ArchivesReportages

Côte d’Ivoire- Bouaké, le réveil économique par un grand marché toujours attendu

De nouvelles infrastructures, l’implanté de multinationales dont Olam, la reconstruction du marché programmé… La vie a repris progressivement à Bouaké, ancien fief de la rebellion, et avec elle l’économie de ce qui n’a jamais cessé d’être, y compris pendant la guerre, un carrefour des échanges commerciaux sous-régionaux.

« Il y a eu « beaucoup de changements ».  Le président des commerçants de la région de Gbèkè, Aboubacar Touré par ailleurs président de la fédération nationale des acteurs du Commerce en Côte d’Ivoire,est formel : la vie a progressivement repris son cours à Bouaké. « Depuis 2011, avec le retour de la paix, les activités ont repris. Quand il n’y a pas de paix, il n’y a aucune activité économique mais avec l’arrivée des investisseurs, des banques, dans peu de temps, tout ira au beau fixe ».

La deuxième grande ville ivoirienne, Bouaké (349 Km d’Abidjan, Centre-Nord, Région de Gbèkè) se relève péniblement de l’assaut reçu le 19 septembre 2002, date du déclenchement de la rébellion du Nord contre le pouvoir de Laurent Gbagbo. Le temps, et avec lui, les effluves de l’ex-rébellion et la crise postélectorale de 2010/2011 qui a sanctionné huit longues années de sécheresse économique pour cette ville, naguère, un des poumons de l’économie ivoirienne, ont passé. Mais, les traces indélébiles persistent. Bouaké essaie de reprendre son souffle d’antan, cette période où le grand marché rapportait selon une source proche de la municipalité « au moins 3 millions de FCFA par jour ».

Pendant le règne des commandants de zone, Bouaké, fief de l’ex-rébellion, a fait preuve d’une force résilience, palliant à l’asphyxie financière orchestrée par Abidjan. C’est à partir de cette période que Bouaké est devenu un point de vente de motos et autres engins à deux roues ou trois roues made in China, vendues entre 480 000 FCFA à 510000FCFA. Résultat, la ville vit aux rythmes de ces centaines de motos qui encombrent les voies de circulation, occasionnant des accidents et la colère des autorités administratives au passage.

« Avant la crise, les gens venaient du Burkina Faso, du Mali, du Ghana, de la Guinée et même du Libéria pour se ravitailler au grand marché de Bouaké »

« Ce qui freine l’économie de Bouaké, poursuit, Aboubacar Touré, c’est la construction du grand marché de Bouaké. On a fait plusieurs poses de première pierre mais toujours rien ». Et de rappeler que « avant la crise, les gens venaient du Burkina Faso, du Mali, du Ghana, de la Guinée et même du Libéria pour se ravitailler au grand marché de Bouaké. Ce marché, une fois reconstruit sera une garantie pour les fournisseurs et les banques. En attendant, c’est l’anarchie et les banques ne nous font pas confiance ».

En attendant, la mairie a opté pour le déguerpissement des commerçants des petits marchés d’Air France 1 et Ahoungnansou. 7000 commerçants se retrouvent sans site de commercialisation. Même si, « depuis la fin de la crise, le nombre de commerçants augmente, souligne le président des commerçants. La perte économique est tant pour les commerçants que pour la mairie. En tant que vendeur de tissus, avant septembre 2002, je vendais pour 500000 F à 700000 FCFA par jour et plus de 1.5 million de FCFA le mardi. Mes fournisseurs m’envoyaient la marchandise sans crainte. Aujourd’hui, c’est à peine si je peux vendre pour 100000 FCFA »..

