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Cart’Afrik : “L’Afrique sera-t-elle au rendez-vous du Métaverse ?”

Décrit comme la prochaine révolution de l’Internet, le Métaverse suscite nombre d’interrogations, notamment en Afrique, où la jeunesse doit prendre à bras le corps ce nouveau défi numérique, plaide le spécialiste des industries créatives Mohamed Zoghlami.  

Par Mohamed Zoghlami*

Qu’est-ce que le Métaverse ? La réponse courte est qu’il n’existe pas encore. Il s’agit d’une vision de ce que pourrait être l’avenir, un monde numérique où vous pourriez mener une vie digitale sans sortir de chez vous grâce à votre avatar, et où les univers réel et virtuel finiraient par se confondre (travailler, sortir, consommer, étudier, retrouver des proches…). 

Aussi futuriste qu’il puisse paraître, le concept de « Métaverse » n’est pourtant pas nouveau puisqu’il est mentionné pour la première fois en 1992, dans le roman de science-fiction « Snow Crash », de Neal Stephenson. L’auteur américain l’imagine alors comme un univers virtuel en trois dimensions, dans lequel on peut évoluer et échanger, via un avatar ou un hologramme. Le film « Ready Player One », réalisé en 2018 par Steven Spielberg et inspiré du roman éponyme d’Ernest Cline, y fait lui aussi longuement référence.

L’idée a beau ressembler à de la science-fiction, les plus grands acteurs mondiaux de la Tech planchent d’ores et déjà sur son développement pratique. Mark Zuckerberg, le patron et fondateur du réseau social Facebook a ainsi annoncé la création d’une équipe de 10 000 salariés pour construire un tel univers tandis que Jensen Huang, le patron du spécialiste américain des cartes graphiques Nvidia, a déclaré au magazine Time qu’il souhaitait créer “un monde virtuel qui soit notre jumeau numérique”. Quant à l’Américain Epic Games, l’éditeur du célèbre jeu vidéo Fortnite, il a levé récemment 1 milliards de dollars pour accélérer “la création d’expérience sociales connectées”, renvoyant de fait au concept de “Métaverse”.

« Le Métaverse, une vague de fond, qui drainera de nouveaux usages, de nouvelles tendances, des changements profonds dans les interactions numériques entre les personnes et les entreprises »

Les investissements massifs engagés par les grands acteurs du secteur numérique traduisent de fait bien la manière dont est perçue le Métaverse : une vague de fond, qui drainera de nouveaux usages, de nouvelles tendances, des changements profonds dans les interactions numériques entre les personnes et les entreprises.  

Porté par plusieurs développements rapides qui ont lieu dans les domaines de l’Intelligence artificielle, de la réalité virtuelle (VR), de la réalité augmentée (AR), de l’Internet des objets (IoT), de la Blockchain, du cloud computing et de la 5G, le Métaverse entre aujourd’hui dans une phase où il pourrait capitaliser sur une adhésion rapide des consommateurs. Et ces futurs consommateurs, nous les trouvons en premier lieu au sein de la génération Z, déjà habituée à se faire des amis, à se divertir et à consommer des préfigurations de services Métaverse tels que les jeux en ligne Fortnite, Minecraft et Roblox. Alors en quoi le Métaverse changera nos vies à l’avenir, et comment devons-nous y faire face ?

Apéros, concerts, réunions, conférences… Avec la pandémie du coronavirus et notre nouveau quotidien confiné et hyperconnecté, la crise sanitaire a poussé à digitaliser de nombreuses pratiques. En ce sens, les confinements généralisés tout autour du globe ont eu un effet collatéral non négligeable, car on y a déplacé nos événements de la vie réelle.

« Le Métaverse permettra de nouvelles expériences sociales, qui s’affranchiront des contraintes de temps, d’espace et de pesanteur »

En comparaison, le Métaverse nous affectera certainement encore plus, dans la façon dont nous vivrons et interagirons avec les gens. Il permettra de nouvelles expériences sociales, qui s’affranchiront des contraintes de temps, d’espace et de pesanteur. Cette porosité des mondes réels et virtuels a de fait déjà commencé. Outre les expériences de divertissement immersif de certains jeux vidéos (Fortnite, Minecraft et Roblox) et les possibilités offertes (ouvrir des entreprises, acquérir des biens immobiliers basés sur la blockchain) par certaines plateforme de réalité virtuelle  (Decentraland), un cirque allemand est par exemple parvenu à remplacer les animaux sauvages de ses spectacles par leurs équivalents virtuels.

De son côté, la maison de mode Balenciaga a développé “Afterworld : The Age of Tomorrow”, son propre ” jeu” dans lequel elle a organisé un défilé et présenté sa dernière collection. Quant au constructeur automobile BMW, il s’est associé à NVIDIA pour créer un jumeau numérique virtuel de son usine, située à Regensburg en Allemagne. L’objectif ? Planifier les opérations dans cette copie virtuelle avant de déployer les changements en temps réel, dans l’usine physique. Autant d’initiatives privées qui devrait faire émerger de nouvelles compétences, de nouveaux métiers et de nouveaux outils pour une économie immersive.

