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Economie Interview Taieb Talbi « Changer, évoluer ou périr, c’est le choix qui est proposé par l’Histoire à la Tunisie »

A travers cette interview, Taieb Talbi, spécialiste de la gestion de la dette souveraine des pays émergents, qui conseille plusieurs Etats et multinationales en matière d’investissement, gestion d’actifs et allègement de la dette, fait un flashback sans complaisance sur l’évolution récente de la Tunisie.

 

 

Quel regard portez-vous sur la Tunisie pendant les dix dernières années ?

 

Le regard que je porte sur les dix dernières années reste plus ou moins le même que celui que je décrivais dans mon ouvrage «La grande désillusion», paru en 2015.

La déception est à la hauteur des espoirs générés par les mouvements du Printemps arabe. Une déception qui n’est pas une désespérance. Beaucoup de choses ont changé ou évolué. Au fil de ces dix dernières années, le champ des possibles s’est ouvert devant les Tunisiens qui peuvent enfin respirer une liberté nouvelle. Un vent démocratique a redonné, pour un temps, la parole à la société dans son ensemble.

Tous les paradigmes d’une tyrannie, parfois sanglante, ont volé en éclat. En Tunisie, le point de non-retour semble avoir été franchi et nous pouvons avancer sans craindre, espérons-le, le rappel d’un autoritarisme politique tel celui qui a étouffé le pays pendant des décennies.

Les représentations sociales et culturelles ont profondément muté dans l’esprit collectif. Seule la torpeur politique, si elle persistait, pourrait constituer un frein à cette émergence.

En matière de politique et de société, la magie n’existe pas. Ainsi, il faut bien dire que cette révolution, dont on parle tant, est loin d’être achevée. L’Histoire tunisienne a marqué une pause et semble attendre qu’une voie nouvelle s’ouvre vers une réelle réforme.

Contrairement à la majorité des pays conquis par les Printemps, la Tunisie devrait parvenir à garder le livre des débats ouvert et savoir se libérer de ses oppositions historiques entre laïcs et religieux, militaires et civils, politiques et société civile, modérés et islamistes.

Il reste encore un important travail de réforme à opérer dans l’organisation sociale, politique et institutionnelle du pays pour que les conditions d’un renouveau soient enfin réunies. Le pays est ralenti par 10 années de compromis entre les acteurs publics pour l’exercice des responsabilités. La dilution des capacités de décision et d’influence entre le pouvoir central, les pouvoirs locaux et les forces sociales nuit considérablement à l’évolution rapide de la société.

Il est certain que la face du Monde arabe a été changée. La question palestinienne n’est plus au centre des débats. De nouvelles voies de dialogue ont été ouvertes entre les Saoudiens, les Qatari, les Israéliens et même les Irakiens. Les régimes ont changé, les autocraties sont tombées, mais, à l’instar de la Tunisie, les chantiers de la réforme sont à l’arrêt et si la Tunisie doit encore changer la face du monde arabe, il faut qu’elle aille jusqu’au bout de son processus de refondation.

Il faut regarder plus loin afin de comprendre combien ces dix années ont changé profondément la géopolitique du monde arabe dans lequel cette sacro-sainte question palestinienne n’est plus le totem politique qu’elle a pu être.

En réalité, les lignes politiques et diplomatiques arabes ont bougé en direction d’Israël provoquant ainsi une mutation substantielle des enjeux de la sous-région au travers d’une forme d’union contre l’Iran d’une part et une opposition commune contre l’axe Shiite dans tout le Monde arabe d’autre part.

Cette alliance presque contre nature pourrait générer de nouvelles sources de conflits qui pourraient éclater fin 2021, à l’achèvement du processus de normalisation.

La Tunisie, de son côté, a peut-être montré le chemin en surmontant les deux crises majeures que constituaient le chiisme idéologique né en 2013 entre islamisme politique et société civile d’une part et la crise sécuritaire provoquée par la vague djihadiste ayant, notamment engendré les sanglants attentats de 2015, d’autre part.

 

Qu’est ce qui a votre regard reste significatif ?

