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Cart’Afrik : Tech “Mieux soutenir l’ensemble de l’écosystème tech africain”

:Les succès opérationnels et financiers des jeunes pousses africaines restent encore trop concentrés sur quelques pays. Une situation qui est pourtant loin d’être une fatalité, rappelle Ali Mnif, le directeur des investissements de Digital Africa, propositions à l’appui. 

Par Ali Mnif*

À eux seuls, le Nigéria, le Kenya, l’Égypte et l’Afrique du Sud captent aujourd’hui 80 % des investissements destinés aux start-up en Afrique. De fait, ces quatre pays se retrouvent dans tous les classements des rapports de référence consacrés au sujet  (Partech Africa, Disrupt Africa). Et pour cause, ces pays produisent nombre de success stories (Shola Akinlade, Mesh Alloys, Mostafa Kandil…), qui inspirent des milliers de jeunes partout sur le continent, les poussant à croire en leurs idées, leur avenir et leur potentiel.

En comparaison, les 50 autres nations africaines continuent de former une masse indistincte aux yeux des investisseurs, et ce malgré le poids démographique évident de certains pays (Éthiopie [117 millions d’habitants], République démocratique du Congo [92 millions d’habitants]…). Si nous voulons équilibrer la distribution de ces investissements dans la tech africaine, et donner leur chance aux start-ups d’où qu’elles viennent, nous devons donc  comprendre ce qui différencie les quatre premiers pays précités du reste du continent. Et partant, déterminer ce que pourrait inspirer les 50 autres. 

« Une poignée de pays investisseurs misent sur quelques nations africaines seulement » 

Le premier avantage comparatif du quatuor de tête africain, vis-à-vis de ses pairs continentaux, a trait à sa bonne visibilité auprès des investisseurs qui comptent. Entre 2014 et 2019, 80 % des transactions de capital-investissement conclues en Afrique ont été réalisées par des investisseurs non africains, 40 % provenant des seuls États-Unis. Un chiffre qui, rapproché du poids prépondérant des quatre pays africains susmentionnés dans le volume global des opérations africaines, traduit une réalité : une poignée de pays investisseurs misent sur quelques nations africaines seulement. 

La force de ces quatre pays réside sans doute d’abord dans leur capacité à produire des solutions locales devenues des références, comme dans la fintech et le mobile money. Autant d’innovations qui ont construit la crédibilité des quatre marchés concernés, et par ricochet, attiré des investisseurs internationaux, cruciaux pour le développement et la croissance des startups africaines. Autre conséquence induite par cette arrivée de capital-investisseurs étrangers, cette dynamique a forcé les acteurs locaux du financement à être plus vigilants sur les opportunités existant sur leur territoire. Les annonces faites autour de levées de fonds importantes ont ainsi ouvert l’appétit à l’old money africain, qui s’est convertit peu à peu au capital-risque, à l’instar de Singularity Investments – le véhicule financier de la famille libano-nigériane Darwish-, du groupe kényan Chandaria, qui a multiplié les investissements dans les start-up via sa filiale Chandaria Capital ou encore du géant sud-africain des médias Naspers, qui a mis 100 millions de dollars dans sa structure dédiée, Naspers Foundry. 

« Cette production scientifique et ces talents bien formés sont le nerf de la guerre de l’innovation, en particulier lorsque les efforts déployés portent sur le développement des compétences STIM – les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques »

Autre facteur-clé de succès, des politiques volontaristes en matière d’éducation et de recherche. Ainsi, en dépit d’effectifs estudiantins multipliés par plus de vingt en un demi-siècle (de 400.000 étudiants en 1970 à 9 millions en 2017), l’Afrique subsaharienne souffre toujours de carences en termes de recherche scientifique, comme le prouve son volume annuel de publications spécialisées (un peu moins de 60,000) , moindre que celui du seul Brésil  (60 795 publications recensées en 2019). Pourtant, là encore, les études montrent que la grande majorité des travaux publiés proviennent de cinq pays africains, l’Égypte, l’Algérie, le Nigeria, le Kenya et l’Afrique du Sud (notre quatuor est de retour !). Cette production scientifique et ces talents bien formés sont le nerf de la guerre de l’innovation, surtout lorsque les pays ont aussi compris l’intérêt d’investir en parallèle dans le renforcement des compétences STIM – les sciences, les technologies, l’ingénierie et les mathématiques. Le livre blanc sud-africain paru en 2019[1], et adopté en tant que cadre de référence, aborde en détail non seulement les enjeux du développement de ces compétences mais aussi les moyens de les monétiser et de créer une dynamique économique autour de celles-ci. Les STIM font également l’objet d’une attention particulière au sein de la vision 2020 du Kenya[2], qui inclut des projets phares tels que le Kenya Advanced Institute of Science and Technology, qui devrait ouvrir ses portes dans les prochaines années. 