« Qui bâtira le Métaverse et comment ? Doit-on laisser les géants du numérique, américains ou chinois, décider de notre futur ? Ou, au contraire, doit-on se battre pour imposer un monde virtuel public ouvert à tous, et interopérable entre les différentes plateformes ?

Le Métaverse suscite néanmoins un certain nombre d’interrogations. Qui le bâtira ? Et comment ? Doit-on laisser les géants du numérique, américains ou chinois, décider de notre futur ? Ou, au contraire, doit-on se battre pour imposer un monde virtuel public ouvert à tous, et interopérable entre les différentes plateformes ?

Plusieurs questions éthiques doivent également être posées dans le contexte de l’égalité, de la diversité et de l’inclusion numérique. Il faudra notamment déterminer les aspects juridiques- quelle organisation sera responsable du respect de la législation applicable dans le Métaverse- résoudre les défis liés à la confidentialité et à la sécurité des données, définir les protocoles et les normes techniques ou bien encore régler le problème de l’identité numérique.

Tels sont les grands enjeux du Métaverse actuel, qui en est encore à ses balbutiements, mais qui au final, émergera lentement, à mesure que différents produits, services et capacités s’intégreront et se fusionneront. Tout comme Internet et les smartphones ont changé nos vies en se développant régulièrement, le Métaverse suit le même chemin.

Est-ce que l’Afrique […] sera associée à ce monde virtuel qui va l’impacter ? Ou devra-t-elle subir sans réagir, et se voir imposer un modèle où notre continent ne sera qu’un faire-valoir ?

Au vu des évolutions attendues, se posera aussi la question du modèle de société qui naîtra de l’usage du Métaverse, notamment sur le continent africain. Est-ce que l’Afrique, qui connaît une croissance continue, qui fait preuve de résilience et d’innovation numérique, sera associée à ce monde virtuel qui va l’impacter ? Ou devra-t-elle subir sans réagir, et se voir imposer un modèle où elle ne sera qu’un faire-valoir ? Devons-nous accepter cette cyber-colonisation, qui se joue en coulisses, et dont nous sommes les spectateurs ? 

En Afrique, on ne veut plus être uniquement des consommateurs, on veut être acteur, influencer, s’approprier la technologie, et penser son futur ainsi que celui de l’humanité toute entière. Révélatrice des innovations et des compétences des start-up locales, la crise du Covid a déclenché de nombreuses avancées sous nos latitudes africaines et démontré une réelle effervescence créative, dans des secteurs clés liés à l’IA, l’IoT, la blockchain et ou même les cryptomonnaies.

Par ailleurs, il est crucial de veiller à ce que la première ressource de l’Afrique, sa jeunesse, puisse s’adapter efficacement alors que la quatrième révolution industrielle, et bientôt le Métaverse vont redéfinir les compétences d’avenir. Les statistiques parlent d’elles-mêmes : l’Afrique compte 1,3 milliard d’habitants, dont la moyenne d’âge n’est que de 19 ans contre 44 ans en Europe occidentale. Étant donné que l’âge a tendance à être un baromètre important du savoir-faire numérique, l’adoption de la technologie monte en flèche à mesure que ces natifs numériques deviennent majeurs. Or, un Métaverse se nourrit de technologie et de contenus…Quand on sait qu’en Afrique, le mobile joue un rôle crucial dans la révolution numérique, nous pouvons penser que les « digital native » du continent accapareront rapidement ce défi du Métaverse, en développant des applications, des services autour d’un espace digital mobile qui leur ressemble. C’est ainsi que nous pourrons construire notre propre storytelling virtuel, basé sur nos traditions et valeurs africaines telles que l’Ubuntu ; ce sentiment d’appartenance et d’unicité de la communauté humaine et africaine menant à la coopération et au partage. 

« À l’aune du défi posé par le Métaverse, pourquoi ne pas transposer dans le virtuel, les valeurs si chères à nos ancêtres pour réussir notre entrée dans le monde numérique qui s’annonce ? »

À l’aune du défi posé par le Métaverse, pourquoi ne pas transposer dans le virtuel, les valeurs si chères à nos ancêtres – respect, intégrité, humilité, partage, communauté, générosité, bienveillance, confiance, détermination, engagement, efficience – pour réussir notre entrée dans le monde numérique qui s’annonce ? Nous avons des atouts malgré nos faiblesses, sachons les exploiter. 

En devenant l’unique Academic Partner d’Epic Games pour l’Afrique, l’École de codage tunisienne Net-Info accompagne par exemple l’émergence de développeurs africains avec le programme AfricGameDev, une illustration parmi d’autres de l’engagement africain dans le Métaverse. Au final, l’ambition ici est de former, guider, partager les meilleures pratiques et apprendre des autres afin de faire naitre un narratif africain authentique. Et qui sait ? Être une source d’inspiration, si minime soit-elle, pour la prochaine génération de concepteurs, de programmeurs et de leaders de la croissance numérique du continent.

*Mohamed Zoghlami est consultant International en Stratégie & Développement – Spécialiste des industries créatives en Afrique – Co-fondateur d’Afric’Up et d’Africa in Colors

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