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Diaspora Des ressources humaines, financières … mais pas encore politiques

Elles n’ont jamais été aussi mobilisées. Dans leur pays d’accueil comme dans leur pays d’origines. Les associations, think tank, et autres clubs qui les réunissent se multiplient. Et les Etats, de départ comme d’origine, cherchent aujourd’hui à capitaliser sur « la sixième région africaine ». A l’occasion du forum des diasporas africaines, qui se tient le 22 juin à Paris , ANA, partenaire média de la rencontre, consacre son dossier du mois à la thématique.

Par Dounia Ben Mohamed

« Les dirigeants africains ont compris aujourd’hui que la diaspora est une partie de la solution. Ce qui fait que nous ne prenons pas pleinement conscience de la force économique et sociale que nous représentons, c’est que nous ignorons souvent l’impact que nous, diaspora, pouvons avoir collectivement sur le développement du continent africain. » Khaled Igue en est convaincu. Les diasporas africaines ont un rôle à jouer dans la construction, voire de la reconstruction de l’Afrique. C’est dans ce sens qu’il a crée le club 2030 Afrique. Un think tank destiné à réunir les expertises afin d’accompagner les dirigeants africains dans la marche vers l’émergence fixée pour un certain nombre de pays à 2030.

Ce dernier participera le 22 juin prochain à Paris au Forum des diasporas africaines. Organisé par l’Institut de Prospective Economique du Monde Méditerranéen (IPEMED), présidé par Jean-Louis Guigou, la rencontre est présentée comme  » le plus important événement dédié aux rencontres et au partage d’expériences entre membres des diasporas et décideurs économiques et politiques. « Si d’autres rencontres ont porté sur le thème, celle-ci a de singulier qu’elle réunit des décideurs politiques, économiques et de la société civile des deux continents » indiquent les organisateurs. Signe de l’importance que revêt celle qui fût qualifiée de « sixième région d’Afrique », très longtemps négligée par les pouvoirs publics, de leur pays d’accueil comme d’origine.

Le Maroc précurseur avec un ministère dédié aux MRE

Aujourd’hui, si les évènements qui lui sont dédiés se multiplient, c’est parce qu’elle, où plus exactement, elles, les diasporas africaines dans le monde, n’auront jamais été aussi mobilisées, tant dans leur pays d’arrivée que de départ, sur les plans sociaux, économiques, mais également politiques. Un vivier sur lesquels les pouvoirs, des deux rives de la Méditerranée, cherche aujourd’hui à capitaliser. Précurseur, le Maroc aura été l’un des premiers pays à mesurer l’importance de sa diaspora. En créant un ministère qui leur sera dédié, le Ministère des Marocains résidents à l’Etranger (MRE). Avec dans le viseur, un facteur : la part, croissante, des MRE dans le PIB national. L’idée, tout en répondant aux problématiques que rencontrent les résidents dans leur pays d’accueil comme d’origine, et de canaliser ses fonds, essentiellement tournées vers des besoins quotidiens (alimentation, santé, scolarisation…) voir l’achat de biens immobiliers, vers des projets à fort impact socio-économique. Depuis, lui ont emboîté le pas, le Sénégal, le Mali ou encore la Côte d’Ivoire. Dès 2010, à peine élu, Alassane Ouattara, lance un appel à la diaspora l’invitant à participer à la reconstruction d’un pays marqué par une décennie de crises. Il crée un site sur lesquels les Ivoiriens de l’étranger déposent leur candidature. Plusieurs d’entre eux seront alors recrutés à des postes stratégiques. Parmi lesquels, Issiaka Konaté, un ancien de la City, à Londres, qui n’a pas hésité à rentrer au pays pour prendre la tête de la Direction des Ivoiriens de l’extérieur. « Ce n’était pas facile au départ, admet-il. On a tendance à vouloir importer nos méthodes sans tenir compte des réalités locales. » Aujourd’hui, tout en répondant aux problèmes rencontrés par ses compatriotes dans le monde, il participe à porter la voix de l’Afrique dans les rencontres avec l’Union Européenne notamment, focalisée sur les questions migratoires. « Si nous devons reconnaître que l’Afrique a sa part de responsabilité dans ce nouveau phénomène, nous devons aussi admettre une part non négligeable de l’Occident. Ce partage de responsabilités explique pourquoi la solution ne peut être que concertée. Du processus de Rabat à la Stratégie de Dakar, un cadre a été défini pour encourager la migration régulière, décourager la migration irrégulière et renforcer les synergies entre migration et développement. »

«J’ai tendance à penser qu’on n’est que des vaches à lait, bons qu’à envoyer des mandats via Western Union… »

Un processus dans lequel les diasporas ont à un rôle à jouer. Mais au-delà de leur présence dans des associations d’accueils de migrants, des partis d’opposition en exil, ou autres, les diasporas restent limitées dans leur participation à la vie politique, là encore, ici comme là-bas. « En France, on nous perçoit soit comme l’ennemie de l’intérieur soit comme l’arbre qui cache la forêt. Tantôt rejeté, tantôt manipulé » déplore un conseiller municipal d’Île de France, autrefois encarté PS aujourd’hui indépendant. « Je suis Marocaine, et si la constitution le permet, concrètement on ne peut toujours pas participer aux élections locales au Maroc, regrette Leïla, franco-marocaine. J’ai tendance à penser qu’on n’est que des vaches à lait, bons qu’à envoyer des mandats via Western Union… »

La prise de conscience actuelle est le soudain intérêt pour les diasporas annoncerait-il une nouvelle ère pour ces personnes qui se considèrent comme des traits d’union entre leur pays d’origine et d’adoption ? En France, Emmanuel Macron, qui promet à son tour un renouvellement des relations franco-africaines, a réuni des fils et filles de la diaspora dans son Conseil présidentiel pour l’Afrique. « On crée des ministères, des conseils, des agences, mais en réalité, ce qui focalise toutes les attentions c’est l’aspect économique. Personne n’est prêt à laisser la diaspora, constituée de binationaux, jouer un rôle politique. Pas plus en Afrique. Si la création de la sixième région africaine, un vieux serpent de mer, n’a jamais été effective, ce n’est pas pour rien. En Afrique, on voit les membres de la diaspora comme une menace, une concurrence pour les acteurs en place, sur la scène politique comme économique. Cette réalité là, elle ne change pas ! » assure un élu sénégalais, contraint de renoncer à sa binationnalité pour faire carrière en politique dans son pays d’origine. En attendant, il confirme une tendance : le nombre grandissant des “repat”. Des fils et filles de la diaspora qui s’installent dans leur pays d’origine pour bouger les choses de l’intérieur.


 

Par Dounia Ben Mohamed