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Côte d’Ivoire- Philomène TIA, analphabète et femme d’affaires prospère

Sans complexe. Philomène Tia, vit un véritable conte de fée. Issue d’une fratrie de 42 enfants dont 7 garçons pour 35 filles, privée d’écoles pour aller travailler sur les champs, enfant, mariée sans son consentement à 18 ans, elle se lance dans les affaires, au départ, par instinct de survie.

« Quand mes amies revenaient de l’école tandis que je partais au champ, j’avais si mal. Mais, ma maman m’a dit que tu dois réussir dans la vie, les épreuves commencent par des difficultés ». Cette phrase de sa maman, Philomène Tia en fera son crédo. Pour celle qui n’a jamais eu la chance de passer une minute sur une table-blanc d’école, dans son village de Déoulé, 15 Km de Man (582 Km d’Abidjan, Région du Tonpki, Ouest), le courage va faire la différence. « La question qui me taraudait l’esprit était simple, comment réussir dans la vie sans être passé par l’école ? C’était là mon obsession » indique Philomène. Elle est envoyée dans la grande ville de Man, chez une parente qui vend des feuilles d’attiéké. Elle se lance alors à corps perdu dans le travail. « Avec 40 paquets de feuilles, j’ai gagné 2000F que j’ai investi dans le commerce de «  l’alloco », la banane frite à l’huile et j’ai gagné comme premier bénéfice, 600FCFA » se souvient-elle, alors qu’aujourd’hui, ses transactions portent sur des millions de FCFA.
« Guinéens et ivoiriens se retrouvaient chez moi pour leur approvisionnement en poisson, voici comment je suis devenu commerçante »
Elle démarre ainsi comme  manœuvre agricole pour 300 FCFA, tout juste « pour avoir un peu à manger » et parviens même à en mettre un peu de côté. « Mes économies ont atteint 15000FCFA que j’ai investi dans un champ d’arachide qui m’a rapporté 350.000 FCFA à la vente. J’ai utilisé 200.000 FCFA en cette période pour l’achat de deux congélateurs et la construction d’un magasin à 50.000 FCFA. J’ai commencé à vendre du poisson à Sipilou, à 150 Km de Man et 7 Km de la Guinée. Guinéens et ivoiriens se retrouvaient chez moi pour leur approvisionnement en poisson, voici comment je suis devenu commerçante ».
Elle investi ensuite dans l’achat de riz paddy revendu six mois plus tard et quand, en 1997, la Banque africaine de développement (BAD) initie le projet Ouest pour l’élevage, elle saisit l’opportunité. « Mon mari ne voulait pas, il disait n’avoir jamais vu une femme pratiquer l’élevage » se souvient-elle. Mais Philomène n’est pas femme à céder sous la pression. Elle démarre, en secret, avec 26 têtes de bœufs et vaches d’une valeur de 3.5 millions de FCFA remboursable sur 10 ans. Mais parfois la vie est injuste et le sort s’acharne. En septembre 2002 survint la crise militari-civile, son parc compte alors 370 bêtes, 300 seront emportés par des rebelles qui la pillent. Philomène est à plat, pire elle doit fuir en Guinée.
Le goût du risque
Un ami commerçant guinéen lui vient en aide et lui donne deux camions de boisson écoulés le même jour à Man à 32 millions de FCFA. « Me revoici à nouveau riche » se satisfait-elle en riant. Elle récidive avec quatre camions. Mais, la vie de commerçant est faire de haut et de bas. Philomène Tia se fait escroquer et perd 16 millions de FCFA. Dans ce contexte de rébellion, aucune justice pour se plaindre. Aguerrie, avec le peu d’argent gagné, elle se relève et reprend  le commerce du poisson entre Abidjan et Man. Risqué entre loyalistes et rebelles. Elle achète le carton de poisson au port d’Abidjan à 15500 F le carton, revendu à 60.000 FCFA/ carton à Man et se fait un pactole de 40 millions de FCFA.
« Pour avoir un peu de tranquillité avec les rebelles, j’ai fait un don à l’ensemble des chefs, de la boisson. Donc par jour, je pouvais vendre six remorques de boisson et ai multiplié les dépôts dans les villes de l’ex-zone rebelle et en un laps de temps, créé 264 emplois au profit des jeunes, explique-t-elle. En 2006, j’ai construit un hôtel ici, à Man, le Golou Marie et investi dans le transport, plus pour répondre à un besoin social au moment des faits. Je ne m’étais pas préparé à cela. Seulement, j’ai utilisé mes fonds propres d’où le nom Maindeba Transport qui signifie “nul ne m’a aidé, c’est pour moi-même“ ». En 2014, « Maindeba Transports » est désignée meilleure compagnie de transport de voyageurs en Côte d’Ivoire et en 2016 elle est lauréate du Prix d’Excellence 2016 pour la valorisation des compétences féminines en terme de groupement. La reconnaissance de la République pour cette mère de six enfants âgée de 48 ans. Ce prix, elle le dédie aux 487 femmes de son regroupement qui s’investissent dans la production, l’achat et la commercialisation des produits vivriers, de café et de cacao. Pour parvenir au résultat, elle a donné l’exemple. « Il n’y a pas affaire de présidente, je travaille moi-même dans mes champs, je vanne mon café et mon riz, je passe beaucoup plus de temps au champ qu’en ville » fait-elle savoir.
« La réussite, c’est l’intelligence. »
Aujourd’hui, Philomène est à la tête d’une affaire florissante : « J’ai 47 cars et camions dans une vingtaine de gares ». En plus de ses 3170 bœufs, un investissement qu’elle appelle « ma banque mondiale ». Egalement propriétaire de biens immobiliers à Abidjan et Man, hôtelière, transporteuse, agricultrice, présidente de coopérative agricole, de dépôt de boisson et de gaz, celle que le handicap de l’analphabétisme n’a pas freinée se fond dans la masse. Dans sa gare, on ne saurait savoir si elle est usagère ou visiteuse. « La réussite, c’est l’intelligence. Avant je croyais que l’école était forcément le seul chemin de réussite mais aujourd’hui, je me satisfais de mon parcours, il a été difficile mais au bout, ma mère a eu raison » se rassure la présidente de la société coopérative simplifiée des productrices agricoles de café cacao et vivriers du Tonpki (Scoops Pavit ).


 Issiaka N’Guessan

 

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