, Marc Ona, déterminé à « solder » les comptes avec la famille Bongo et Alain-ClaudeBilie By Nze, venant défendre la position du président qu’il représente et démystifier un opposant qu’il juge non crédible. « Personne ne sait comment vous êtes élu, comment vous êtes financé, tout cela est très opaque et cela ne peut pas marcher ». Chantal Uwimana, directrice Afrique de l’ONG Transparancy, « seule non Gabonaise » de la rencontre, aura la mission, difficile, d’apporter un point de vue « neutre ». Citant la consultation des Citoyens du monde, menée auprès de 7 millions de personnes par les  Nations-Unis, elle révèle les priorités des Africains : l’éducation, l’emploi, la santé et un gouvernement honnête et responsable. « En Afrique, on voit des élections de plus en plus transparentes et crédibles, mais ce qui m’attriste, en tant qu’Africaine, alors que les citoyens sont de mieux en mieux éduqués, informés, on voit des présidents chercher à se maintenir au pouvoir. Au Gabon, on n’en est pas là et j’espère que ce ne sera pas le cas, mais si au Burkina, le peuple a marché pour refuser la modification de la Constitution, c’est parce que la société civile a travaillé à informer, sensibiliser les citoyens. Il ne faut pas perdre cela de vue : la démocratie se joue le plus entre les élections. C’est là que les citoyens doivent être informés ».

 

« La classe politique navigue d’un bord à un autre, de la majorité à l’opposition. On est  opposant parcequ’on ne participe pas au gouvernement et non sur des critères idéologiques! »

 

Un message qui a du sens alors que les Gabonais doivent élire ou réélire leur président en 2016. Une élection « capitale pour l’avenir de la démocratie au Gabon », selon Georges M’Paga, président du réseau des organisations libres de la société civile. « Pour ce faire, il est indispensable que la société civile, les acteurs politiques, se retrouvent autour d’une table pour créer les conditions crédibles d’une organisation d’une élection libre et transparente. Les institutions doivent être crédibles ! Sinon, en 2016, nous risquons des lendemains incertains… Le premier enjeu de l’élection de 2016 c’est de sécuriser le vote. Que le meilleur gagne, c’est ce que nous disons. Si c’est le pouvoir en place tant mieux, si c’est l’opposition tant mieux. Le plus important, c’est qu’il n’y ait pas de coup d’état électoral. Les mécanismes démocratiques existent et fonctionnent », assure Jean Valentin directeur de cabinet adjoint du chef de l’Etat. « Nous avons mis en place un modèle démocratique calqué sur celui de la Vème République française » ? Le problème est ailleurs, selon lui : « La classe politique navigue d’un bord à un autre, de la majorité à l’opposition. On est opposant parce qu’on ne participe pas au gouvernement et non sur des critères idéologiques! » Le fait est qu’au Gabon, souligne Marc Ona, « on n’arrive pas à organiser des élections crédibles et transparentes pour 500 000 électeurs, ce qui n’est même pas l’équivalent de la population d’un arrondissement de Douala ». Et d’ajouter : « Le cancer du Gabon c’est la corruption. S’il n’y avait pas de corruption, il n’y aurait pas eu truquage des élections. Le problème de la corruption est à l’origine de tout ce que nous sommes en train de dire à cette table ». « En 2013, pour la première fois, le gouvernement a associé la société civile à la stratégie sur la lutte contre la corruption, mais ça n’avance pas », complète son homologue Georges M’Paga.

