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Christian Kazumba « L’Afrique a besoin de sa diaspora autant que sa diaspora a besoin d’elle ! »

Cinq ans d’expérience à des postes d’encadrement sur le continent ont forgé ma conviction que le retour de la diaspora était une condition sine qua non, non seulement à son épanouissement professionnelle, mais aussi au développement économique de l’Afrique.

De plus en plus confrontés au fameux « plafond de verre » en Europe, dont plus personne ne se soucie désormais en dehors des principaux intéressés, les profils hautement qualifiés d’origine subsaharienne pourront trouver, grâce à un « retour aux sources », la réponse tant espérée à leur désir de reconnaissance et une opportunité unique de démontrer leur valeur.

Cela se concrétisera, pour les meilleurs, notamment par : la possibilité d’être force de proposition et d’amélioration, aussi bien pour  les entreprises pour lesquelles ils travaillent que pour leurs clients, et donc de peser sur l’évolution micro et macro-économique de la place ; des occasions récurrentes de côtoyer les décideurs économiques et politiques locaux, même sans bénéficier d’un solide carnet d’adresse, opportunité facilitée par l’étroitesse actuelle des marchés locaux et de la hiérarchie des multinationales implantées ; le pilotage de projets transverses valorisants, challenge passionnant, pouvant représenter des enjeux financiers, techniques et humains colossaux à l’échelle de toute une nation.

Parallèlement, les grandes entreprises subsahariennes bénéficieront de l’apport de cadres parfaitement formés, possédant déjà une expertise incontestable dans leur domaine de prédilection, capables de structurer, de sécuriser et d’optimiser un développement commercial de plus en plus stratégique. Cela se traduira, par exemple, par :la prise en charge de la monté en compétence du personnel encadré, nécessité absolue dans l’immense majorité des pays d’Afrique francophone ; la mise en place d’un minimum de procédures écrites destinées à « contrebalancer » une culture de l’oralité omniprésente localement ; la création, le suivi et l’analyse de tableaux de bord dont l’absence rend difficile, voire impossible, l’instauration de plans d’actions pertinents et efficients.

Mon expérience « terrain » en Afrique de l’Ouest  me montre que le retour des « top profils » issus de la diaspora doit permettre aux grandes et moyennes entreprises locales de franchir un véritable cap et de se mettre aux normes internationales. En particulier, la plus-value générée doit porter sur le respect de la « rigueur », dont ces entreprises manquent très souvent, en termes de gestion comptable et financière, de politique des ressources humaines ou de suivi opérationnel et commercial.

L’Afrique a donc besoin de sa diaspora (et pas uniquement pour les transferts de fonds, aussi élevés soient ils) autant que sa diaspora a besoin d’elle !

Si ce concept séduisant ne souffre d’aucune contestation possible d’un point de vue théorique, sa mise en pratique semble, dans les faits, beaucoup plus « poussive »… Dans le cadre de mes activités professionnelles à Bamako et à Ouagadougou, je suis amené à rencontrer davantage de ressortissants marocains, indiens, chinois, turcs, libanais ou des états limitrophes que de « binationaux » français, originaires de ces deux pays et ayant décidés de réaliser le grand saut…

Si je constate avec joie que l’Afrique se mondialise et attire de plus en plus de nationalités – et donc de capitaux -divers et variés, l’absence d’afflux massif de cadres issus de la diaspora me laisse perplexe et m’inquiete !

Comment expliquer ce phénomène ? Comment expliquer l’attentisme de certains, pourtant expérimentés et « afro-optimistes » » revendiqués, qui hésitent à traverser la Méditerranée et à franchir le Sahara ? Comment expliquer le nombre élevé de retour d’expériences négatives ?

Si les raisons demeurent multiples, il me semble évident que certaines d’entre elles sont imputables à la diaspora elle-même et peuvent être résumées par son manque d’adaptabilité et de connaissance de l’environnement professionnel local.

Ainsi, je suis convaincu que si quelques principes étaient systématiquement respectés par les principaux intéressés, ces derniers deviendraient incontournables dans le tissu économique local : travailler en Afrique subsaharienne demande plus d’effort, de patience et de persévérance qu’en Europe compte tenu, en particulier, de la lenteur des process de décision et de la carence dans le secteur des infrastructures publiques ; c’est à la diaspora de s’adapter à l’environnement local et non l’inverse, en particulier en termes de management d’équipe. A titre d’exemple, il est important de comprendre que l’entreprise se doit d’accompagner un salarié dans chaque événement important de sa vie (mariage, naissance, maladie, décès d’un proche etc…) ; ne pas appréhender l’Afrique subsaharienne en tant que « masse » homogène. Un échec dans un pays et dans une entreprise, aussi douloureux soit-il, ne signifie nullement que le continent, riche de 54 nations, n’est pas fait pour vous ; une expatriation en Afrique nécessite une recherche préalable d’informations précises, notamment sur certaines problématiques inconnues en Europe ou gérées de manière totalement différente (groupes électrogènes, législation fiscale et droit du travail, relation avec les administrations locales etc…..) ; avoir étudié et travaillé en Occident ne vous amènera pas automatiquement l’adhésion et le respect des collaborateurs que vous encadrez. Seuls vos résultats, votre pédagogie, votre sens de l’écoute et votre capacité à  prendre rapidement les bonnes décisions le feront ; les désidératas salariaux, pour un retour au pays, doivent toujours être en adéquation avec les réalités locales et non avec les idées préconçues que l’on peut avoir sur le sujet. L’Afrique permet aux meilleurs, et aux plus talentueux, de faire un bond considérable en termes de responsabilités professionnelles mais pas forcément immédiatement sur le plan du « package » financier…

De plus en plus concurrencée par des ressources locales motivées, ambitieuses et conscientes des enjeux de la formation, la diaspora doit prendre les décisions qui s’imposent très rapidement, faute de quoi elle risque de rester spectatrice des changements majeurs que ne manquera pas de connaitre l’Afrique dans les prochaines années.

Pour elle, c’est donc maintenant ou jamais !

 

*Christian Kazumba est directeur général d’AdKontact Mali et Burkina Faso, une société spécialisée dans la gestion du client en Afrique (conseil, formation, centres de contacts, recouvrement de créances, études & enquêtes, SMS Marketing, etc.).

Franco-congolais, Christian a plus de 19 ans d’expérience dans le secteur des centres de contacts. Il a exercé, durant 8 ans, les fonctions de Directeur du service clients et de Directeur du développement de l’une des principales banques françaises « on-line ». Il a mis en place, pour des donneurs d’ordres français, l’externalisation offshore d’opérations en réception et émission d’appels. Il a passé environ trois ans au Maroc, ou il a dirigé, notamment, le site d’un outsourceur français implanté à Casablanca.

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