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Actualité

Cart’Afrik Kerkennah, une singularité menacée

Archipel de la mer Méditerranée, Kerkennah est unique au monde à bien des égards. A l’échelle mondiale, ces îles sont réputées comme singulières car elles sont encore les seuls endroits au monde où les familles se comportent comme des propriétaires terriens et possèdent des parcelles de mer. A l’échelle nationale, elle est connue pour le goût unique de ses poissons. Et ce n’est pas le fruit du hasard…

Par Leïla Hassen*

L’archipel de Kerkennah est unique au monde à bien des égards. A l’échelle mondiale, ces îles sont réputées comme singulières car elles sont encore les seuls endroits au monde où les familles se comportent comme des propriétaires terriens et possèdent des parcelles de mer. A l’échelle nationale, elle est connue pour le goût unique de ses poissons. Et ce n’est pas le fruit du hasard…

« 60% de cette population vit directement de la pêche et les Kerkenniens, hommes et femmes confondus, sont tous naturellement des pêcheurs »

Autrefois nommées « Kyrianis » par les Grecs et « Cercina » par les Romains ; les îles de Kerkennah composent un archipel de dix îles. Située dans le golfe de Gabès, ces îles se situent à une vingtaine de kilomètres de Sfax en Tunisie.

Kerkennah est dotée d’une faune maritime riche et diversifiée : crustacés, poulpes, seiches, crevettes, mollusques et autres palourdes. Cette région péninsulaire est particulièrement connue pour ses éponges, véritable symbole de ces îles.

La population permanente y est d’environ 15 000 habitants qui passe à plus de 100 000 habitants en période estivale. Environ 60% de cette population vit directement de la pêche et les Kerkenniens, hommes et femmes confondus, sont tous naturellement des pêcheurs.

« Les Kerkenniens réussissent à allier sauvegarde de l’écosystème et du savoir-faire traditionnel »

En effet, en raison de son climat aride, l’archipel ne permet qu’une agriculture de subsistance. Les Kerkenniens ont su développer des techniques artisanales de pêches particulièrement adaptées à leur environnement ; notamment en construisant leurs propres bateaux et félouques (Felucca). 

Par le développement de techniques artisanales spécifiques comme la « Charfia », technique de pêche traditionnelle héritée de génération en génération dont les Kerkenniens peuvent aujourd’hui être fiers de la voir proposée pour figurer sur la liste du patrimoine mondial immatériel de l’UNESCO.

La « Charfia » est une méthode traditionnelle de pêche fixe remontant à plusieurs siècles, véritable technique de pêche à poissons dans le plus grand respect de l’environnement marin. Dans la démarche du réseau Slow Food, les Kerkenniens réussissent à allier sauvegarde de l’écosystème et du savoir-faire traditionnel. A cette méthode ancestrale s’ajoute d’autres méthodes telles que les « Drina » – ou encore la pêche à la goulette. Cette dernière, très pratiquée à Kerkennah, repose sur des pots de terre cuite immergés dans lesquels le poulpe vient se cacher pour mieux guetter sa proie et dont il ne peut plus s’échapper. La collecte des poulpes prisonniers s’effectue à la main, en eau peu profonde par les pêcheurs qui se déplacent à pied. Aujourd’hui le prix d’un poulpe séché est devenu inabordable pour les Tunisiens et peut s’élever jusqu’à 220 TND (70$) ; Il est devenu un produit de luxe à l’instar du caviar.

La pêche aux éponges se pratique depuis l’antiquité, mais c’est surtout au début du XIXème siècle qu’elle a pris de l’ampleur dans la région de Sfax et spécialement à Kerkennah, plaçant la Tunisie parmi les plus importants exportateurs d’éponges naturelles au monde. L’éponge de Kerkennah, pour ceux qui la connaissent, représente une valeur historique, économique, sociale et environnementale. C’est en effet un produit « artistique » qui possède tous les éléments nécessaires contribuant à une économie bleue durable.

Menaces des écosystèmes marins des îles de Kerkennah

Cependant l’accroissement de la salinité des terres, l’érosion marine, l’élévation du niveau des eaux, les rejets urbains, la pollution marine et terrestre, la surexploitation des ressources marines, l’édifiante disparition des méthodes ancestrales et durables telles que la « Charfia » représentent aujourd’hui des menaces terribles pour l’écosystème marins de Kerkennah ainsi que pour les populations qui peinent de plus en plus à trouver de l’emploi.

Depuis quelques dizaines d’années la pêche traditionnelle est menacée par les chaluts et la pêche illégale et les impératifs de surproduction raclent les fonds marins. Les ressources marines s’épuisent et les prairies abritant les zones de reproduction sont détruites. Une législation existe, mais les lois ne sont pas respectées. Les pêcheurs face à ces problèmes économiques et sociaux se sont lancés dans des actions de revendication. Certains ont même vendus leurs barques aux passeurs, trafiquants d’immigration clandestine.   

Les jeunes Kerkenniens désespèrent de ces îles et risquent leurs vies pour s’échapper vers un continent qu’ils croient être meilleur. Désormais Kerkennah est devenue le point de départ d’ une traversée de la mortpour les jeunes Tunisiens ainsi que nombre de jeunes d’Afrique Subsaharienne.

Les autorités doivent impérativement protéger ces jeunes en protégeant les biodiversités marines, les ressources maritimes, assurant la sécurité maritime et soutenir encourager les formations professionnelles. 

Kerkennah pourrait bien être le modèle d’une d’économie bleue durable et inclusive à l’instar des Seychelles. Désormais, la question se pose aux autorités et aux communautés : sont-ils ouverts et prêts aux investissements, aussi bien dans les secteurs émergents que  traditionnels de l’Économie Bleue, nécessaires pour générer des emplois pour les jeunes et pour la population locale ?

*Leila Ben Hassen, Fondatrice et PDG Blue Jay Communication ; Fondatrice Forum sur l’Economie Bleue en Afrique