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Didier Acouetey directeur fondateur d’AfricSearch

« L’école ne doit pas s’arrêter aux diplômes, c’est un processus permanent qui doit s’inscrire dans la durée » 

Réformer le système éducatif et la formation sur le continent est selon Didier Acouetey, directeur et fondateur d’AfricSearch, le premier cabinet de recrutement en Afrique, primordial pour réduire le chômage des jeunes populations. Encourager le retour des cerveaux sur le continent également.

 

AfricSearch est le premier cabinet de recrutement des compétences africaines. L’idée de départ était d’enrayer la « fuite des cerveaux africains ». Dix ans après, le phénomène perdure…

 

J’ai lancé la société AfricSearch en 1996 à Paris afin d’encourager les personnes issues de la diaspora africaine installée dans les pays occidentaux à contribuer au développement de l’Afrique. Il s’agit  d’ailleurs, d’une des ambitions premières qui anime ceux qui souhaitent retourner dans leur pays d’origine. C’est ainsi que je me suis lancé dans l’aventure d’AfricSearch, en 1996 avec l’objectif d’encourager le retour des cerveaux. Identifier les talents africains est l’ambition première d’AfricSearch. Au début des années 2000, nous avons mis en place des bureaux de recrutement dans de nombreuses villes d’Afrique telles que Lomé, Cotonou, Dakar, Abidjan, Dakar. Nous avons aussi ouvert un bureau à Washington aux Etats-Unis et commençons à nous développer dans les pays anglophones. Nous organisons différents salons à l’échelle internationale afin de tisser des liens entre les entreprises et les candidats. Nous comptons chaque année, pas moins de 500 recrutements.

 

Reste que l’emploi fait cruellement défaut dans le continent. Qu’est-ce qui selon vous, permettra de diminuer le chômage des jeunes dans les pays africains ?

 

Il faut beaucoup de volonté politique pour parvenir à une réforme efficace des systèmes scolaires et de la formation en Afrique. Les économies doivent se diversifier davantage en Afrique. Pour ce qui est des formations courtes, un certain nombre de réformes sont en cours mais on ne percevra les vrais résultats que d’ici trois à cinq ans, au minimum. Pour les formations longues, le processus me semble être plus profond et nous ne percevrons les résultats que dans les dix prochaines années.

 

Quels sont, selon vous, les pays africains les plus enclins aux nouvelles réformes pour l’éducation et la formation ?

 

Tous les pays d’Afrique se trouvent être dans une dynamique de réformes. Cependant, certains se distinguent parmi les autres. Le Maroc a déjà lancé sa réforme depuis plusieurs années, la Côte-d’Ivoire est également en avance, le Sénégal tente aussi d’accélérer le mouvement, notamment pour les filières courtes et les formations qualifiantes, pour les métiers comme l’électricité, les métiers liés à l’énergie, à l’électricité, à l’agriculture, les métiers de la mer… Nous avions tendance à croire que les pays anglophones avaient une longueur d’avance. Le Kenya, par exemple voit plusieurs projets liés aux réformes du système éducatif émerger. Le pays tente de faciliter l’adéquation de la formation aux besoins du marché même s’il existe une culture éducative un peu plus développée avec des centres d’excellence.

 

Quels sont les domaines d’activité qui peinent à recruter « local » ?

 

Les filières techniques sont peu importantes en Afrique. Aujourd’hui, les écoles techniques et les écoles à métier sont très peu nombreuses sur le continent. Trouver de bons ingénieurs agronomes, des personnes spécialisées dans les travaux publics, par exemple est difficile. Il existe une forte pénurie de main-d’œuvre qualifiée et cette filière technique souffre beaucoup de ce manque. Même si cette main-d’œuvre est disponible, elle n’est pas très bien formée. Il s’agit de métiers exigeant une technicité que les centres proposent très peu.

 

Vous appelez à une réforme profonde des systèmes éducatifs. Et à inviter l’entreprise à participer à former les leaders de demain…

 

Aujourd’hui, les formations sont bien trop théoriques et il faudrait davantage ajouter d’aspect pratique, notamment pour les formations longues. Par ailleurs, il existe des filières pour lesquelles il faudrait réduire le nombre de jeunes Africains. Ces jeunes optent pour des filières pour lesquelles il n y’a pas assez de débouchés, comme la littérature, la philosophie qui aujourd’hui, absorbent plus de trois quarts des jeunes diplômés. Ils ont choisi ces domaines parce qu’il n’existe pas de filières alternatives. L’idéal serait de limiter l’accès à ces filières en développant celles qui sont plus techniques. L’enseignement du monde du travail est important. Il serait nécessaire de développer  la mise en place de conseils d’administration avec des chefs d’entreprises qui donnent la visibilité de ce qui se fait aujourd’hui, sur le marché du travail. Ainsi, il serait plus facile d’inciter à réformer, de la même manière qu’il serait intéressant d’offrir plus de débouchés en termes de stage aux étudiants qui se trouvent dans les filières initiales. En effet, la plupart du temps, lorsqu’ils découvrent l’entreprise une fois diplômés, il est déjà tard. Au niveau des filières courtes il faudrait créer des formations professionnelles beaucoup plus courtes, sur un certain nombre de métiers, que ce soit le secteur de l’agro-industrie, celui de la mécanique, de la programmation informatique, celui des infrastructures… Il serait aussi intéressant de proposer des formations très courtes sur un ou deux mois pour rendre plus opérationnels les jeunes diplômés.

 

Aujourd’hui quel est le profil des diplômés Africains ? 

 

Aujourd’hui, beaucoup de jeunes diplômés sont au chômage et ils ont pourtant un niveau de formation leur permettant de s’adapter à beaucoup de métiers. Si on leur offre des formations très courtes comme leur apprentissage a été renforcé par cette formation.  L’école ne doit pas s’arrêter aux diplômes, c’est un processus permanent qui doit s’inscrire dans la durée. Les jeunes devraient pouvoir disposer de formations continues accessibles tous les un, deux, voire trois ans.

 

Pensez-vous que dans les prochaines années la croissance démographique africaine  créera plus d’emplois ?

 

La croissance que nous avons observée a créé très peu d’emplois ces dernières années parce qu’elle était très orientée vers les matières premières. L’idéal serait que cette croissance s’industrialise, qu’elle soit transformatrice de l’économie africaine et qu’elle puisse, donc créer le maximum d’emplois pour tous ces jeunes qui vont arriver sur le marché de l’emploi. Nous estimons qu’ils seront entre 10 et 14 millions à y accéder, chaque année. Une croissance bien plus inclusive créera plus d’emplois. Ce sera une vraie bombe sociale et nous pouvons déjà le constater.


 

Propos recueillis par Darine Habchi

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