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Sommet des élus : Les maires africains défendent leur voie

La Ville de Paris accueillait, le 4 décembre 2015, près de 1000 maires venus des quatre coins du monde. Les Africains, loin d’être absents, ont profité de l’évènement pour mettre en avant leur modèle de construction des villes de demain. Des cités qui se veulent plus prospères, moins inégalitaires et vertes ! Tour d’horizon.

« Les citoyens doivent faire partie des processus de décisions. En tant que représentants des citoyens, les élus locaux doivent faire partie des solutions ». C’est par ces mots que Kadir Topbaş, maire d’Istanbul, donne un peu la tenue des propos qui ont jalonné le Sommet des élus pour le Climat. Organisé le 4 décembre 2015 à Paris, à l’initiative d’Anne Hidalgo, maire de la ville, en présence de Michael Bloomberg, l’ancien maire de New-York et secrétaire général des Nations Unies pour les villes et le climat, et du Président français, François Hollande, l’évènement a accueilli près de 1000 maires et élus locaux, invités à apporter leur contribution à la Cop21. Sachant que la moitié de la population mondiale vit en zone urbaine, aujourd’hui, les trois quarts d’ici 2050 et alors que les villes participent à hauteur de 70% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, tout en subissant de plein fouet les conséquences du changement climatique.

 

Les ambitions de Khalifa Sall pour Dakar, pour l’Afrique

 

Comme à la Cop21, l’Afrique a, là encore, été plus que représentée. A travers le maire de Dakar notamment, Khalifa Sall, de retour de Johannesburg où il a été réélu à la tête des Cités et gouvernements locaux unis d’Afrique (CGLUA). Présent à la conférence d’ouverture, aux côtés d’Anne Hidalgo, François Hollande et Michael Bloomberg, il s’est exprimé « au nom de l’Afrique », un continent « conscient de son rôle » et qui « entend le jouer pleinement ». Le maire socialiste, a qui l’on prête de hautes ambitions, peut se targuer de conduire la seule ville d’Afrique de l’Ouest à avoir mis en œuvre un plan climat. Dans quelques années, la capitale sénégalaise sera une ville verte, assure son premier élu. Selon un plan en trois points : développer la ville à la verticale et non plus horizontale « pour que l’espace se dégage », et que « les zones d’inondations soient libérées » ; mise en place d’un programme de reverdissement de la cité ; et réduction de la pollution de l’air grâce au réaménagement de la voirie et à l’élimination des véhicules les plus polluants. « Il s’agit de donner corps à la stratégie de développement urbain de Grand-Dakar à travers le DKL (Dakar, Khar-Yalla, Liberté), qui va rééquilibrer le territoire, créer un nouveau centre économique au sud du Plateau, en dotant plusieurs quartiers résidentiels de nouveaux services et équipements », a résumé Khalifa Sall dans une interview accordée à la Tribune hebdo. Ce n’est pas tout. Dakar ambitionne également de devenir l’une des première « smart city », ou ville intelligente, du continent avec le programme Dakar Ville numérique qui doit installer le wi-fi gratuit dans une trentaine de lieux. Surtout, Dakar est l’une des premières municipalités à avoir lancé le processus pour lever des fonds sur les marchés.

 

Repenser les villes comme des agglomérations

 

Une démarche qui en inspire d’autres. « Nous avons sollicités le concours de la ville de Paris et l’Agence Française de Développement (AFD) pour nous aider à concevoir une planification stratégique qui prenne en compte toutes ces questions de circulation des biens et des personnes dans cette agglomération, car il faut penser en termes d’agglomération et non plus de ville, qui va bientôt être composée de 5 millions d’habitants, souligne Lehady Soglo, maire de la capitale béninoise. Construire une ville intelligente également, puisque nous sommes à l’ère du numérique, et résiliente face aux changements climatiques. Vous savez que nous connaissons chaque année des inondations… Sachant que les moyens financiers, eux, évoluent à la baisse. Le problème aujourd’hui est de trouver les financements. Certaines solutions se présentent à nous, notamment aller sur les marchés financiers. C’est précisément à ce titre que nous allons accueillir, au début de l’année prochaine, une réunion de toutes les villes côtières d’Afrique de l’Ouest pour étudier cette question : comment trouver des solutions durables mais moins onéreuses, parce que le vrai problème, c’est le coût.»

