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DAKAR Les Nuits de la pensée L’Afrique, avenir du monde

La première édition des «Nuits de la pensée» a servi de prétexte vendredi dernier à des universitaires africains et de la diaspora pour un débat fructueux autour de l’assertion : «l’Afrique s’inscrit dans le monde».

A l’actif de l’historien et politiste Achille Mbembé et de l’écrivain-économiste Felwine Sarr, «les Nuits de la pensée» a permis de briser certains clichés sur l’Afrique : «pas assez entré dans l’Histoire», «cœur des ténèbres» ou encore continent de l’oralité et du sous-développement etc… Scindée en trois sessions, la rencontre a donné lieu à des échanges de haute facture. Analysant les thématiques : «Universalisme décolonialité et mutualité» ; «L’écriture imaginaire et identité» et «L’Afrique : la condition planétaire», durant plus de 5 tours d’horloge, les différents panélistes ont évoqué les questions des héritages postcoloniaux, celles liées à la pensée et aux épistémologies post et néocoloniales. Aussi, la quête de nouvelles formes du politique et de la citoyenneté, ainsi que l’Afrique et sa relation planétaire, des thèmes récurrents de l’identité, de l’altérité et de la différence, des langues, ou encore de l’universel et du particulier, ont été discutés. Mais également des préoccupations concernant le devenir de la planète en général. Selon l’historien Mamadou Diouf, l’inscription de l’Afrique dans le monde est déclinée de deux manières. «C’est probablement le continent le plus représenté au monde. Tout le monde a une idée de ce que c’est l’Afrique et de ce qu’il faut faire en Afrique pour régler les problèmes africains. C’est une longue histoire d’un continent qu’on n’a jamais pensé. Même si c’est le continent de l’origine de l’homme qui fait partie de l’histoire. D’autre part, il y a des Africains mais aussi des non Africains qui ont toujours considéré que l’Afrique a proposé au monde quelque chose qui était unique», explique-t-il. Pour, lui l’idée que «l’Afrique n’est pas dans le temps du monde est une idée qui est restée centrale». «La génération à laquelle je m’intéresse, c’est cette génération qui a tenté précisément de faire revenir l’Afrique dans le temps du monde, dans le cycle de l’histoire. C’est à-dire au début du 20e siècle et surtout après la seconde guerre mondiale, les Africains ont commencé à réfléchir sur l’Afrique, à réfléchir sur la manière dont l’Afrique est présentée dans le monde. Je veux parler de la Négritude de Senghor ou de Césaire qui étaient ensemble, mais dont les préoccupations n’étaient pas nécessairement identiques. Mais aller dans le même sens», note-t-il. D’après lui, ce qui a été particulier et important pour Césaire, c’est la colonisation. Car, la colonisation aussi a décivilisé le colonisateur. «Et ce que l’Afrique va proposer, ce que la Négritude va proposer, c’est de re-civiliser et l’Africain et le colonisateur. C’est de proposer ce que Senghor va appeler la civilisation de l’Universelle, qui est à la fois la prise de possession du monde par les Africains. Mais qui à la fois une manière de proposer un destin pour l’Afrique. On peut parler aussi de Cheikh Anta Diop qui a considéré qu’il faut requalifier l’histoire universelle…», souligne-t-il

Défaut de réflexion et de prise en charge 

Les ateliers de la pensée sont déclinés autour d’un un concept qui vise à prendre en compte des questions urgentes à peser. «C’est pour réfléchir sur les transformations du monde contemporain, pour réfléchir sur la place du continent africain, sur ce que nous nommons condition planétaire et pour prendre en charge d’un point de vue théorique des problématiques, non seulement qui intéressent le devenir le continent, mais aussi le devenir du monde. Puisque le continent est dans le monde», confie Felwine Sarr. D’après lui, «c’est une démarche intellectuelle et symbolique. Car le monde que nous avons en partage nous impose un certain nombre de défis. Et nous pensons que ces défis bien clairs ont eu un prolongement pratique et doivent être d’abord pris en charge par de la réflexion et par de l’inventivité, par de la créativité. Et que, probablement, contrairement à ce que l’on pourrait entendre, ce qui nous fait défaut et ce qui manque, c’est un déficit de réflexion et de prise en charge de nos problématiques». Pour Achille Mbembé, «Dakar est un peu pour toute l’Afrique et pour le monde aussi, mais surtout pour l’intelligencia africaine, une porte ouverte». «Penser dans le double sens d’accomplir un acte réflexif et de prise de distance par rapport à la réalité pour mieux la déchiffrer. Et on espère, pour mieux avancer, penser dans le sens de prendre soin de quelques causes qui, pour nous, sont essentielles. Parce que du destin de ceux-là, il y va de notre survie», dit-il.


 

 

Mouhamed CAMARA