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Culture : l’art africain contemporain s’installe sur le marché international

En hausse sur la scène internationale¸ la cote de la création africaine contemporaine est nourrie par un nombre croissant de foires et de ventes aux enchères dédiées, tandis que les acteurs de la finance commencent à s’y intéresser. Une dynamique qui doit désormais être pérennisée. 

Par Patrick Nelle, à Douala

Longtemps anecdotique, l’émergence de l’art contemporain africain sur la scène internationale est vraiment devenue effective à partir de 2015, explique Armelle Dakouo, la directrice artistique de la foire d’art contemporain africain AKAA (pour « Also Known as Africa »), dont la 6e édition s’est tenue du 12 au 14 novembre à Paris (France). Avec l’incontournable foire londonienne 1:54, AKAA est l’autre grand-messe européenne de l’art contemporain africain. 

Aujourd’hui, ces grandes manifestations culturelles et commerciales contribuent « à la structuration d’un marché autour de la scène contemporaine d’Afrique », explique la responsable artistique, qui voit de fait ces dernières comme des « plateformes privilégiées de mise en relation des galeries avec des collectionneurs, des institutions et des fondations des musées […]». 

De plus en plus d’enchères dédiées à la création continentale

Attentives à cette nouvelle dynamique, les maisons de ventes aux enchères parient de leur côté de plus en plus sur la scène artistique contemporaine d’Afrique, en organisant un nombre croissant de ventes dédiées à la création du continent. Selon un décompte réalisé par le sud-africain Cogal, 45 ventes aux enchères internationales dédiées à l’art contemporain africain ont ainsi eu lieu entre janvier 2020 et juin 2021, deux ventes pilotées par Sotheby’s, en mars et en octobre 2020, rapportant à elles seules plus de 4 millions de dollars tandis que la maison Bonhams a adjugé pour 2,1 millions d’euros d’œuvres d’artistes africains en 2020. 

Pour Christophe Person, directeur du département Art Contemporain Africain auprès de la maison de vente française Artcurial, cette appétence nouvelle pour la création contemporaine africaine est justifiée dans la mesure où les « œuvres produites sont particulièrement pertinentes dans notre monde globalisé » ; le résultat selon lui de l’Histoire et de la faculté très particulière des africains à « comprendre le monde d’une manière différente, ces derniers [ayant] toujours parcouru le monde, parfois parce qu’ils y étaient forcés et parfois parce qu’ils l’avaient décidé ». Or, « pour les artistes, cela signifie qu’ils sont capables d’avoir un regard pertinent sur les enjeux de société d’aujourd’hui. 

Toujours plus de transactions réalisées via les plateformes internet 

Autant d’éléments « qui rendent leurs œuvres particulièrement pertinentes dans le contexte actuel et attrayantes pour le monde de l’art, en particulier pour les collectionneurs », précise le spécialiste, qui note par ailleurs que « de plus en plus de ventes se font à distance, au travers de plateformes internet ». Pour preuve, la dernière vente aux enchères d’Artcurial consacrée à l’art contenporain africain, en juin dernier, était organisée en ligne et a réalisé un chiffre d’affaires de 1,24 millions d’euros. Idem pour les ventes susmentionnées de Sotheby’s, elles aussi organisées en ligne, avec à la clé des ventes pour plusieurs millions de dollars, témoignant de la côte grimpante des artistes africains sur le marché international.

Anjel, Didier Claes Gallery@Akaa-DR

Reste à éviter une dépendance excessive vis-à-vis de l’extérieur : « À l’exception de l’Afrique du Sud, il n’y a pas de véritable marché intérieur dans les pays africains, les artistes ne sont pas très soutenus, et il manque des canaux de promotion », déplore l’artiste peintre Sisqo Ndombe pour qui « le marché de l’art contemporain africain se trouve au Royaume Uni, en France, aux Etats-Unis, vu que les artistes africains y sont beaucoup plus côtés ». À rebours de ce jugement, Sotheby’s a pourtant révélé que 70% des ventes réalisées lors de ses enchères de mars dernier, consacrées à l’art contemporain africain l’ont été auprès d’acheteurs venus du continent, pour la plupart âgés de moins de 40 ans.

Des initiatives locales pour structurer le marché intérieur

Une tendance nouvelle sur laquelle cherche du reste à surfer Sisqo Ndombe. Agé de 36 ans, l’artiste visuel, originaire de la République démocratique du Congo, est également un entrepreneur culturel, fondateur de la galerie virtuelle Bandombe Galerie, qui permet aux artistes contemporains africains d’exposer et de vendre leurs œuvres en ligne. Sa plateforme, fondée en 2018, revendique aujourd’hui 800 jeunes artistes inscrits, originaires d’une trentaine de pays africains et aurait « écoulé un peu plus de 200 œuvres », assure son fondateur. 

Issue de la diaspora africaine basée à Londres, la collectionneuse Freda Isingoma suggère pour sa part la création de fonds d’investissement spécialisés dans l’achat d’œuvres d’art comme piste pour promouvoir l’art africain contemporain. Après une carrière dans la banque d’investissement, cette passionnée d’art a fondé KIISA Art, une entreprise d’investissement qui réalise justement des placements dans des œuvres d’art, et qui cherche à valoriser les œuvres comme des actifs financiers à part entière. 

Une financiarisation de l’art

À cet effet, elle a créé Art4AfricaFund, un fonds qui parie sur l’intérêt croissant du marché pour l’art contemporain africain et qui capitalise sur la relation historique existant entre les financiers et monde de l’art : « L’art et l’investissement sont liés depuis de nombreuses années. Le premier fonds d’investissement artistique répertorié a été créé par André Level à Paris en 1904. Depuis, les fonds plus connus comme British Rail Pension Fund (années 1970) et Fine Art Fund (2004-2009) ont ouvert la voie à une reconnaissance plus large de l’art en tant qu’actif investissable. », rappelle ainsi Freda Isingoma, dans une contribution intitulée « Art funds can play a critical role in the development of the African and diaspora art ecosystem », et publiée en septembre 2021.

De fait, cette financiarisation de l’art peut d’ores et déjà s’enorgueillir de nombreux succès, ce type de fonds ayant par exemple joué un rôle moteur dans l’émergence de la Chine sur le marché de l’art, au cours des quinze dernières années. « Apparus en 2008, les fonds d’art chinois ont joué un rôle essentiel dans la croissance du marché de l’art chinois. L’investissement ciblé sur les artistes chinois a été déterminant pour la reconnaissance mondiale de l’art contemporain chinois et la hausse des valorisations qui en a résulté. Les fonds d’art ont donné naissance à une culture de collectionneurs plus jeunes et dynamiques et à une infrastructure artistique en expansion, ce qui a progressivement positionné la Chine comme l’un des plus grands marchés de l’art mondiaux », conclut Freda Isingoma. Une manière comme une autre de dire que ce qui a marché sous certaines latitudes pourrait aussi s’avérer pertinent sous d’autres….

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