 

En attendant, se pose également la question de la décentralisation, initiée ici et là sur le continent, avec des résultats mitigés. Notamment sur le plan de la décentralisation des sources de financement. « La révolution, parce que c’est de cela qu’il s’agit, la révolution culturelle est en cours, observe Léhady Soglo. Les pouvoirs centraux ont trop souvent compris la décentralisation comme une énième conditionnalité imposée par nos partenaires techniques et financiers au lieu de la voir comme un formidable atout. Aujourd’hui, le plaidoyer est fait et se poursuit. On comprend de plus en plus l’importance de mettre en place des synergies, non seulement de transférer les compétences, mais aussi les moyens financiers afin d’être proactifs et de ne pas vivre les élus locaux comme des contraintes mais des partenaires qui peuvent apporter un plus ».

 

« Nous souhaitons que les villes soient complémentaires des Etats »

 

Une autre des revendications portées par ce Sommet. « Nous avons atteint, au Mali, un niveau très avancé de la décentralisation avec 700 communes et nous sommes en train d’aller vers la régionalisation afin que les région aient les pleins pouvoirs. Nous souhaitons que les villes soient complémentaires des Etats, indique, sans détour, Adama Sangaré, maire de la ville de Bamako. Ce type de réunion aide, parce qu’on y échange des expériences, chacun apporte quelque chose et repart avec quelque chose ». Et de porter des revendications en marge de la Cop21 où l’essentiel des discussions butent précisément sur la question du financement. « Nous souhaitons que ces fonds aillent réellement en direction des collectivités, car s’ils ne vont qu’aux Etats, les objectifs ne seront pas atteints ».

 

En parlant de commune, l’une d’entre elle, célèbre depuis qu’une bande dessinée et un film lui ont été consacrés, Yopougon, ou Yop City pour les plus familiers, était également représenté par son maire, Gilbert Kafana Koné. Une commune résolument tournée vers l’avenir. « Yopougon fait partie du district d’Abidjan qui compte 13 communes dont Yopougon qui est la plus peuplée avec plus d’un million d’habitants et la plus grande avec 154 km, en bordures de lagune ». Souvent qualifiée de Côte d’Ivoire en miniature, elle en cumule également tous les défis. Urbanisation sauvage, précarité, mixité sociale, disparition des espaces verts… « Notre mission est particulièrement complexe, admet l’élu, il faut lutter contre la pauvreté, améliorer le cadre de vie avec très peu de moyens, mais nous ne croisons pas les bras. Nous avons engagé une mobilisation sociale parce que rien ne peut se faire sans l’implication des populations dans la gestion de notre commune. Sur un certain nombre de sujets, des groupes ont été constitués de manière à mobiliser les uns et les autres et les amener à agir là où ils sont, là où ils peuvent, pour améliorer leurs conditions de vie avec des moyens souples, peu onéreux et qui n’engagent pas le pouvoir central puisque c’est également la préoccupation ». Dans la mesure où les prérogatives des communes sont à la fois limitées par celles du district et de l’Etat. Même si des évolutions sont en cours dans le cadre du programme de décentralisation du Président ivoirien, Alassane Ouattara, fraichement réélu. « Nous voulons que ce futur soit conjugué au présent pour que nos cités, nos communes disposent de davantage de pouvoir, que la décentralisation des compétences se conjugue avec la décentralisation financière », invite Gilbert Kafana Koné également président de l’Union des Villes et Communes de Côte d’Ivoire (UVICOCI). « Pour les villes de Côte d’Ivoire comme pour les villes africaines, il s’agit, tout en nous engageant dans la voie du développement, de ne pas faire du mimétisme, ce qui risque de compromettre davantage les difficultés que nous déplorons aujourd’hui et nous oblige à courir derrière des moyens dont nous ne disposons pas ». C’était le mot d’ordre des élus africains présents au Sommet qui n’auront pas manqué de défendre leur voie.


 

 Par Dounia Ben Mohamed

 

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