 

Mais, comme la graine qui germe et qui n’a pas encore lancé son entreprise vers la lumière, la société change fondamentalement. Une des avancées les plus significatives se caractérise par l’évolution sans précédent de la place et du rôle de la femme dans l’univers tunisien. L’évolution au niveau des droits, l’implication des femmes dans la vie de la société, dans l’entrepreneuriat et la place prise par elles dans l’administration et la vie politique, constituent une mutation profonde qui devrait transfigurer, en peu de temps, les valeurs fondamentales d’une société tunisienne en la transformant sur les ruines de ses archaïsmes passés.

N’oublions pas que c’est par le vote de plus d’un million de femmes que, lors de la dernière élection présidentielle, le pays n’a pas eu à subir l’exercice du pouvoir par des forces de l’islam politique.

Bien que la question ne soit toujours pas tranchée sur le plan juridique, la réforme du statut de l’héritage au bénéfice des femmes a été portée au niveau du débat constitutionnel. Cette question a toujours été du domaine du dogme religieux, elle est désormais transférée au niveau du droit civil.

 

Ainsi, la femme serait-elle l’avenir des Printemps ?

 

Dans les dix années écoulées, les hommes, qui ont pris en main la conduite des affaires à partir de 2011, n’ont pas su affronter, dans leur réalité, les causes fondamentales du Printemps et proposer les projets et réformes indispensables pour remédier à la profonde fracture sociale et territoriale qui sclérose la société tunisienne depuis plusieurs décennies.

 

« C’est tout un nouveau modèle économique qu’il faut maintenant lancer »

 

Est-ce seulement par manque de courage ou à cause d’une mauvaise analyse que ces nouveaux dirigeants, englués dans les alliances et les coalitions, n’ont pas su faire voler en éclat un système ploutocratique entretenu par quelques grandes familles entre les mains desquelles se concentrent les richesses du pays ?

 

Malgré tout, ce pays est entré dans une reconstruction politique garantie, espérons-le, par un système électoral dont on peut penser qu’il sera de plus en plus stable. C’est déjà une révolution en soi.

Dès le début du Printemps tunisien, nous avons assisté à la naissance foisonnante de nouveaux médias, mais aussi de partis politiques.

Mais, et on ne le dit pas assez, la société civile grouille, dès le début du Printemps tunisien. Elle  remplit un rôle majeur auprès de populations de plus en plus fragiles.

Durant ces dix dernières années, l’évolution naturelle a canalisé les énergies de ces initiatives et les plus fragiles ont disparu ou se sont alliées.

Néanmoins, il reste de cette éruption de l’engagement et de la communication, une diversité et un potentiel propices à la construction d’une démocratie qui soit capable de s’épanouir dans l’émergence d’idées nouvelles, autour d’un salutaire débat contradictoire.

Une organisation démocratique «à la tunisienne» est en train de voir le jour, tout doucement, à petits pas. Le mouvement semble solide et irréversible même si les tares du passé ont tendance à bourgeonner. Il faut voir ici un gage de stabilité que n’aurait jamais pu offrir une démocratie de pacotille que d’aucuns auraient voulu que les pays arabes importassent sans sourciller.

 

Malgré tout, pendant dix ans, le monde politique tunisien n’a pas osé aller jusqu’au bout du processus en opérant pour cela des choix francs appuyés sur une ligne directrice claire et opérationnelle. Est-ce par manque d’expérience et de formation que la nouvelle génération politique reste hésitante et maladroite ?

 

On peut le penser et le constat se vérifie chaque jour. A l’opposé des idéaux de la révolution du Printemps, le pays n’a connu qu’une triste série de coalitions faibles, éphémères sans outils institutionnels forts. Heureusement, cette faiblesse de l’action politique n’a pas abouti à une réaction violente ni à une révolte populaire qui aurait pu être dramatique.

D’autres pays auraient facilement fait parler les armes et basculé dans un conflit de rue. Les tunisiens ne sont pas de cette école et ont gardé leur sang-froid. Le débat et le dialogue ont perduré, même si on a parfois l’impression d’assister à un dialogue de sourds.

L’empêchement de tout développement économique réel, faute de dirigeants fiables à la barre, a, hélas, perduré. Ainsi, malgré l’espoir, malgré quelques réformes, le pays a continué une chute libre vers toujours plus de chômage et de précarité.