Nouvel état d’esprit et innovation

Autre secteur du baromètre économique, le transport. Méïté Mamadou, un jeune transporteur dont les véhicules font l’axe Bouaké-Man pose un diagnostic clair. « Sincèrement, sur le plan économique, Bouaké n’a pas encore retrouvé son lustre d’antan. Dans notre secteur, la crise a engendré un désordre pire qu’avant mais nous essayons de joindre les deux bouts. La situation n’est pas reluisante avec une concurrence devenue très féroce, certes à l’avantage des clients mais qui peut créer des faillites et le chômage ».  Si ce transporteur est morose, c’est en réalité parce que l’activité est en mutation et compte de nouveaux acteurs. Les compagnies de transport UTB, AVS, FFA, CTE, Malex Transport, CITR tiennent le haut du pavé mais subissent la rude concurrence de particuliers.  Conséquence immédiate, la chute du prix du ticket de voyage à 4000 FCFA pour le trajet Bouaké-Abidjan sinon moins.

 

« Bouaké a retrouvé son dynamisme »

Bien avant la crise, à Bouaké, la quasi-totalité des jeunes voulaient travailler à UTB du richissime Kouamé Konan N’sikan. L’un d’eux, après plusieurs années de service a opté pour l’auto-emploi avec 50.000 FCFA. Parti de cette société, en pleine crise, il a flairé un filon jusque-là méconnu à Bouaké, le commerce d’attiéké (semoule de manioc cuit à la vapeur d’eau) accompagné de poisson thon en provenance d’Abidjan. Rencontré par ANA dans sa cour à Nimbo, Oka Konan Hermelan est fier de parler de son investissement qui lui permet de former des jeunes. « J’ai créé le « garba » (point de vente de semoule de manioc cuit à la vapeur d’eau au thon salé) à Bouaké. Je n’avais pas un bon niveau d’étude. La question, comment me faire une place au soleil ? J’ai fait un tour à Abidjan où j’ai gravité dans le milieu du transport urbain pour l’achat de mes outils de production. A 50.000 FCFA je me suis lancé, avec ces maigres moyens, je vendais et réinvestissais ». Il recrute des jeunes filles payées 1000 FCFA par jour puis opte pour huit garçons qui n’attendent plus que d’être installés. De ses huit sites, il ne lui en reste que deux, après l’opération de déguerpissement des servitudes publiques lancée par le ministère de la Salubrité et de l’Assainissement. Mais, Oka Konan ne se décourage pas et invite les jeunes de la villz à suivre son exemple. « Bouaké renaît et n’eut été les événements du 22 juillet (destruction des agences de la compagnie d’électricité, de banque et de commerces), Bouaké a retrouvé son dynamisme. En ce qui me concerne, je n’ai pas de subvention.  Je suis ici le seul vendeur d’attiéké à payer l’impôt, 18000 FCFA par mois. Pour poursuivre, j’ai aujourd’hui un besoin estimé à 6 millions de FCFA ».

Bouaké : 3% du PIB ivoirien

Récemment implantée, en 2013, l’antenne locale de la Chambre de commerce et d’industrie de Côte d’Ivoire (CCI-CI), fait le compte. « Avant la crise, le secteur privé formel symbolisait la vitalité économique de la ville avec les entreprises telles CIDT, Dopa, Fibako, les Etablissements Robert Gonfreville, secteur du textile-filière coton) produisant plus de 150.000 T de coton, plus de 2000 T de tissu, 2200 T de fil et des milliers d’emplois (3700 emplois), 200 PME/PMI identifiées dans différents secteurs d’activités, le secteur touristique avec 75 établissements, l’agro-industrie avec Trituraf avec une capacité de 28000 T d’huile raffinée, la SITAB dans le tabac et la Sodialci dans la distillation d’alcool. Carrefour d’échanges avec les pays de l’hinterland, Bouaké était considérée comme le 2è pôle économique de la Côte d’Ivoire après Abidjan » lit-on dans le document synoptique du secteur privé à Bouaké réalisé à l’occasion de la visite d’Alassane Ouattara en juillet 2013.

