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Dette africaine : « L’Afrique n’a pas le monopole de l’endettement »

En marge du Sommet sur le financement des économies africaines organisé à Paris à l’ initiative du président Emmanuel Macron, le collectif « Je m’engage pour l’Afrique »* a publié un livre blanc, Contresens. Une invitation à repenser la question de la dette africaine, en l’orientant sur les solutions, et en intégrant les jeunes et la société civile. Explications avec Thomas Bajas, Ange Bouyou-Mananga, Raony Cabral Silva, Mamadi Condé, Mélanie Keita, Camille Louis-Joseph, Yassine Taleb, Maya Tira, Amina Zakhnouf et Ileana Santos.

Propos recueillis par DBM 

En marge du Sommet, vous avez publié un livre blanc, Contresens. Pourquoi ? Et quel est votre message?

Dans la déferlante médiatique et politique qu’engendre la question épineuse de la dette des pays africains, nous avons identifié deux véritables contresens. Le premier c’est de ne pas convier la société civile et les jeunes à réfléchir à cette dette, et aux alternatives pour financer nos économies durablement. Le second c’est de continuer à amplifier les voix et discours alarmistes qui donnent l’Afrique grande perdante des conjonctures économiques multiples sur la planète a connu; perdante sur le plan sanitaire, fragile et volatiles peu digne de confiance. Ce discours génère un défaut de confiance dans l’opinion publique et chez les investisseurs privés qui finissent par entériner cette image de cul de sac financier. C’est néfaste, contre-productif.  

Concrètement, ne focaliser le propos que sur la dette publique des pays africains reviendrait à porter des œillères en permanence, et refuser la conséquence, l’impact, ou les contingences des crises que le continent vit. Partons des solutions, posons la question à l’ensemble de la société civile. Le reste suivra. 

C’est votre postulat : penser la dette africaine est un contresens. Quelle est l’idée ? L’annuler, la reformuler… la réinventer ? 

Notre postulat est de dire que penser la dette sans les jeunes et la société civile est un contresens. La penser est évidemment essentiel, mais c’est un travail collectif. 

Globalement, le sujet du financement de nos économies doit devenir l’affaire de tous et donc les jeunes doivent prendre part au débat. Nous devons être capable d’être plus pédagogue, de l’expliquer simplement, d’expliquer les enjeux et d’en tirer les conséquences. 

Nous proposons également d’étendre le débat aux solutions et à la manière dont cette dette va être employée. Sans aborder cette dimension, le débat sur la dette est à notre sens réduit à des considérations techniques sans véritable vision stratégique.

Quoi qu’il en soit, selon vous, cette dette africaine augurera du futur des relations entre la France et l’Afrique, plus largement entre l’Europe et l’Afrique ? 

C’est l’opportunité d’engager une nouvelle dynamique. Évidemment, on regrette que la conférence ne se tienne pas dans une ville africaine, qui aurait permis de bien signer l’intention de mettre les pays africains sur le même piédestal que ses homologues. C’est un acte fort manqué pour nous. 

Quant à la dette, on espère que cette conférence désamorcera une partie de la frénésie qui entoure le sujet. La dette est un moyen de financement qui peut être bénéfique si tant est qu’il soit utilisé à bon escient. Il faut commencer à réfléchir par les objectifs, pas par les moyens. Quand on aura opéré ce changement de paradigme, on sera en posture de réfléchir aux meilleures façons d’allouer l’argent emprunté pour qu’il puisse servir au financement d’infrastructures, de tissus de PME génératrices d’emplois, de protection sociale et de politiques de stimulation de l’économie réelle. 

En démystifiant le poids de la dette, en s’extirpant du débat alarmiste, on pourra aller vers des économies plus assainies, plus durables. 

Pourquoi cette obsession autour de la dette africaine? Plusieurs économies, et notamment dans ce contexte de crise Covid 19, sont endettées. La Chine détient environ $ 1120 milliards de bons du Trésor américain, faisant d’elle le créancier numéro un des États-Unis. L’Europe, comme au moment de la crise des subprimes, s’est de nouveau endettée pour faire face à la pandémie, mais une dette contractée à des conditions avantageuses, et qu’au final, nous le savons, elle ne remboursera pas. Alors que l’Afrique… Le soucis finalement ce n’est pas la dette, mais les conditions assorties à cette dette ? 

Pour nous, la question n’est pas tant autour de la dette, mais de ce qu’on en fait. Aujourd’hui, le continent africain est de fait sous-financé, et devrait l’être davantage. L’Afrique n’est pas isolée dans cette réflexion, elle n’a ni le monopole de la crise, ni celui de l’endettement. Mais les pays du continent ont une urgence réelle pour répondre aux objectifs de développement sans se retrouver dans une situation étouffante.

Cela dit, la surreprésentation de la question de la dette des pays africains, c’est un débat anxiogène pour les jeunes qui se demandent de quelles économies ils hériteront, jeunes actifs, jeunes étudiants, ou réfléchissant potentiellement à travailler sur le continent. 

Et c’est pour cela qu’on aimerait porter le débat sur les solutions, à tous les leviers qui existent ailleurs pour booster l’économie réelle, et générer de la croissance, qui aurait un impact évident sur le quotidien des citoyens, mais aussi l’équilibre de la dette. 

Pour conclure, quelles conclusions tirez-vous de ce Sommet ?

Au-delà des mesures qui ressortent de ce sommet – et qu’il faudra suivre pour s’assurer qu’il ne s’agit pas simplement de bonnes intentions – il est important de s’interroger sur la symbolique politique de cet événement. Il est difficile, en regardant la conférence de presse de clôture, de ne pas avoir un sentiment de déjà vu, un sentiment de moment anachronique. Discuter des questions de financement des économies africaines en dehors du continent africain ; voir des dirigeants africains se réjouir d’un “New deal proposé par le président Macron” ; se rendre compte que la sortie de crise ne semble pouvoir passer que par des faveurs accordées par le reste du monde, laisse penser que certaines mauvaises habitudes sont tenaces et que ce qui aurait dû être fait pour se sortir de cette position, ne l’a pas été. A court terme, les pays africains n’ont sûrement pas d’autres choix. A long terme, la principale leçon à tirer de cette séquence est qu’il est impératif de construire un modèle économique africain capable de résister aux chocs. C’est le sens de l’engagement de JMA.

*JMA – « Je m’engage pour l’Afrique » est le premier incubateur de politiques publiques à destination de tous les afro-optimistes, d’où qu’ils viennent, souhaitant être les porte-paroles d’une jeunesse qui partage notre ambition pour l’Afrique .

Créée en décembre 2020 par Ileana Santos et Amina Zakhnouf, JMA est une association apolitique à but non-lucratif qui rassemble la jeunesse afro-optimiste pour la construction des futurs du débat public souhaitables entre l’Afrique et l’Europe par la valorisation des innovations, l’influence et la co-construction de solutions impactantes.

JMA souhaite ouvrir la réflexion sur le sujet de la dette publique des pays africains et porter les voix de jeunes experts au travers d’un Livre Blanc intitulé « Contresens » que vous pouvez retrouver sur https://jmafrique.com/ et LinkedIn JMA.

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