Pourtant, nous pouvons être certains que notre pays a choisi, par instinct, la voie la plus difficile, mais la plus solide. Les tunisiens ont collectivement choisi d’être eux-mêmes, fait un travail sur soi qui demande beaucoup d’introspection. Cela pourrait expliquer la lenteur que nous déplorons, mais les fondations seront solides pour des hommes, à la fois sages et audacieux, qui construiront la nouvelle Tunisie.

 

C’est le seul sens à donner à cette spectaculaire capacité de résilience de la Tunisie et de sa population. Pour combien de temps encore si la reconstruction politique et économique ne prennent pas un réel départ ?

 

Dix années d’illusions ont conduit à l’actuelle détresse sociale et psychologique d’un peuple tunisien, dont la confiance et l’enthousiasme ont disparu sous l’effet d’une intellectualisation  artificielle de l’après Printemps, par quelques hommes politiques qui n’ont pas saisi à quel point certains groupes d’intérêt, lobby et grandes fortunes ont agi, pour leur propre intérêt d’une manière confiscatoire à l’encontre des idéaux populaires.

L’ingérence étrangère, constante depuis les premiers jours du printemps tunisien, aura également été un frein puissant à l’épanouissement des réformes. Trop de partenaires internationaux n’ont pas envie qu’un pays comme la Tunisie prenne son envol dans la réforme.

Il n’est que temps de commencer enfin la reconstruction de la société tunisienne avant que de nouvelles plaies ne compromettent davantage la confiance en l’avenir et n’obscurcissent pour longtemps le paysage. Sans action démocratique et politique réformistes dans les fondements d’un système institutionnel asphyxié, tel que nous le vivons aujourd’hui, la réponse contre-révolutionnaire pourrait arriver sous peu. Elle engagerait alors le pays dans les limbes de l’arbitraire et, faut-il oser le dire, une forme de terreur entretenue par les ambitions les plus sombres de mouvements radicaux qui agissent discrètement auprès des plus pauvres parmi nos concitoyens que désespoir, chaos et désillusions ont affaiblis.

A cela, ajoutons qu’il faut déplorer, au quotidien, des tendances très négatives qui sont apparues dans cette période de dix ans après les révoltes du Printemps, notamment une sérieuse et inquiétante augmentation de la criminalité sous tous ses aspects. Banditisme, crimes, viols et corruption sont de réels problèmes dus à un mauvais mélange entre l’absence de l’Etat, la faiblesse de la sécurité nationale, les peurs collectives et individuelles, la pauvreté et, comble de tout, la faim. A cela s’ajoute l’organisation endémique d’une économie parallèle et informelle, de la circulation de l’argent sale, du blanchiment …Cette situation découle directement d’une situation économique catastrophique.

 

Sur le plan économique, quel constat avez-vous fait ?

 

Les principes de réalité nous rattrapent toujours. Ainsi, nous devons constater que l’économie tunisienne est actuellement en berne.

La vision purement intellectuelle des hommes de pouvoir a conduit à l’oubli des fondamentaux de l’action publique. Le débat sur les projets à long terme, concernant les orientations économiques et sur la réforme territoriale, a été ignoré. On lui a préféré des éléments de langage, ou encore des projets à court terme sans vision pour l’avenir.

Pendant ce temps, le chômage a franchi le seuil des 15% en moyenne et atteint 30% dans la région de Médénine, par exemple. Plus la peine de parler encore de pouvoir d’achat quand on ne peut plus rien acheter, même les biens les plus essentiels.

La dette nationale a plus que doublé en oscillant, pendant ces dix dernières années entre 87% et 90% du PIB. L’assiette d’emprunt du pays n’est plus que de 250 millions de dollars accessibles à des taux proches de l’usure. Il y a dix ans, on parlait de prospérité, pourtant, le taux d’endettement était proche de 50% du PIB. Mais la capacité d’emprunt était considérablement plus ouverte.