 

« En Afrique, et tout particulièrement au Gabon, on manque parfois de culture du débat. C’est un très bon exercice pour nous ! »

 

Des déclarations auxquelles la salle ne manquera pas de réagir, à chaud, où une fois la parole lui sera donné. Un jeune, membre du conseil national de la jeunesse, fera ainsi part de son « bémol » : « Nous ne sommes pas venus pour assister à un débat entre la majorité et l’opposition ». Sauf que les réponses et commentaires de la salle ne feront qu’animer ce même duel. Et là encore, les échanges seront vifs et passionnés. « Est-ce que le président suit le journal où il ne suit pas ? Il ne voit pas les lamentations des Gabonais ? », interroge une femme qui confie avoir « prié pour une telle rencontre ». C’était tout l’intérêt de cette manifestation « citoyenne » : créer un espace, libre et ouvert à tous, pour que responsables politiques, de la société civile et simples citoyens puissent se « parler vrai ». Ce qui a incontestablement été le cas. « En Afrique, et tout particulièrement au Gabon, on manque parfois de culture du débat. S’écouter, échanger même si on n’est pas du même camp ou pas d’accord, c’est essentiel », confie une personnalité politique gabonaise en off. C’est un très bon exercice pour nous ! » A suivre donc…

 

Réactions au débat « Elus, citoyens : qui décide ? Les défis de la démocratisation »

 

Ngolet Karina, 28 ans, conseillère en charge de la jeunesse et des droits de l’Homme au Conseil national de la jeunesse du Gabon

« J’ai trouvé la teneur des débats vraie, directe et franche. Ce que j’ai aimé, c’est qu’aucune parole n’a été étouffée, chacun a pu dire ce qu’il pensait. Personnellement, je n’avais jamais eu l’occasion d’interpeller aussi directement des membres du gouvernement. Nous avons pu être entendu et tant mieux, car nous sommes la voix des sans-voix, nous sommes tenus de poser des questions et d’apporter des réponses. Je suis étonnée que ce soit un journal étranger qui ait réussi à organiser un tel forum, car société civile et médias gabonais demandent depuis longtemps la tenue  de ce type de dialogue inclusif. J’aimerais qu’à l’avenir que ce soit des nationaux qui prennent une telle initiative, cela amènerait davantage de confiance ».

 

Patrick Essogno dit « Pahé », 44 ans, dessinateur et caricaturiste gabonais

« Je m’attendais à ce qu’il y ait beaucoup de punch-line entre Marc Ona Essangui et Alain-Claude Billie Bi Nzé et j’ai été servi. Ça m’a vraiment plu. L’un balançait un Scud, l’autre une bombe. Une chose est sûre, des phrases cultes ont été lancées et elles vont faire le buzz sur Internet. Ce débat et ceux qui ont suivi avec le public ont été utiles. Ce forum citoyen organisé par Libération a donné l’occasion aux participants de se libérer. J’avais une certaine appréhension. Sur les réseaux sociaux, tout le monde disait que Marc Ona était un vendu, qu’il était venu aux frais du pouvoir, qu’il allait participer au business de Libération. Mais moi je savais que les caméras et la retransmission en direct donneraient au contraire l’occasion à Marc de se lâcher. Chacun a dit ce qu’il avait à dire et ce qui a été dit n’est pas tombé dans les oreilles de sourds ».

 

Chantal Uwimana, directrice Afrique de Transparency international

« On a pu remarquer que le processus démocratique au Gabon en est encore à ses débuts. La pratique d’un débat contradictoire, critique et constructif n’est pas encore ancrée dans la société. Du coup, on a l’impression que les uns et les autres défendent leur position, mais ne sont pas venus faire une analyse de la situation et faire des propositions. Il est important que, dans chaque pays où l’on veut nourrir le processus démocratique, il y ait des débats. Toujours, au début de ce type de processus, on assiste à ce qu’on a vu aujourd’hui. Mais avec le temps, on va laisser les passions, les considérations politiques et autres pour parler des vraies questions. Il aurait fallu des questions très précises par rapport à l’organisation des élections. Mais les gens de la société civile qui devaient le faire n’étaient pas bien préparés tandis que le gouvernement était la pour défendre ses positions. Pour qu’il y ait un débat constructif, il est essentiel de bien se préparer, de donner des éléments basés sur des faits. Dire « voilà ce qui existe et voilà ce qu’il faut changer ». Ce débat a permis de libérer la parole mais de dire quels sont concrètement les problèmes et quelles sont les solutions ».

 


 

Par Dounia Ben Mohamed

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