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Emploi des jeunes : Les compétences de base en question

Confrontés à un afflux de jeunes sur le marché du travail, les pays africains s’efforcent de palier par des politiques conjoncturelles à des handicaps qui sont souvent structurels. Les systèmes éducatifs ne parviennent pas à offrir aux écoliers les compétences de base nécessaires à leur épanouissement professionnel futur. La lancinante question de l’emploi des jeunes fait l’objet du dossier de ce mois.

« Bombe à retardement ». C’est l’expression en vogue employée par les décideurs politiques en Afrique pour qualifier leur jeunesse. Du ministre zambien des finances, Alexander Chikwanda, au président de la République de Guinée, Alpha Condé, la formule dit tout de l’inquiétude que suscite le déficit d’emploi chez les jeunes. Une véritable angoisse que la multiplication des manifestations de mécontentement à travers le continent vient grossir chaque jour un peu plus. Sachant que la moitié de la population en Afrique subsaharienne a aujourd’hui moins de 25 ans, et qu’entre 2015 et 2035, il y aura, chaque année, 500 000 jeunes de quinze ans de plus que l’année précédente, on comprend mieux leur souci.

En réalité, ce n’est pas tant l’inactivité (le taux de chômage se situe autour de 6% sur le continent) que le sous-emploi qui les caractérise. « La plupart des jeunes Africains ont une forme d’emploi, observe Deon Filmer, économiste principal au département de recherche de la Banque mondiale et auteur d’une étude récente sur l’emploi des jeunes en Afrique subsaharienne. Simplement, ce travail ne leur rapporte en général pas grand-chose. Le vrai problème, c’est celui du montant de la rémunération qu’ils peuvent en attendre ». Or leurs aspirations sont souvent inversement proportionnelles à leur revenu, d’où une frustration grandissante au sein de la jeunesse africaine. « Les gouvernements d’Afrique subsaharienne sont conscients du risque engendré par cette déconnexion entre aspirations et opportunités économiques, assure M. Filmer. Ils tentent d’ailleurs d’y remédier ».

Une crise de l’apprentissage aux deux bouts de la chaîne

Pas de doute sur ce point. Les nombreux programmes et politiques dirigés directement à l’endroit des jeunes pullulent en Afrique. La dernière en date, en Guinée, en est un symbole criant. La consultation nationale « Nos Jeunes ont du talent » menée cet été visait justement à « écouter les aspirations des jeunes Guinéens et tenter de les satisfaire ». Plus concrètement, différentes actions d’envergure nationale ont été entreprises, ces dernières années, au Ghana, au Sénégal, au Nigeria, en Ouganda ou en Zambie. Récentes, leur efficacité n’a pas encore pu être évaluée. Elles visent généralement à l’amélioration des formations professionnalisantes, l’obtention de bourse ou la facilitation d’accès au capital. Autant de sujets cruciaux. Le défi de la formation, avec en point de mire l’adéquation entre besoin des entreprises et compétences, est l’un des plus aigu. Abdoulaye Kanté, directeur de l’entreprise de ressources humaines IPRC à Conakry (Guinée), en fait l’expérience tous les jours : « Ce que nous devons acquérir, c’est un niveau de qualité standard international. Or, ce n’est pas forcément le cas, ni en quantité ni en qualité. En Guinée par exemple, le secteur des mines est en plein essor, des emplois se créent. Et sur 100 étudiants d’école de mines formés en Guinée, seulement 30 obtiennent un emploi. Les autres postes sont pourvus par des non-Guinéens. Pourquoi ? Parce que nos étudiants ne répondent pas aux attentes des entreprises ».

Mais pour Deon Filmer, le problème se situe avant tout en amont. « La question est : Quelle est la bonne stratégie pour faire face à cette question ? Et pas seulement dans les mines ou le pétrole, mais dans tous les types de business. Pour un gouvernement, prévoir quelle sera très exactement la demande de travail dans dix ou vingt ans, c’est très difficile. C’est pourquoi former les jeunes à être de bons apprenants, les entraîner à être capable d’acquérir de nouvelles aptitudes constitue la clé ».

L’école primaire sur le grill

Et c’est bien le problème que pointe le dernier rapport sur le sujet de la Banque mondiale (« L’emploi des jeunes en Afrique subsaharienne », 2014) : l’acquisition des compétences de base. « Certains parlent d’une crise de l’apprentissage en Afrique car beaucoup de jeunes vont à l’école mais, une fois leur cursus achevé, ils n’ont pas acquis les compétences de base. Or, ce sont elles qui les aident à devenir plus productifs au fur et à mesure de leur parcours professionnel ». Et que ce soit dans l’agriculture ou l’industrie, une meilleure productivité équivaut justement souvent à ce que les jeunes recherchent : une meilleure rémunération.

Le constat d’échec est cinglant quand on sait les efforts consentis en matière de scolarisation, ces trente dernières années, en Afrique subsaharienne. Le nombre d’enfants qui y achèvent l’école primaire est passé d’environ 50% en 1991 à 70% en 2011. Mieux, en moyenne, un jeune Ghanéen ou Zambien est aujourd’hui plus scolarisé que la moyenne des citoyens français ou italien, en 1960. Seulement, l’évaluation de l’apprentissage au plan international montre que ces jeunes n’ont pas les compétences pour être compétitifs sur le marché mondial. Une étude de 2011 menée au Mali et en Ouganda montre ainsi que 80% des élèves maliens en 3e année d’école primaire et plus de 70% des élèves ougandais au même stade sont incapables de lire un seul mot. Résultat : les élèves qui quittent l’école ont une base trop fragile pour acquérir ensuite des compétences plus spécialisées. Des lacunes qui se répercutent sur l’ensemble de la chaîne, et jusqu’aux diplômés du supérieur.

Bien sûr, réformer l’école constitue une politique de long terme. Améliorer l’environnement économique, faciliter l’accès au crédit ou impliquer davantage les entreprises dans la conception des cursus universitaires, sont autant de politiques aujourd’hui engagées par de nombreux Etats africains et qui donneront certainement des résultats à plus court terme. Elles sont nécessaires. Mais seront-elles suffisantes ? La course contre la montre est engagée.


 

Par Julien Wagner

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