La dette est le nuage noir qui flotte au-dessus de la Tunisie. Elle bloque toute capacité de manœuvre et se répartit entre les dettes infâmes issues de la décolonisation, les dettes douteuses engagées par les régimes antérieurs et les dettes qui devraient être converties. Le chantier est colossal.

Le coût de la vie est devenu très cher aujourd’hui et l’inflation est importante. On peut dire que le cours du Dinar a dévissé. Le souci principal des Tunisiens est de pouvoir assurer le quotidien.

Nous pourrions encore nous pencher sur la situation de la scolarité, de la santé et de l’hôpital public, de l’hémorragie de compétences à haut niveau ou fuite des cerveaux, faute de perspectives dans notre pays.

Plus inquiétant encore, de plus en plus de jeunes choisissent de fuir leur condition et s’embarquent pour atteindre l’île désormais tristement célèbre de Lampedusa, s’ils ont la chance de ne pas périr en chemin.

Dans ce contexte, les investisseurs nationaux et internationaux classiques sont absents et, en lieu et place, nous assistons à l’émergence de nouveaux investisseurs opportunistes, profiteurs de crise, dont les capitaux se révèlent bien souvent opaques.

La nature économique ayant horreur du vide, ces mauvais investisseurs occupent la place que n’occupe pas l’initiative de l’Etat. S’installe alors une forme d’économie parallèle qui s’organise sur la misère croissante des populations.

 

La Tunisie est-elle trop affairée à promener sa sébile dans les couloirs des institutions internationales pour solliciter crédit et charité, au secours des affaires courantes, alors que la solution est intérieure ?

 

Pourquoi faut-il encore s’humilier à demander millions ou milliards au FMI qui réclame la caution solidaire d’un ou plusieurs pays, afin de bien vouloir considérer la demande financière d’un pays dont l’économie est aux abois selon ses critères ?

La priorité est maintenant de se poser les bonnes questions, afin de mettre en œuvre les bonnes solutions. Il faut accepter le principe d’un état des lieux et d’un diagnostic sans complaisance et prendre l’initiative résolue d’une stratégie et d’un plan d’actions, selon une priorité basée sur un retour aux fondamentaux de l’économie et s’attacher à rebâtir la capacité de production nationale dans les domaines fondamentaux que sont l’industrie, l’agriculture, la santé, l’énergie et les transports.

 

Quid du secteur privé ?

 

L’Etat, en héritage de l’Histoire, se trouve encore aux commandes de secteurs économiques dans les finances, la distribution alimentaire, la production agricole et industrielle alors qu’il n’a aucune performance avérée dans ces domaines.

 

Quel est le sens à donner aujourd’hui au contrôle de l’Etat sur le marché de la semoule de la banque, du transport aérien et maritime, ou alors du marché des pneumatiques?

 

Il faut parler clair et inviter tous les possibles investisseurs, petits et grands, à se concentrer sur les besoins essentiels et basiques du pays. Le secteur privé doit se consacrer au bien public en remettant en place une réelle filière agricole performante et répondant aux besoins intérieurs en priorité.

La Tunisie est dotée d’un savoir-faire unique qui peut s’exprimer dans la production de produits agricoles vertueux, dont les besoins en main d’œuvre seraient une première réponse à la demande d’emploi si importante, et spécialement chez les jeunes.

L’agriculture bio, l’innovation, la qualité sont des secteurs, où la valeur ajoutée est clairement bénéfique. Nous le constatons sur la question de l’huile d’olive pour laquelle la Tunisie est en train de gagner ses lettres de noblesse.

Le secteur privé devrait également jouer sur le terrain local et réfléchir à organiser les compétences pour produire utile dans les domaines de l’artisanat, du tourisme, de la santé et des services.

Mais toute politique n’est qu’un vœu pieux si elle n’est appuyée par des outils qui la servent. Il me semble indispensable de privatiser au moins une banque nationale pour la transformer en une banque d’affaires adossée à un fonds citoyen et social de développement économique. Il n’est que temps que la Tunisie se dote enfin de son fonds souverain.

Il faut, dans ce sens, renoncer à un centralisme qui ne pourrait qu’appesantir la chaîne de décisions. Soyons certains que le chantier de la décentralisation administrative et politique ne trouvera sa pleine mesure qu’en étant accompagné par une décentralisation économique.