« L’impact de la crise » établi par la CCI, relève que « malheureusement, cette position privilégiée a été perdue du fait de la grave crise que le pays a traversé et à laquelle la ville a payé un lourd tribut avec la fermeture et la délocalisation des grandes entreprises, l’absence sur des années du système bancaire et financier formel à commencer par la BCEAO, la disparition de nombreuses PME, la perte de 60% des emplois du privé existant avant septembre 2002 et l’extension de l’activité informelle au détriment de celle formelle » poursuit le rapport.

Le rapport remis au chef de l’Etat mentionne que « Bouaké, selon certaines statistiques, représenterait 758 millions de dollars US, soit 3% du PIB ivoirien et malgré la crise de 2002 à 2011, occuperait la 3è position au plan économique après Abidjan et San pedro. Le potentiel économique de la ville reste donc important » avant de recommander pour une relance durable de l’économie, « la création d’un fonds spécifique de relance de l’activité économique et de reconstruction de la ville, l’érection de la commune en zone économique spécifique avec tout ce que cela comporte comme avantages pour les entreprises ».

Les insitutions bancaires sont de retour, signe de la reprise

En attendant, Bouaké panse toujours ses plaies à mesure que la ville connaît une nouvelle effervescence. Les camions en partance pour l’hinterland ont doublé de volume même si le dynamisme du marché de gros est toujours relatif.  Le système bancaire a repris pied dans la ville même si la représentation locale de la banque centrale, la BCEAO, n’a pas ouvert comme annoncé par les autorités ivoiriennes pour fin Mai 2016. Bouaké compte à ce jour 17 agences de banques qui dénotent selon Charles Dutauziet, Directeur local de l’agence SIB (Société ivoirienne de banque, Groupe Attijariwafa Bank, Maroc), « du dynamisme retrouvé de Bouaké ». « Bouaké est dans une perspective de dynamique en matière économique. On a constaté que la population déferle de partout, Bouaké est un véritable carrefour surtout dans la distribution, la ville est en pleine reconstruction, c’est forcément accompagné par les banques » fait-il savoir. Quatre nouvelles banques sont d’ailleurs annoncées à Bouaké. « Une banque ne s’installe jamais dans une ville sans étude de marché. La population de Bouaké a atteint un peu plus de 1 million d’habitants avec une communauté malienne très nombreuse. Avec la reconstruction du grand marché, ce sera un pas décisif pour l’économie de Bouaké dont 80% est dans le secteur informel » indique Charles Dutauziet. Le projet, maintes fois annoncées mais sans cesse repousser, est enfin programmé : selon Adama Traoré Adama, chef de cabinet du maire Yssouf Nicolas Djibo, « au cours du dernier conseil municipal, le maire a annoncé la période du 1er semestre 2017 pour le début des travaux ». Pour l’heure, le site est en partie occupé par les minicars de transport en commun-gbakas- du quartier Zone et par un dépotoir géant.

Le grand rêve de tous ici, avec la fin de règne des ex-com’zone, est de revoir Bouaké dans le giron des villes dynamiques où l’investissement n’est plus risqué. Si aucune grande enseigne, en dehors du Singapourien Olam qui a installé son usine à la sortie de la ville, n’a ouvert ses portes dans la capitale de la région de Gbèkè, ce n’est plus par crainte de l’insécurité surtout avec la reprise de la desserte par Air Côte d’Ivoire, la compagnie nationale. Signe de la confiance retrouvée, la construction de nouveaux établissements hôteliers comme l’hôtel du stade et Arc en ciel. Ce dernier établissement est la propriété d’un couple d’ivoiriens qui vit aux Etats-Unis. « Un investissement de plusieurs centaines de millions de FCFA » fait savoir une source.

Quoi qu’il en soit, même sans son grand marché, des pôles économiques se créent, s’ancrent à Bouaké. Au quartier Commerce, Sococé est désormais concurrencé par de nouvelles grandes surfaces. La nuit tombée, les Bouakéens prennent, sans crainte, du plaisir à fréquenter jusqu’au petit matin, les glaciers Amoré et autres grands maquis ouverts à Nimbo et Air France 1. Bouaké is back !


 

 

Par Issiaka N’Guessan