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Déchéance de nationalité ou le combat des deux France !

Des attentats du 11 septembre 2001 à ceux de 2015, en passant par les émeutes des banlieues françaises en 2005, la lecture de ces événements marquant l’Occident conduira-t-elle les dirigeants français à changer le paradigme fondateur de la République? Le projet d’inscription dans la Constitution de la déchéance de nationalité pour les terroristes binationaux nés Français remettrait en question le principe républicain fondé sur l’égal traitement des citoyens français devant la loi.

Les partisans de cette réforme s’en défendent. Elle n’ouvrirait pas la boîte de Pandore. Pourtant, sitôt l’annonce faite, le Front National, devenu aux dernières élections le 1er parti de France en nombre de voix, se félicitait ostensiblement de la reprise d’une de ses plus emblématiques mesures. Son opportuniste vice-président en appelait même à élargir les cas de déchéance de nationalité. La réforme signerait, quoiqu’il en soit, une symbolique victoire dans l’historique combat entre les deux France. Celle jusqu’ici minoritaire des tenants d’une identité nationale exclusivement fondée sur les racines et le jus sanguinis ou droit du sang face à celle des valeurs universelles héritées des droits de l’homme et du jus soli ou droit du sol.

 

L’opposition des deux France est ancienne. Rappelons-nous son paroxysme à la fin du XIXe siècle. Emile Zola publie « J’accuse… ». Il en fait « l’Affaire » pour désigner l’affaire Dreyfus du nom de ce capitaine de l’armée française, polytechnicien, juif d’origine alsacienne accusé à tord de trahison. La France vit alors une atmosphère nationaliste et antisémite. Après la sévère défaite face aux Allemands en 1870, le grand projet national de la 3ème République est de refonder la France et de restaurer sa grandeur grâce notamment à l’école de la République et au projet colonial civilisateur.

 

La France républicaine, malgré tout, s’imposera au XXe siècle. Vichy et l’horreur de la seconde Guerre mondiale solderont le fond antisémite français. Les droits acquis par les femmes permettront à l’universalité de réellement le devenir. En revanche un demi-siècle après la décolonisation et la Guerre d’Algérie, les impensés coloniaux ne sont toujours pas soldés. L’imaginaire tout entier est loin d’être décolonisé. Les binationaux des ex-colonies sont suspects d’être porteurs de tares parmi lesquelles la délinquance ou la déloyauté à l’égard de la France. Il est donc préférable de s’en séparer. Une suspicion qui dépasse les simples réactionnaires comme l’ont illustré les dirigeants du football français et leurs velléités d’instaurer des quotas de binationaux en 2011.

 

Une attitude qui n’a pas toujours été celle-ci, au contraire. L’historien Gérard Noiriel a utilement rappelé le contexte de l’adoption de la loi de nationalité de 1889. Ses auteurs prétextent les rixes impliquant des enfants d’étrangers à Marseille, en 1881, pour imposer le double jus soli. Cette loi de 1889 les prive alors du droit de décliner, à la majorité, la qualité de Français. Mieux, ceux d’origine belge, italienne ou allemande dont les parents sont eux-mêmes nés en France sont déclarés français à la naissance. L’accès à la nationalité est alors non seulement perçu comme l’assurance de la fidélité à la France mais aussi comme moyen de prévention de la délinquance. Une perception qui vaut aussi pour les descendants de l’ex-empire colonial avant de brutalement s’inverser vers la fin du XXe siècle.

 

Alors que la violence d’une mondialisation économique et culturelle génère son lot de « radicaux islamisés » et grossit les rangs des damnés de territoires déstructurés –les banlieues, l’Afrique et les pays en guerre– les dirigeants échouent globalement à conduire des politiques économiques à même de répondre durablement à l’angoisse première de leurs peuples respectifs : le chômage de masse. Les ingrédients sont alors réunis pour que chacun désigne son bouc-émissaire. L’Occident pour les uns. Les émigrés maghrébins et africains ou leurs descendants, les soi-disant jeunes de banlieue, pour les autres. D’autant plus qu’en France, aucune véritable politique d’intégration n’a été conçue et a fortiori mise en œuvre. La binationalité de ces derniers doit alors être combattue.

 

Les droits de tout individu sont consacrés en France, soyons clairs. Mais les fantasmes et les peurs charriées par cette figure des maux français, le « musulman » du XXIe, en fait désormais la cible exclusive et revendiquée des partis d’extrême droite, d’une partie de la droite et peut-être (?) dorénavant de la gauche. Ce statut rappelle étrangement celui du juif de la fin du XIXe. Les identités ébranlées, l’hypermédiatisation et l’ultra-simplification des causes d’événements complexes conduisent à réarmer les tenants des racines et du sang. Après être parvenu à rallier nombre de républicains à leur soi-disant « bonnes questions », ils les rallient désormais aussi à leurs « mauvaises réponses ».

 

Aveuglée par le court terme, dans le déni des stigmates de son passé colonial et en l’absence d’un « J’accuse… » ou d’un discours, à l’instar de celui du Vel d’Hiv de Jacques Chirac, en 1995, à même de la libérer d’elle-même en établissant cette vérité, la France risque un jour, inexorablement, le pire. La stigmatisation constitutionnelle de ses concitoyens français issus de sa propre histoire, marquera une nouvelle étape. Lucide sur ses maux et son parcours, consciente de sa pleine diversité et ferme sur ses idéaux, elle trouvera la force de se retrouver pour se dépasser. Puisse la France s’inspirer d’une sagesse africaine qui enseigne que : « Si tu ne sais pas où tu vas, regardes d’où tu viens ».


 

Idrissa M. Diabira, binational
Fondateur du cabinet Interface Africa
idiabira@interface-africa.com

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