L’eau et l’énergie sont des secteurs industriels essentiels. L’initiative privée est aujourd’hui indispensable pour les développer avec un rythme soutenu.

C’est tout un nouveau modèle économique qu’il faut maintenant lancer.

J’avais, au cours d’un entretien publié en 2012 dans les colonnes d’Erem News, développé cette ambition pour la Tunisie. Je parlais à l’époque de la nécessité d’une concentration des forces et des moyens économiques nationaux et multilatéraux, en faveur d’une sorte de «Plan Marshall».

Je suis au désespoir d’avouer que je le pense toujours aujourd’hui. Mais de ce désespoir, comme il en est de la situation sociopolitique de la Tunisie, il nous faut en faire une énergie, il faut croire en l’avenir et se donner tous les moyens de le construire en offrant à la Tunisie une fonction de hub économique et logistique, notamment en direction de l’Afrique et appuyé par des instruments financiers et des entreprises locomotives, impliquées dans une forte dynamique d’investissement.

L’objectif à viser est à envisager à un horizon de 20 ans, au travers d’un plan d’actions qui ne soit pas soumis aux aléas politiques et électoraux. J’inviterais, si j’en avais la possibilité, les responsables politiques et économiques, à convoquer un groupe d’experts qui pourrait, en toute objectivité, établir un plan d’action tant nécessaire à la remise en marche de la Tunisie. Il faudra faire d’un projet économique un projet décidé et voté par le Parlement qui engage l’action publique dans le temps quel que soit le gouvernement ou la législature.

Dès lors, le niveau de confiance du pays redeviendrait la source de l’énergie suffisante pour faire fleurir le Printemps arabe en direction d’un véritable été.

Dans un contexte international dans lequel l’économie est en train de s’écrouler sur elle-même, nous devrions faire le pari que la Tunisie fonde son développement économique sur sa propre identité.

Enfin, il est temps de porter une attention toute particulière sur les possibilités que pourrait offrir une coopération intelligente entre le public et le privé dans le domaine des infrastructures, notamment de la logistique.

L’aumône des pays européens ne doit plus être utilisée sans contrôle dans notre pays. Les aides doivent se porter sur des projets établis dans le temps et non sur des opportunités du moment.

 

L’innovation, qui est vue comme une sorte de panacée, ne peut-elle donner un coup de fouet au développement du pays ?

 

L’innovation est une des clés de l’activité économique à condition qu’elle soit fondée.

On ne peut baser la refondation économique d’une nation sur le concept pourtant intéressant de la start-up.

Nous avons le devoir d’être, à la fois, plus pragmatiques et ambitieux en engageant le soutien aux entreprises dans la voie de l’excellence dans les domaines de l’agroalimentaire et de la production. Prioriser le redressement de l’économie nationale en premier lieu, et engager une recherche de marchés internationaux sur lesquels nous pourrions nous démarquer dans un second temps.

Dans ces domaines, les besoins d’innovation sont très importants et indispensables pour apporter des réponses aux besoins alimentaires et en biens manufacturés d’une population mondiale, de plus en plus nombreuse.

S’il est important de prendre rang dans les domaines technologiques, la nécessité est d’assurer la qualité de vie des populations qui manquent de l’essentiel, avant de rêver à de «Silicon Valleys» en Tunisie.

Oui, les grands succès technologiques et numériques de la Tunisie sont indispensables, spécialement si on les oriente vers l’amélioration de la production des biens, dont le pays a besoin pour retrouver la confiance et un niveau de vie qui permette d’ouvrir les yeux vers un avenir choisi.

 

Est-ce le moment de renforcer les échanges avec l’Afrique ?

 

Il est vrai que la Tunisie est un pays du continent africain. De cette évidence découle souvent l’idée d’une tendance naturelle aux échanges commerciaux avec les pays d’Afrique. Pourtant, la réalité s’inscrit toujours en faux face à ce postulat.

La Tunisie, depuis près d’un siècle, a tourné le dos à l’Afrique et son modèle d’échanges a été satellisé autour de la France, de l’Europe et des Etats-Unis.