« L’explosion des fintech au Nigéria et en Égypte doit beaucoup à l’existence de sandboxréglementaires, qui permettent aux nouveaux opérateurs- des start-up en premier lieu- de déployer leurs services dans des domaines qui ne sont pas encore formellement réglementés »

L’explosion des fintech au Nigéria et en Égypte doit, quant à elle, beaucoup à l’existence de sandboxréglementaires, qui permettent aux nouveaux opérateurs – des start-up en premier lieu – de déployer leurs services dans des domaines qui ne sont pas encore formellement réglementés ou, lorsqu’ils le sont, qui bénéficient d’une régulation encore suffisamment souple. Il est important par ailleurs de garder à l’esprit que cette approche réglementaire flexible soutient le processus de market-making, c’est-à-dire de création de nouveaux marchés. Elle ne peut pas advenir là où des logiques opposées de rente ne rémunèrent que quelques acteurs, limitant de facto l’arrivée de nouveaux entrants, et par là même toute incitation à innover. De ce point de vue, le travail de « déverrouillage » réglementaire est tout aussi essentiel et structurant que l’effort – positif et louable- visant à offrir aux start-up un bon cadre réglementaire, notamment par le biais d’incitations fiscales.  

Connectivité avec les marchés extérieurs, développement d’un cadre de formation adapté et de compétences STIM, market-making en économie de marché ouverte : ces facteurs de réussite, prégnants dans notre quartet gagnant africain, peuvent assurément être une source d’inspiration pour les cinquante autres nations du continent. Il est néanmoins bon de rappeler qu’il est plus difficile pour des économies modestes ou intermédiaires de sortir leur épingle du jeu, et qu’à ce titre, chaque pays devra adapter ces enseignements à sa situation particulière. 

« Si l’on parle de connectivité avec des marchés extérieurs au sens large, on peut logiquement y inclure les marchés africains, d’autant plus que les problématiques sont souvent communes »

Sur la question des financements tout d’abord : si l’on parle de connectivité avec des marchés « extérieurs » au sens large, on peut logiquement y inclure les marchés africains, d’autant plus que les problématiques sont souvent communes. Ainsi, il est aisé pour un investisseur africain dans l’agritech de comprendre par exemple que des drones fabriqués dans un pays voisin pour l’épandage de solutions contre des insectes nuisibles aux récoltes (chenilles, criquets) seront pertinents partout où ces arthropodes sont recensés. En outre, il faut considérer les opportunités qui seront données par la nouvelle zone de libre-échange continentale africaine dont certains protocoles relatifs à l’investissement panafricain et à la liberté d’établissement devraient à terme faciliter les flux de capitaux entre pays membres ainsi que les initiatives ambitieuses à l’échelon régional ou panafricain. 

S’agissant du développement des compétences STIM, si tout le monde ne peut pas développer un institut spécialisé comme au Kenya, l’intégration de ces disciplines dans l’enseignement général et la création de clusters tech nationaux peuvent d’ores et déjà favoriser leur déploiement. On peut voir des politiques volontaristes en ce sens, comme au Rwanda, un pays qui a résolument misé sur les nouvelles technologies comme différenciateur économique, ou au Bénin avec le projet de Semé City, destiné à devenir une « Cité internationale de l’innovation ou du Savoir ».

« Une piste pertinente pour les économies de taille intermédiaire serait de considérer comment accompagner, localement, le virage vers la digitalisation des entreprises actives dans l’économie réelle » 

Pour ce qui est du market-making – cet environnement propice à la création de nouveaux marchés -, le plus important est sans doute d’insuffler une dynamique de recherche d’opportunités. À ce titre, une piste pertinente pour les économies de taille intermédiaire serait de considérer comment accompagner, localement, le virage vers la digitalisation des entreprises actives dans l’économie réelle, dans une logique holistique – de la performance des entreprises à la qualité des produits, en passant par l’accessibilité des produits et services au plus grand nombre. C’est là qu’une démarche plus ambitieuse, visant à inviter des jeunes entrepreneurs innovants à imaginer, en collaboration avec des entreprises plus matures, des innovations utiles à celles-ci, pourrait s’avérer gagnante. Lorsqu’on « n’existe pas » encore sur la carte de l’investissement international, on peut en effet miser en amont sur des champions nationaux, qui, plus souvent qu’on ne le pense, peuvent répondre présent et choisir de miser sur les talents locaux en leur offrant des problèmes à résoudre, des lieux d’innovation en interne ou au sein d’incubateurs, et des financements.  

« À chaque pays de choisir les options qui lui semblent les mieux adaptées, en se rappelant toutefois que le développement d’un tel écosystème et sa prospérité nécessitent stabilité et communion autour d’une vision »

On l’aura compris, les pistes pour mieux soutenir l’écosystème tech africain, dans son ensemble, sont nombreuses. À chaque pays de choisir les options qui lui semblent les mieux adaptées, en se rappelant toutefois que le développement d’un tel écosystème et sa prospérité nécessitent stabilité et communion autour d’une vision. Peu importe que cette vision soit imaginée en haut lieu, comme c’est le cas aujourd’hui au Rwanda avec son programme Vision 2050, ou qu’au contraire, elle soit issue d’une approche plus grass-roots, bâtie sur un dialogue avec les communautés locales, comme le montre l’expérience tunisienne avec Startup Tunisia. L’essentiel est le consensus, au sein de chaque pays. Et, plus largement, il doit y avoir consensus partout en Afrique sur le fait que la tech africaine et les talents locaux constituent un investissement stratégique pour le développement à long terme du continent.

*Ali Mnif est Directeur des investissements chez Digital Africa


[1]https://www.dst.gov.za/images/2019/FINAL-White-Paper-to-Cabinet_11-March-2019.pdf

[2]http://vision2030.go.ke/project/development-of-the-science-technology-engineering-and-mathematics-sector/