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Du Franc CFA à l’Eco : au-delà du symbole

C’est à Abidjan que le 21 décembre, le président Alassane Ouattara et son hôte le président français Emmanuel Macron, en visite en Côte d’Ivoire, annonçaient de concert le passage, en 2020, à l’Eco, la nouvelle monnaie unique de la zone UEMOA qui remplacera le Franc CFA, tout en conservant une parité fixe avec l’Euro. Le dernier cordon, ou presque, qui maintenait le lien avec l’ancienne colonie est désormais rompu ?

Par Dounia Ben Mohamed

« Historique ». C’est ainsi que les présidents Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, en visite en Côte d’Ivoire, ont qualifié la décision. Le 21 décembre, les deux chefs d’États, réunis pour une conférence de presse à Abidjan, annoncent la conclusion d’un accord qui prévoit une réforme majeure du Franc CFA. En effet, la monnaie héritée de la colonisation va disparaître du paysage local pour céder la place à l’ECO, la nouvelle monnaie commune aux pays de l’UEMOA, qui conserve toutefois une parité fixe avec l’Euro.

« En accord avec les autres chefs d’État de l’UEMOA, nous avons décidé de faire une réforme du Franc CFA », annonce le président ivoirien, rappelant toutefois que « le Franc CFA a été un outil essentiel » et qu’il convient désormais d’ « entreprendre des réformes encore plus ambitieuses afin de consolider notre dynamique de croissance, préserver le pouvoir d’achat de nos populations ». « Les pays de l’UEMOA ont fait le choix de maintenir la parité fixe de la monnaie commune avec l’Euro d’une part, et les garanties de la France d’autres parts » souligne à son tour Emmanuel Macron, admettant « de fortes attentes pour réformer le partenariat entre la France et l’UEMOA, l’inscrire en cohérence avec la dynamique du projet de monnaie unique à l’échelle de la CEDEAO. » Et d’en conclure : « L’Eco, cette monnaie verra le jour en 2020 ; je m’en félicite. Elle sera l’outil de cette intégration ». En attendant, pour marquer la décision d’un geste fort, le président français annonce la fin du dépôt des réserves du Franc CFA en France.

« L’objectif fixé est le lancement de cette monnaie en 2020 »

De fait, la veille, le 20 décembre, un sommet des chefs d’État de la CEDEAO s’était tenu à Abuja à la suite duquel le président nigérien Mahamadou Issoufou, avait annoncé qu’ « une attention particulière a été accordé au programme de la monnaie unique de la CEDEAO pour lequel l’objectif fixé est le lancement de cette monnaie en 2020. Des progrès significatifs ont été enregistrés par nos États en matière de respect des critères de convergence avec 7 pays à jour sur l’ensemble des 4 critères de premier rang et 6 pays à jour sur 3 des 4 critères. Il en est de même en ce qui concerne la croissance économique ». Le processus du passage du Franc CFA à l’Eco est donc bel et bien lancé.

Si le Franc CFA, en vigueur depuis 1945, alors sous le nom de Franc des colonies françaises d’Afrique, était contestée depuis plusieurs années, y compris par personnalités publiques, donc l’ancien ministre togolais, l’économiste Kako Nubukpo, mais également par des organisations des sociétés civiles de la diaspora, jusqu’aux artistes, l’annonce du 21 décembre intervient dans un contexte de forte crispation des relations entre la France et les pays de l’Afrique francophone avec la montée en puissance d’un « sentiment anti-français » exprimé par les populations.

 

« Je vois votre jeunesse qui nous reproche une relation qu’elle juge post-coloniale. Donc rompons les amarres »

 

Dernier épisode en date, « la convocation » des chefs d’État du Sahel par Emmanuel Macron à la suite de l’attentat qui a vu la mort de soldats français aura été très mal perçue et de nombreuses interventions, publiques, s’en sont suivies, de l’opposant ivoirien, Mamadou Koulibaly , président du Lider, au chanteur Salif Keïta. Si depuis, le sommet sur le Sahel voulu par le Président Emmanuel Macron qui attend « « plus de clarté » de ses homologues, a été reporté en raison de l’attentat djihadiste au Niger et reprogrammé le 13 janvier, à Pau, la mise à mort du Franc CFA apparaît comme une réponse à la colère populaire vis-à-vis d’une ancienne colonie encore trop présente, sur le plan militaire mais également à travers le Franc CFA. Emmanuel Macron ne s’en cachera pas : « Je vois votre jeunesse qui nous reproche une relation qu’elle juge post coloniale. Donc rompons les amarres ».

Une décision saluée par Kako Nubukpo qui s’était vu invité à prendre la porte de sortie de l’Organisation Internationale de la Francophonie pour ses prises de positions publiques sur le Franc CFA. Ce dernier y voit « un retour de la souveraineté de l’Afrique ». Mais concrètement, au-delà du symbole, et du changement de nom, l’Afrique francophone, retrouve-t-elle ainsi réellement sa souveraineté monétaire ? Premièrement, la réforme ne concerne que l’Afrique de l’Ouest, l’Afrique centrale conserve le France CFA. Ensuite, si deux réformes techniques majeures y tendent, la suppression du compte d’opération à la Banque de France et le retrait de la France des instances de la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO), reste un « point à éclaircir » : l’obligation de stocker au minimum 50 % de leurs réserves de change à la Banque de France est supprimée en contrepartie d’une garantie de convertibilité avec l’Euro. Si ce « point » est amené à évoluer, il reste « le point de discorde » exprimée par les économistes notamment pour lesquels l’indexation à l’Euro (1 euro = 655,96 francs CFA), monnaie forte, pénalise et freine la compétitivité des économies africaines qui doivent alors jongler avec l’inflation. Alors qu’une indexation multiple, sur plusieurs devises, dont le Dollars et le Yuan, serait une meilleure option.

Un changement dans la continuité ?

Enfin, le maintien du rôle de la France en tant que garant financier est perçue par certains comme le signe d’un « changement dans la continuité. » Reste aux économistes africains, en premier lieu ceux en fonction, à travailler sur ces « points de détail » qui feront de l’Eco une monnaie souveraine… ou un simple changement de nom, autrement dit, un symbole.