Les pays africains ont été, d’une manière plus cruelle, orientés dans le même sens. Ainsi, l’Histoire a joué l’Afrique contre l’Afrique et il est bien difficile maintenant de trouver des voies économiques qui puissent développer des modèles d’échanges performants. Le contexte politique et l’instabilité de nombre de pays contribuent certainement à marginaliser les échanges économiques entre Afrique du nord et le reste du continent.

L’échange commercial naît aussi de la coopération politique. Or, il faut savoir que, depuis plusieurs années, toutes les institutions internationales africaines n’ont plus de représentions ou de siège à Tunis. C’est, par exemple le cas de la Banque africaine de développement. Les échanges universitaires n’existent plus, il n’y a pas de ligne ou de compagnie aérienne tournée vers les pays d’Afrique.

Dans ce cas, la coopération économique avec l’Afrique ne pourrait se concrétiser qu’au travers d’un accord négocié et soutenu par une structure internationale et panafricaine.

Il serait déjà utile et urgent de se préoccuper du développement d’un marché économique au niveau des Pays arabes eux-mêmes. Nous ne sommes, hélas, même pas à l’aube de la naissance d’un tel projet.

 

Comment voyez-vous l’avenir du pays ?

 

La Tunisie n’a pas sombré dans le chaos ni la guerre, elle n’a pas sombré dans les dérives d’un pouvoir religieux, elle a laissé s’épanouir une liberté d’expression sans précédent, elle a ouvert le champ des possibles aux femmes, elle a organisé des élections présidentielles libres, elle a établi une nouvelle constitution et maintenu la porte ouverte aux réformes. Alors on peut toujours parler d’exception tunisienne même si je souhaite, au plus profond de moi qu’on puisse parler un jour de l’exemple tunisien. Mais cette victoire sur le mauvais sort est fragile.

On assiste, petit à petit à l’émergence d’un sentiment politico-nostalgique de l’ancien régime. Le peuple est parfois tenté de penser et de dire qu’autrefois, au moins, on mangeait tous les jours, qu’on n’espérait rien, mais qu’on ne sombrait pas dans un désespoir profond comme aujourd’hui.

Si nous n’avons pas d’autre choix que de croire en un avenir rayonnant pour la Tunisie c’est cependant à la condition que nous fassions converger les efforts de toutes les forces du pays dans le sens de la réforme institutionnelle, économique, politique et sociale. Le dialogue, la convergence d’objectifs et la sagesse sont les clés de cet avenir national. Ainsi, les espoirs n’auront pas été vains car nous aurons su les changer en énergie créatrice. Dans ce sens, je souhaite que chaque citoyen de ce pays ne soit pas fier d’être tunisien, mais bien plus encore, heureux de l’être.

Il faudra bien mettre fin aux chantages et revendications d’organisations professionnelles et politiques, prêtes à bloquer tout un pays pour obtenir ce que l’Etat ne peut plus donner et que promet pourtant un pouvoir politique, propulsé hors des réalités. Si la richesse doit être créée et partagée, elle ne peut pas s’inventer.

A l’heure ou tant de pays se referment sur eux, convaincus d’un avenir sombre, je sais que la Tunisie est en train de fabriquer elle-même les routes de son avenir et qu’il faut l’aider, chacun à sa mesure, à reprendre confiance en elle, à œuvrer jour après jour pour concrétiser les espoirs nés du Printemps. Maintenant, il est du devoir de toutes les forces progressistes tunisiennes de travailler ensemble pour établir une méthode, déterminer des objectifs réalistes et mettre en place les outils politiques, institutionnels et économiques pour servir un renouveau propre à satisfaire les espoirs nés du Printemps. Changer, évoluer ou périr, c’est le choix qui est proposé par l’Histoire à la Tunisie, mais n’est-ce pas la règle primordiale ? C’est un beau projet et il est à portée de main, il suffit d’y croire, et que les doutes, les questionnements, les efforts soient les plus beaux outils pour concrétiser les promesses d’avenir que j’entrevois chaque jour dans le cœur des Tunisiens. Ce n’est qu’un petit pas de côté à oser, mais il demande beaucoup de travail et il n’est que temps de le réaliser.

 

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